DES MARQUES EXTÉRIEURES AUXQUELLES ON PEUT RECONNAITRE L'I.MPOSTURE
Ils me disaient : La vérité, la vérité'; ils me le répétaient de toutes parts: et la vérité n'était pas chez eux.
Et dicebant, veritas^ et veritas; et multum eam dicebant mihi; et uusquani erat in eis. Lib. m. cap. vi. n. 10.
Ces grands prometteurs de la vérité qu'ils ne possédaient pas, et qu'ils savaient bien ne pas posséder, étaient les Manichéens. Plus ils s'en connaissaient éloignés, plus ils se vantaient de l'avoir pour eux ; et ne pouvant gagner les esprits par le fond des choses, ils tâchaient d'en imposer par le ton. Cet artifice a été celui de tous les imposteurs et les charlatans; et quoiqu'il soit usé, il leur réussit toujours.
Augustin soupirait après la vérité du plus profond de son cœur, comme il le dit au même endroit; il la cherchait avec empressement et inquiétude. Mais comment l'aurait-il trouvée ? Il avait la présomption de croire qu'il pouvait la découvrir par lui-même : il la cherchait par les efforts de son propre esprit, sans invoquer Dieu et le prendre pour guide. Il ne la cherchait pas dans les saintes Écritures, dont la lecture le rebutait ; ni dans l'enseignement de TÉglise à laquelle il n'appartenait pas encore, n'étant pas disposé à croire
sans raisonner. Il errait donc de secte en secte; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main ; il frappait, pour ainsi dire, à toutes les portes, pour découvrir enfin la demeure de la vérité.
Les Manichéens, les plus adroits, les plus insidieux, les plus hypocrites et les plus séducteurs de tous les hérétiques, le prirent dans leurs filets. Ils lui assurèrent, mais de ce ton qui persuade un esprit curieux, avide, et qui n'est pas sur ses gardes, que la vérité ne se trouvait que parmi eux ; ils lui débitèrent leurs erreurs avec beaucoup de précautions, de déguisements, d'adoucissements, sondant le terrain, et n'avançant que peu à peu ; et ils réussirent à les lui faire goûter, tout absurdes et tout impies qu'elles étaient.
Ce fut par la profonde et difficile question sur l'origine du mal qu'ils l'entamèrent. Le voyant embarrassé dans les difficultés qu'elle présente, ils prétendirent lui en montrer la solution claire dans l'existence de deux principes, l'un bon, l'autre mauvais. Ils achevèrent de le séduire par leur éloquence, par leur apparente piété, par une sévérité de mœurs affectée. S'il ne fut pas tout à fait persuadé, il demeura du moins longtemps dans le doute, et il eut bien de la peine à en sortir.
On est surpris avec raison qu'un aussi beau génie ait cru apercevoir la vérité dans un système si manifestement faux en lui-même, et si ridicule dans son développement. Mais la pénétration de l'esprit d'Augustin lui fut un piège en cette occasion. Il s'enlaça dans ses propres raisonnements ; les difficultés qu'il saisissait à
merveille l'étourdirenl; et ne pouvant les résoudre dans la supposition d'un seul principe, il ne crut pas pouvoir se dispenser d'en admettre deux.
Le naufrage d'Augustin est une leçon pour les jeunes gens, qui présumant de leur esprit, se croient en état d'examiner par eux-mêmes les questions les plus subtiles et les plus épineuses, de lire tous les livres où les grandes vérités de la philosophie et de la religion sont attaquées par des sophismes captieux; et qui, se voyant accablés sous le poids des objections, se jettent dans ie parti de l'incrédulité, s'imaginant qu'une difficulté insoluble pour eux l'est pour tout le monde. Ce que je' dis des jeunes gens je le dis de tous ceux qui n'ont pas étudié suffisamment les matières, et dont l'esprit n'a pas une assez grande étendue de connaissances. Si chacun avait su se rendre justice là-dessus, le nombre des mécréants ne serait pas si grand.
Pour les aider à se désabuser, je veux leur proposer ici quelques moyens de discerner la vérité du mensonge, sans en venir à l'examen du fond des choses. Nous savons tous en général que le mensonge et la vérité ont leurs caractères propres; que celui-là ne se » produit jamais que revêtu des livrées de celle-ci; et que tous ceux qui disent, la vérité, la vérité, qui se vantent d'en être les dépositaires, qui promettent avec emphase de l'enseigner aux autres, sont justement suspects de ne l'avoir pas de leur côté. Avec tout cela, on ne se tient pas assez en garde contre les artifices que les imposteurs emploient pour séduire. Qu'on prenne la peine de les observer et de les étudier ; il ne
sera pas mal aisé de les reconnaître aux signes que je vais indiquer.
