DE LA PRÉSENCE DE DIEU EN NOUS
Je vous cherchais par le sens de la chair. Mais vous étiez plus profond que ce qu'il y a d'intime en moi, et supérieur à ce qu'il y a de plus élevé en moi.
Te.. . secundum sensuni carnis quœrebam. Tu autem eras interior intimo meo, etsuperior summo meo. Lib. m. cap. vi. n. 11.
Augustin, engagé dans le manichéisme, ne songeait que fantômes et qu'images corporelles; et sous ces images il se représentait non-seulement son âme, mais
Dieu même. Ce ne fut qu'après que la grâce l'eût converti et éclairé, qu'il comprit parfaitement que l'âme est un pur esprit; et que Dieu est non-seulement un esprit, mais l'esprit des esprits ; qu'il est plus profond que ce qu'il y a d'intime en l'homme, et supérieur à ce qu'il y a dans Thomme de plus élevé : c'est-à-dire que Dieu par son intime présence pénètre jusque dans le fond et les corps et les âmes ; et que, par la transcendance de son être, il s'élève infiniment au-dessus de la hauteur des intelligences créées.
II n'y a plus de Manichéens aujourd'hui. Mais combien, même parmi les chrétiens, y a-t-il encore de personnes qui ne connaissent de réel que les substances corporelles^ ce qui se voit, ce qui se touche; et qui ont peine à se persuader de la spiritualité de leur âme, et de celle de Dieu. Ils sont tout sens, tout imagination ; ils n'ont point d'idées ; ils n'ont que des images. Les objets extérieurs les frappent, les attirent, les captivent ; ils ne voient rien au delà. Parlez-leur des opérations les plus pures de leur âme, les plus dégagées de la matière : ils ne vous entendent pas ; parce que jamais ils ne se sont retirés des sens, pour réfléchir sur ce qui se passe en eux. Parlez-leur de la présence substantielle de Dieu dans tout ce qui existe : dites-leur que c'est en Dieu qu'ils ont la vie, le mouvement et l'être ; ils vous entendent encore moins. Jamais ils ne sont rentrés en eux-mêmes pour y chercher Dieu. Quand il leur arrive de penser à lui, leur imagination se le figure hors d'eux et loin d'eux ; il ne leur vient pas à l'esprit qu'ils existent en lui, que toutes
leurs pensées les plus secrètes lui sont présentes, et plus présentes qu'elles ne le sont à eux-mêmes : en un mot qu'ils sont tout investis, tout pénétrés de la divinité; et qu'en même temps qu'elle s'élève au-dessus d'eux par son infinie hauteur, elle leur est intimement unie par son infinie profondeur.
S'il est une vérité certaine, et démontrée par les plus pures lumières de la raison, c'est celle-là; puisqu'elle est une suite nécessaire de la simplicité et de Timmensité de la substance divine. Pourquoi donc est-il si difficile aux hommes de s'en convaincre? Pourquoi ceux qui en sont convaincus n'y font-ils presque pas d'attention? Il y en a deux raisons. La première est, comme j'ai dit, que la plupart n'ont d'estime et d'amour que pour les objets extérieurs, pour ce qui flatte les sens, l'imagination, les passions. Ainsi, leur âme se tourne tout entière de ce côté ; elle y applique toutes ses facultés; elle ne s'occupe point d'autre chose. Par là, elle perd l'habitude de se rappeler à elle-même, de réfléchir sur sa nature et ses opérations, de se connaître, et de connaître Dieu. Elle est toujours hors de soi, hors de Dieu par conséquent : toute vue, toute idée spirituelle lui est étrangère ; c'est pour elle un tourment d'y penser. A la fin elle devient si grossière, qu'elle se persuade n'exister que pour son corps, lui rapportant tout, se confondant avec lui; et qu'elle n'a d'amour et d'aversion que pour les biens et les maux de la vie présente, qui lui paraissent les seuls biens, les seuls maux réels.
