QUE DIEU SEUL EST LE LIEN DE LA VÉRITABLE AMITIÉ
// n'y a de véritable amitié, que celle (pje vous fonnez entre ceux qui vous sont unis par la charité.
Non est vera (amicilia), ni?i quum eam tu adglutinas iuter inhaerentes tibi charitate. Lib. iv. cap. iv. u. 7.
Si cette pensée est vraie , que devient tout ce que les moralistes humains, anciens et modernes, ont écrit touchant l'amitié? Que deviennent les idées qu'on a communément dans le monde sur cet objet? Cependant saint Augustin n'a pas ainsi défini Tamitié, sans y avoir bien pensé. U peut absolument s'être trompé ; mais avant que de le taxer d'erreur, il faut examiner la chose aussi profondément et aussi solidement qu'il l'avait examinée lui-même.
L'amitié n'est pas véritable , si elle n'est fondée sur l'estime, et si elle ne produit de part et d'autre un pur et solide attachement. L'estime, pour être juste et légitime, suppose dans les amis les qualités de l'esprit et du cœur , qui rendent l'homme parfait en son es-
pèce, ou du moins qui tendent à le perfectionner ; elle suppose encore le discernement qui reconnaît ces qualités, et l'équité qui leur rend justice.
De môme l'attachement qui caractérise l'amitié, pour être pur, doit être dégagé de toute passion, de toute vue d'intérêt personnel ; et pour être solide , il faut qu'il soit sincère , intime, appuyé sur des motifs qui ne soient pas sujets au changement.
De plus, quoique l'amitié puisse subsister malgré une certaine diversité d'opinions et de penchants; il est nécessaire néanmoins que les sentiments et les inclinations s'accordent dans les choses les plus essentielles : telles que celles qui concernent la religion et la probité.
D'où il suit, ce que les païens mêmes ont reconnu , qu'il ne peut y avoir d'amitié entre les méchants, ni entre les bons et les méchants , ni entre deux personnes opposées de sentiments sur la religion, qui est le grand objet de l'homme; et par conséquent que l'amitié ne saurait avoir lieu qu'entre deux âmes amies de la piété et de la vertu.
Disons encore que l'âme étant immortelle, et destinée à un bonheur qui ne doit jamais finir, l'amitié serait bornée à un terme bien court , si elle ne subsistait pas au delà de cette vie ; et si la mort qui sépare les corps, séparait aussi les âmes, de manière qu'elles n'eussent plus aucun commerce entre elles. La vraie amitié ne doit donc avoir d'autre terme que l'éternité; et ce n'est môme qu'ïyprès la mort qu'elle est parfaite, assurée, invariable.
Si cela est, comme on n'en peut douter, lorsque l'on considère quelle est la nature de l'homme, quelle est sa fin, quels sont ses devoirs, et quelles sont ses es^ pérances pour l'autre vie ; que Dieu étant son unique, son souverain bien , il doit Taimer par-dessus toutes choses, et ne rien aimer que par rapport à lui : on conçoit combien saint Augustin a eu raison de dire qu'il n'y a d'amitié réelle, que celle que Dieu forme luimême par les liens de la charité. C'est-à-dire que deux personnes ne s'aiment véritablement qu'autant qu'elles aiment Dieu, et que l'amour qu'elles ont pour Dieu est le principe, la base^, le nœud de leur amitié mutuelle.
Ainsi , ce ne peut être que Dieu lui-môme qui rapproche les vrais amis, qui les lie, qui les unit entre eux, en vertu de l'union qu'ils ont avec lui ; et leur amitié réciproque subsiste aussi longtemps qu'ils sont l'un et l'autre amis de Dieu. Du moment que l'un des deux, ou tous les deux rompent avec Dieu, ils rompent nécessairement l'un avec l'autre ; parce que le lien secret qui unissait leurs cœurs est rompu. Le péché qui est ennemi de la charité, est donc aussi l'ennemi de l'amitié; il la détruit radicalement, et il en rend incapable le cœur ovi il habite.
