‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 31 sur 76 · DE LA FAUSSE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DE LA FAUSSE PHILOSOPHIE

// est des hommes qui aeduiseui par la philosophie, colorant et fardard leur erreur de ce nom si grand, si attrayant, si honnête.

Sunt qui seducant per philosophiam, niagno et blando et honesto Domine colorantes et fucantes erronés suos. Lib. m. cap. iv. n. 8.

Comme toutes les sciences ont eu leurs maîtres et leurs docteurs, elles ont eu aussi leurs charlatans : et l'on peut dire que les sciences les plus intéressantes pour l'homme, sont celles dont on a le plus abusé pour le tromper. La philosophie, qui est par excellence la science de l'homme, a été plus exposée à cet abus

qu'aucune autre. Il y a eu des philosophes estimables, qui ont aimé la vérité, qui l'ont cherchée avec droiture, qui ont désiré de la trouver, d'abord pour en faire la règle de leur conduite, et ensuite pour l'enseigner aux autres ; et qui d'ailleurs ont eu toute la pénétration d'esprit nécessaire pour la découvrir. Mais ils ont toujours été en très-petit nombre en comparaison des faux philosophes, qui se sont appliqués à cette étude par vanité, par intérêt, plutôt pour paraître sages que pour l'être ; ou même qui usurpant ce beau nom, ont fait une guerre ouverte à la sagesse et à la vérité.

Chez les Grecs qui ont tant et si longtemps cultivé la philosophie, si l'on en excepte quelques-uns dont on ne peut s'empêcher d'admirer le génie et le bon sens, quoiqu'ils ne soient pas exempts d'erreurs, même très-grossières, tous les autres ont été des charlatans.

Les uns n'ont cherché qu'à disputer sur tout, qu'à couvrir la vérité de nuages, qu'à tout détruire sans rien établir. Tels ont été les Pyrrhoniens , les Sceptiques , les Académiciens : gens de mauvaise foi , qui n'avaient en vue que d'embarrasser les autres sectes;, de leur tendre dans leurs sophismes des pièges subtils; de montrer toutes les ressources et les ruses d'une dialectique plus ingénieuse que sensée-; et qu'on aurait tenus pour fous, si on les avait crus persuadés réellement de leur doctrine.

Les autres, sur les pas d'Aristippe et d'Épicure, abjurant la religion et la raison, méconnaissant la na-

ture et la dignité de l'homme, ont établi sa fin dernière dans les plaisirs du corps, et la sagesse dans les moyens de se les procurer avec le moins d'inconvénients possible. Ils ont mis la règle de la vérité dans les sens, et n'ont reconnu pour principes des choses que la matière et le hasard. La belle philosophie que celle qui anéantit toute morale, qui ne veut point de cause intelligente, et qui réduit l'homme à l'instinct des bêtes !

D'autres, ce sont les Stoïciens, ont été des charlatans de vertu; à force de l'outrer, ils l'ont rendue impraticable ; ils ont fait de leur sage un être inaccessible à tous les sentiments de l'humanité; ne devant sa vertu qu'à ses seuls efforts; indépendant de tout, et supérieur à la Divinité même, dont il n'avait aucun besoin. Quelle chimère de sagesse ! quel monstre d'orgueil !

Voilà les principales sectes de l'ancienne philosophie. Voilà les productions de la raison humaine abandonnée à elle-même; les fruits du loisir, des recherches et de la sagacité de la nation la plus curieuse, la plus ingénieuse, à qui l'on doit l'invention, et môme la perfection des lettres et des beaux-arts. Les systèmes des Grecs, et leurs écarts sur la physique, sur la morale, sur la nature divine et la nôtre, sont sans nombre. A peine la plus longue vie silffirait-elle pour prendre et pour donner aux autres une notion un peu étendue et raisonnée de leurs absurdités en tout genre : encore n'avons-nous qu'une très-petite partie de leurs écrits, qui remplissaient des bibliothèques entières.

A la naissance du christianisme , les philosophes étaient plus charlatans que jamais. Cette profession était un métier pour gagner de Targent, un moyen pour s^insinuer auprès des riches et des grands, d'avoir part aux charges et à la faveur. Ils étaient répandus presque dans tout Tempire romain. Les chrétiens n'eurent point d'ennemis plus malins, plus violents, plus opiniâtres. Éclairés comme ils étaient, il est impossible qu'ils n'aient pas senti la force des preuves de la religion chrétienne. Mais ils n'en furent que plus ardents à la calomnier et h la persécuter. Ils étaient trop orgueilleux pour se soumettre à ses mystères, et pour embrasser une morale qui ne prêche que l'humilité.