Défiez-vous du ton tranchant, décisif, imposant. La vérité est modeste ; elle ne s'en fait point accroire ; elle veut dominer, mais par une douce persuasion, et non pas subjuguer avec hauteur. Le mensonge au contraire est impérieux, plein de faste et d'ostentation ; il parle de l'air le plus affirmatif : il est fier, orgueilleux, foule aux pieds la raison et l'autorité qui le contredisent, et ne permet à ceux qui l'écoutent, ni le doute, ni l'examen.
Défiez-vous du ton flatteur, doucereux, insinuant : il cache toujours de l'artifice et un dessein de tromper. La vérité, sûre d'elle-même, n'emploie point ces moyens bas de capter les esprits. Son ton est mâle, ferme, austère môme quand il le faut ; et jamais elle n'a recours à l'afféterie, ni à une feinte douceur.
Défiez-vous du ton enthousiaste, fanatique, qui ne cherche qu'à exalter l'imagination, qu'à échauffer les passions. La vérité parle avec force, mais elle parle à la raison ; elle l'excite, elle l'anime, elle la touche, sans monter comme un charlatan sur des tréteaux, sans entrer dans les convulsions d'un énergumène ou d'un malade en délire.
Défiez-vous de tout ce qui s'annonce avec l'appareil et la pompe d'une vaine éloquence. Ces discours si étudiés, si apprêtés, si pleins d'apostrophes et de figures véhémentes, ne portent point le caractère de la vérité, moins amie de l'art oratoire que le mensonge. Elle a son éloquence, sans doute ; rien même n'est
plus éloquent que son langage. Mais cette éloquence est naturelle, simple, sans fard ; elle coule de source; elle est sublime, parce qu'elle n'affecte pas de l'être.
Défiez-vous des discours où régnent l'embarras, les détours^ Téquivoque frauduleuse, les raisonnements subtils et captieux; où rien n'est défini, ou ne l'est que d'une manière obscure, enveloppée, éloignée des idées reçues : tout cela porte l'empreinte du mensonge, qui n'ose se montrer à découvert, ni s'énoncer clairement et simplement. La vérité est nue; elle présente des idées nettes et fixes, puisées dans le bon sens, et non tirées de la pointe de Tesprit ; elle marche droit à son but, et toujours à découvert ; loin de chercher les ténèbres, elle ne s'applique qu'à les dissiper.
Défiez-vous encore du ton de sarcasme, d'ironie, de raillerie, de malignité. Le mensonge est sûr de son coup, s'il réussit à plaire et à amuser ; il se fait goûter à la faveur d'un trait ingénieux. Mais lorsqu'on le démasque, il est chagrin, violent, emporté; il mord, il déchire. La vérité toujours décente, toujours grave, quoique sans tristesse, peut badiner quelquefois; mais ce n'est jamais dans les sujets sérieux, qui intéressent la religion et les mœurs. Elle est candide, ingénue, ennemie de tout trait satirique et caustique. Elle attaque et terrasse le mensonge, mais sans mépris, sans moquerie, sans insulte. Elle se défend avec force, avec chaleur même, mais sans fiel, sans aigreur, sans esprit de vengeance.
Jeunes gens qui avez l'âme droite, qui cherchez sincèrement la vérité, qui désirez vous garantir des im-
pasteurs, appliquez ces règles aux personnes que vous fréquentez, et aux livres que vous lisez. Ce sont autant de signes diagnostiques, qui vous apprendront à discerner la droiture de l'artitice, la candeur de la dissimulation, la vérité du mensonge.
Mais par-dessus tout soyez en garde contre vousmêmes. Les plus dangereux imposteurs, les plus grands ennemis de la vérité sont dans votre cœur. Ce sont vos passions. Tout ce qui les flatte et les met en liberté, elles vous font désirer qu'il soit vrai, et elles réussissent à la fin à vous le faire paraître tel. Tout ce qui les gêne, tout ce qui les condamne, elles vous portent à le juger faux. Si elles ne vous séduisaient au dedans, difficilement seriez-vous séduits par les artifices du dehors. La séduction du moins ne serait ni bien dangereuse, ni de longue durée : le premier rayon de vérité la dissiperait.
XXYin.