L'autre raison est que la pensée de la présence de
Dieu en nous a des conséquences morales d'une étendue infinie : conséquences douces à la vérité, et consolantes pour les bons ; mais gênantes et affligeantes pour les méchants. Ce témoin infiniment clairvoyant, qu'on porte au fond de son cœur, à qui rien n'échappe en aucun lieu, en aucun temps, de ce qui se passe en nous de plus secret et de plus caché, qui condamne sévèrement toute mauvaise pensée, tout mauvais désir, toute mauvaise action, qui reproche tout jusqu'à un mot, un sourire, un clin d'oeil : ce témoin, dis-je, est un moniteur importun, un censeur fâcheux, un juge atterrant, pour quiconque n'a pas une conscience droite, et ne s'étudie pas à suivre en tout les lumières de la raison et de la religion.
L'on fait donc tous ses efforts, non pour écarter ce témoin, mais pour se délivrer du sentiment de sa présence ; et parce qu'on ne peut se soustraire à ses reproches secrets, tant qu'on habite en son propre cœur, on s'évite avec soin, on s'éloigne de soi-même ; on étoufl'e toutes les réflexions, on fuit tout ce qui est propre à nous en inspirer ; on se met même hors d'état d'en faire, et l'on estime heureux les moments qu'on passe dans l'étourdissement et dans l'ivresse : tant on craint ce qui nous ramène à Dieu ! On croit s'être mis à l'abri de sa justice, lorsqu'on est parvenu à le bannir de sa pensée. Comme si Dieu pouvait nous oublier, parce que nous l'oublions ; et cesser de nous être présent, parce que sa présence nous trouble et nous alarme.
C'est là néanmoins l'erreur commune de ceux qui
veulent vivre tranquilles dans leurs péchés. Erreur dont ils s'efforcent à tout prix de se persuader, cherchant ainsi à s'ôter toute ressource de conversion. Car s'il y a un remède à leur mal, ce ne peut être que dans cette pensée salutaire, qu'ils écartent avec tant de soin. Malheureux, et infiniment à plaindre, s'ils réussissaient à l'écarter pour tout le reste de leur vie !
Veut-on sortir de l'état du péché? Qu'on s'accoutume à rentrer en soi, à écouter Dieu dans sa conscience, à tenir toujours l'œil de l'âme ouvert à la lumière qu'il nous présente. Cette lumière ne nous est odieuse, qu'autant que nous aimons notre mal ; elle nous est agréable du moment que nous voulons en guérir. J'ose le dire , on est déjà plus d'à moitié converti, lorsqu'on ne craint pas la pensée de Dieu, et qu'on se porte volontiers à tout ce qui la réveille. Cette même pensée, la plus efficace pour nous retirer du désordre, est aussi la plus propre à nous en préserver. Ayez toujours Dieu présent , et vous ne pécherez jamais : car qui oserait pécher sous les yeux de Dieu?
Non-seulement la pensée de Dieu nous entretient dans l'innocence ; elle fait encore la douceur, la paix, le bonheur de la vie. Ou ne veut pas le croire, parce qu'on n'en a pas fait l'expérience. Mais si l'on refuse de s'en rapporter à ce que nous apprennent là-dessus la raison et la foi, que l'on consulte les personnes à qui la pensée de Dieu est familière, qui s'en nourrissent, et qui mettent toute leur application à ne la point perdre de vue. S'il s'en trouve une seule qui ne témoigne
pas hautement qu'elle lui doit le calme et l'égalité de son âme, le soutien de sa faiblesse, la consolation et l'adoucissement de ses peines, la joie solide et le bonheur, tel qu'on peut le goûter sur la terre : on aura alors quelque excuse à cet affreux oubli de Dieu, dans lequel on affecte de vivre : on pourra môme croire que Dieu n'est pas le souverain bien, et que le cœur humain n'est pas fait pour lui. Pour moi, il me paraît évident que si la claire vue et la possession de Dieu fait la félicité de l'autre vie, la pensée savoureuse de Dieu doit faire les délices de la vie présente.