Cependant comme ils voyaient qu'il fallait une religion, ils se déclarèrent pour l'idolâtrie, ne négligeant rien pour la justifier; ils protégèrent hautement le culte des faux dieux qu'ils méprisaient au fond de l'âme ; et ils n'eurent pas honte de préférer à Jésus- Christ les héros de la fable. Plutôt que d'embrasser la religion qu'on leur annonçait, religion si pure, si sainte, si digne de l'homme, si propre à l'élever à Dieu; ils donnèrent dans la magie, dans les évocations des démons, et dans les sacrifices les plus abominables.

Toutes ces horreurs étaient encore en honneur du temps de Julien, lorsque plus de la moitié de l'empire était chrétienne ; et ce prince si vanté par les faux sages de notre siècle, est lui-même l'exemple le plus frappant de la mauvaise foi et de la charlatanerie phi-

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losophique. 11 n'y a, pour s'en convaincre, qu'à lire ses écrits, qu'à le suivre dans les principaux traits de sa vie; et qu'à faire réflexion que, de son aveu, il a professé extérieurement la religion chrétienne, après l'avoir secrètement abjurée douze ans auparavant.

C'est au mélange des erreurs de la philosophie avec les dogmes du christianisme, qu'est due la naissance de la plupart des hérésies. Leurs auteurs ont voulu raisonner, où il ne fallait que croire; ils ont voulu concilier ou Platon, ou Aristote avec l'Évangile; ils ont renouvelé d'anciens sj'stèraes, enfantés dans la nuit du paganisme^, et que la lumière de la révélation avait fait disparaître. L'amour de la nouveauté, l'envie de se distinguer, le désir de faire secte, .et de se voir à la tête d'un parti, les ont séduits. L'orgueil philosophique leur a représenté comme une chose humiliante de plier sous l'autorité de l'Église, et d'interdire à la raison l'examen de nos mystères. De là tant d'erreurs sur la trinité, sur l'incarnation, sur la grâce, sur la prédestination , toutes appuyées des sophismes d'une fausse dialectique.

Mais jamais on n'a plus abusé que dans le siècle présent du nom respectable de la philosophie, pour donner cours aux erreurs les plus monstrueuses. Des hommes sans mœurs, sans religion^ sans principes, se sont portés pour philosophes; et sous ce titre ont cru pouvoir impunément combattre et détruire toute vérité.

Quand ils se seraient bornés à attaquer la religion chrétienne, c'eût été déjà un très-grand abus de la

philosophie. Car oseraient-ils dire que l'amour de la sagesse, l'arrjour de la vérité, l'amour de la vertu les a portés à cette entreprise? Est-il un seul d'entre eux à qui la charité la plus indulgente puisse prêter ce motif? Les Voltaire, les Rousseau, et les autres charlatans semblables étaient-ils des hommes épris de l'amour du vrai, de l'amour du bien? les en a-t-on soupçonnés? Est-ce là l'idée qu'ils nous donnent d'euxmêmes dans leurs écrits, oii régnent le paradoxe, le sophisme, la calomnie, la mauvaise foi, les déguisements les plus frauduleux; où l'on voit partout l'orgueil, l'entêtement, la dérision, le sarcasme?

Ils ont attaqué la religion chrétienne. Mais dans leur conscience la regardaient-ils comme une invention humaine? Non : je le dis hardiment. S'ils Pavaient crue telle, ils ne l'auraient pas combattue avec les armes du mensonge; ils auraient fidèlement exposé ses preuves; ils auraient agi avec la confiance de gens sûrs de leur fait, qui ne dissimulent rien, parce qu'ils se sentent assez forts pour répondre à tout. Est-ce là leur procédé? J'en fais juge quiconque a lu à tête reposée le pour et le contre. On les a convaincus des falsifications les plus criantes, des contradictions les plus marquées, des bévues, des ignorances les plus palpables. Les ont-ils reconnues? se sont-ils rétractés? Point du tout : ils ont toujours été en avant avec la dernière impudence; ils n'ont répondu en forme à aucun des ouvrages oii l'on dévoilait leurs erreurs et leurs artifices. Voltaire s'est tiré d'affaire par des plaisanteries, par des injures grossières, par des em-

portements violents et furieux. Rousseau n'a qu'une seule réponse, qui est de dire qu'on ne l'a pas compris ; qu'on a tronqué ses passages, parce qu'on n'a pas cité son livre entier; et lors même qu'il prétend qu'on l'a calomnié, il répète et inculque plus fortement la chose dont on l'accuse.

