DE CE QUI DÉGOÛTE DE L'ÉCRITDRE SAINTE
Mon enflure était rebutée de la simplicité de l'Écriture sainte; et mon esprit ne pénétrait pas dans sa profondeur.
Tumor... meus refugiebat modum ejus (scripturae sacrae); et acies mea non peuetrabat interiora ejus. Lib. m. cap. v.
Touché d'un désir ardent de la vraie sagesse par la lecture d'un ouvrage de Cicéron; et en môme temps
peu satisfait des écrits des philosophes profanes, parce qu'il n'y trouvait pas le nom de Jésus-Christ, qu'il avait sucé avec le lait de sa mère, Augustin se mit à lire l'Écriture sainte, pour y puiser cette sagesse, dont il était si fortement épris. Mais dès l'entrée de cette lecture, deux choses l'en dégoûtèrent. Il en trouva le style trop simple, accoutumé qu'il était à l'éloquence de Cicéron; et il n'en put pénétrer le sens, tout grand génie qu'il était, parce qu'il n'était pas dans les dispositions requises pour en recevoir de Dieu l'intelligence. Il méprisa donc l'Écriture, parce que son esprit était vain, et son cœur corrompu.
Voilà les deux causes générales, pour lesquelles ces livres divins, où est renfermée la véritable philosophie, et tout ce qu'il est nécessaire et utile à l'homme de savoir, sont si peu goûtés même dans le christianisme. De bons et d'excellents esprits, qui se passionnent pour un Platon, pour unCicéron, pour les autres grands écrivains de l'antiquité, ne sauraient supporter une page de l'Écriture sainte.
Il s'en trouve qui la lisent en critiques, en savants, pour éclaircir des points d'histoire, de chronologie, de géographie; pour confronter l'original avec les versions, et s'assurer de la pureté, et du sens littéral du texte sacré. Mais d'y chercher la vraie, la solide nourriture de l'esprit et du cœur, et ce qui peut élever l'homme à Dieu, et lui faire admirer les desseins de sa providence; d'y étudier les règles de sa sagesse, et ce qu'il faut croire et pratiquer pour parvenir au vrai bonheur, c'est ce que font peu de personnes. On s'ex-
lasie sur la morale des païens; on admire leur esprit, leur bon sens, l'élévation de leurs sentiments; et la doctrine de l'Évangile paraît méprisable, tant pour les pensées, que pour la manière de les exprimer. On s'en prend au livre, tandis qu'on ne devrait s'en prendre qu'à soi-même, à ses mauvaises dispositions, à son peu de jugement et à son mauvais goût.
Car pour commencer par le style, n'était-il pas indigne de la majesté de Dieu de s'abaisser aux ornements de l'éloquence humaine, de compasser et d'arranger ses paroles et ses phrases, et d'aspirer à plaire aux hommes par l'observation des règles d'un art qu'ils ont inventé? Plus les choses que Dieu avait à dire étaient relevées, plus elles étaient intéressantes pour l'homme, et par elles-mêmes, et par la suprême autorité de celui qui daignait leur parler : plus l'expression devait en être simple, familière, éloignée de toute affectation. Pour quiconque est en état de juger sainement, il est évident que toute la pompe du langage de Platon et de Cicéron dégraderait la sublimité de l'Écriture. Saint Augustin en jugea lui-même de la sorte, quand son esprit fut plus mûr et plus éclairé; et méprisant tous les beaux préceptes de la rhétorique, il se rapprocha dans ses écrits, et dans ses discours publics, autant qu'il lui fut possible, de la simplicité des livres saints.
Dès qu'on est convaincu que ces livres ont Dieu pour auteur, on n'a pas de peine à se persuader qu'ils n'ont pas dû être écrits autrement. Dieu sait apparemment de quelle manière il lui convient de parler ;
et si rien n'égale la simplicité de ses expressions, c'est que rien n'approche de la majesté de son être. Il n'a pas voulu qu'en l'écoutant nous fissions attention au choix et à l'arrangement des paroles ; mais que nous fussions frappés uniquement de la vérité, de la grandeur et de Timportance des objets.
A l'égard des pensées, si l'esprit humain les méprise, ce ne peut être que parce qu'il ne les comprend pas. Il est trop bas pour s^élever à leur hauteur, trop étroit pour en mesurer l'étendue, trop bouché pour en sonder la profondeur. Sa vue naturelle ne va pas jusque-là. Il faut qu'il soit éclairé de la lumière divine,, pour pénétrer les divers sens que l'Esprit saint a cachés sous la lettre des Écritures. L'Évangile, ainsi que TAncien Testament qui s'y rapporte, est un livre scellé pour quiconque n'a pas les yeux de la foi; on ne l'entend, on ne le goûte qu'à proportion qu'on a le cœur pur, qu'on est humble, et constamment uni à Dieu par la prière.
Quand Augustin fut tout à fait converti, et qu'il eut embrassé la pratique de la perfection évangélique, il reçut d'en haut la lumière nécessaire pour l'intelligence de l'Écriture. Il la lut dans nn autre esprit, et avec d'autres yeux, parce que son cœur n'était plus le même. Il y trouva ce que la raison a de plus excellent, ce que les mystères ont de plus sublime, ce que la morale a de plus saint. Il n'eut plus que du mépris pour les écrits des philosophes, dont il avait fait tant de cas; et il n'est devenu lui-même un si grand philosophe , un si grand théologien , que
parce qu'il a pénétré plus avant que personne dans la profondeur de ces saints livres.
Que chacun les lise avec le môme respect, la même humilité^ prenant comme lui pour guide l'enseignement et la tradition de l'Église : qu'on les lise dans la vue d'être instruit de ce qu'on doit savoir pour le salut, et d'en faire la règle de sa conduite. Qu'à cette lecture on joigne, comme saint Augustin, la prière ; et l'on recevra, chacun selon son état et selon les devoirs qu'il a à remplir, toutes les lumières dont on a besoin. Les obscurités qu'on y rencontre ne doivent point rebuter, parce qu'on y trouve toujours assez de choses claires pour nourrir et contenter l'esprit; et que ce qu'on n'y comprend point, ou n'est plus nécessaire pour nous, ou n'est qu'un objet de curiosité, ou renferme des prédictions dont l'éclaircissement est réservé à d'autres temps.
Quant à la morale en particulier, qui est la partie la plus intéressante pour tout le monde, on n'en comprend la vérité, la beauté, la sainteté, qu'à mesure qu'on avance dans les voies de Dieu. Ainsi, le moyen sûr de la bien entendre, est de commencer par mettre fidèlement en pratique ce qu'on en conçoit. Les lumières croîtront avec la piété ; et le progrès de l'esprit répondra à celui du cœur.
DE SAEÎT AUGUSTIN. — XXVH. 165
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