Il faut être chrétien, mais solidement et intimement chrétien , pour bien saisir cette vérité. Les hommes charnels, livrés à leurs sens, à leurs intérêts temporels, ne la comprennent pas. Ils ne connaissent d'amitié, que celle qui a pour objet les choses de la vie présente ; que celle où Dieu n'entre pour rien^ et qui est
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anéantie par la mort d'un des deux amis, ne laissant à l'autre que de vains regrets. Augustin avait eu cette idée de l'amitié, avant que Dieu l'éclairât^ et il avait aimé ainsi dans sa jeunesse.
Ils penseraient bien différemment, s'ils pouvaient s'élever jusqu'aux vérités éternelles, jusqu'aux biens solides et immuables pour lesquels ils sont faits ; s'ils aspiraient à la possession de Dieu ; et si dans l'espérance de le posséder un jour, ils l'aimaient ici-bas de tout leur cœur. Alors ils concevraient qu'aimer quelqu'un, c'est lui vouloir le même bien qu'on se veut à soi-même ; que l'aimer véritablement et solidement, c'est lui vouloir le seul bien véritable et solide, qui n'est autre que Dieu; que si le désir sincère et réciproque de ce bien unique commence l'amitié dans cette courte vie, la jouissance de ce même bien la perfectionnera ei Téternisera dans l'autre vie : qu'ainsi c'est à se procurer mutuellement cette heureuse jouissance que doivent tendre tous les vœux, tous les conseils, tous les avis, toutes les confidences de l'amitié.
Tout ceci passera pour une rêverie dans l'esprit des mondains; aussi n'est-ce pas pour les confirmer dans leurs idées que j'écris, mais pour les engager à en prendre d'autres. Quoi qu'ils puissent penser^ il sera toujours vrai que la mesure et la règle de l'amitié étant d'aimer son ami, comme on s'aime soi-même ; et que l'homme ne s'aimant lui-môme d'"un amour véritable, qu'autant qu'il aime Dieu; par une conséquence nécessaire, l'amour de Dieu est la source primitive, et la première règle de toute véritable amitié.
Ainsi s'aimaient saint Augustin et Alipius; ainsi saint Basile et saint Grégoire de Nazianze. Leur amitié était toute fondée sur Dieu ; elle devenait plus forte et plus intime à mesure qu'ils croissaient en amour de Dieu et en sainteté. Elle n'avait point d'autre objet que les biens éternels. Elle n'a point lini avecleur vie. Leurs âmes s'aiment encore, parce qu'elles vivent en Dieu; elles s'aimeront éternellement, parce qu'elles aimeront éternellement Dieu. A la résurrection générale, leurs corps participeront à leur manière à cette amitié, dont la douceur rejaillira sur les sens. Ils se verront, ils se communiqueront mutuellement leurs pensées par l'organe de la parole, et se donneront l'un à l'autre les marques d'une pure et sainte bienveillance. Considérez, je vous prie, combien la religion ennoblit, combien elle élève et sanctifie les affections humaines; comment elle leur communique l'éternité et l'immutabilité de Dieu.
De tout ceci l'on ne peut se dispenser de conclure qu'il n'y a dans le monde de vrais amis, que ceux qui ont renoncé au monde de cœur et d'affection ; qui ne sont occupés que de leur salut éternel ; qui en font leur grande, leur unique affaire ; et qui ne sont unis que dans la vue de s'aider réciproquement à la faire réussir : que toutes les autres amitiés sont, ou criminelles, ou dangereuses, ou frivoles, ou qu'elles n'ont au plus qu'une bonté purement morale, à laquelle la religion n'a aucune part : qu'elles sont par conséquent fausses, vides, stériles, exposées à la rupture pour le moindre sujet; indignes du nom sacré d'amitié;
qu'elles passent avec cette vie, qui n'est qu'un éclair, qu'un songe ; et qu'elles n'ont d'autre effet pour l'autre vie que de contribuer peut-être à la perte éternelle de ceux qui se sont aimés de la sorte ici-bas.