Ils ont attaqué la religion chrétienne. Mais y en ont-ils substitué une autre? Car il faut une religion, et une religion révélée : la philosophie le démontre. Ils se sont attachés à détruire; et ils n'ont rien édifié. Il n'a pas tenu à eux que le genre humain ne fût absolument sans religion.

L'on dira peut-être qu'ils ont été les apôtres de la religion naturelle. On veut dire apparemment de la loi naturelle : car de religion naturelle, il n'y en a point, et il ne peut y en avoir. La religion naturelle serait celle où la raison seule dicterait à l'homme le culte que la Divinité agrée. Or, les lumières de la raison ne vont pas jusque-là; les déistes ont été forcés d'en convenir.

Mais ont-ils du moins été les apôtres de la loi naturelle? Presque tous l'ont attaquée avec autant de violence que la religion chrétienne. Combien d'athées, de matérialistes, de fatalistes, d'ennemis de la providence et de la liberté ! Voltaire vous fait libre comme votre chien. Ne voilà-t-il pas un zélé partisan de la loi naturelle? Rousseau réduit l'homme, dans son état primitif de vertu et d'innocence, à la nourriture, à une femelle, au repos. Ne sont-ce pas là de belles leçons de loi naturelle?

Et les mœurs, les ont-ils respectées? N'ont-ils pas établi sur cette matière les maximes les plus licencieuses, qu'Épicure et Aristippe n'auraient pas osé publier? N'ont-ils pas fait l'apologie de la volupté avec une sorte d'enthousiasme, comme du seul mobile des grandes actions et des vertus? Quels égards ont-ils eus pour le mariage,* fondement de la société naturelle?

Mais la probité.... Ils n'en ont pas connu d'autre que celle qui est fondée sur l'intérêt personnel. C'est tout dire : dès que l'intérêt personnel est l'unique règle, la droiture, la bonne foi, toutes les vertus morales sont sapées parle principe.

Ont-ils du moins épargné l'autorité naturelle, et l'autorité civile, qui sont les deux bases de la société humaine? Nullement : ils ont débarrassé les parents du soin de leurs enfants, et les enfants du respect et de Tobéissance dus à leurs parents. Ils ont rompu tout lien moral entre les hommes, les ont affranchis de tout joug, ne leur ont laissé de lois que celles auxquelles il plaît à chacun de s'astreindre; ils ont représenté tous les gouvernements comme autant de conventions libres, qui ne subsistent pour chaque particulier, qu'en vertu de la volonté actuelle qu'il a de s'y obliger.

Tel est le précis des erreurs qn'on a colorées et fardées du beau nom de philosophie. Le public s'est-il laissé tromper par ce nom? ou a-t-il bien voulu être séduit? La jeunesse imprudente, aveugle, passionnée a pu être séduite jusqu'à un certain point. Mais la plupart des personnes d'un âge mùr, qui contre les prin-

cipesde leur éducation, contre leur conscience, contre toutes les lumières de la raison H de la religion, ont donné dans ces écarts étranges, n'ont pas été les victimes de la séduction. L'amour de la nouveauté, la vaine gloire, la corruption du cœur, l'orgueil de l'esprit les ont égarés.

Notre siècle n'est pas à la vérité aussi réfléchi, aussi savant , aussi profond que les deux siècles précédents. Mais on est, généralement parlant, trop éclairé, pour donner dans des pièges si grossiers, sans s'en apercevoir, et sans avoir les moyens de s'en garantir. Et les coryphées de la philosophie moderne n'ont pas été des hommes si transcendants, qu'ils aient subjugué la nation par la beauté de leur génie, par l'étendue de leurs connaissances, par la force de leur raisonnement, par leur éloquence et la noblesse de leur style. A tous ces égards que sont-ils tous ensemble à côté d^un Bossuet?

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