DES TRISTES SUITES DE L' ATTACHEMENT AUX CHOSES CRÉÉES
Tout homme engagé dans l'amour des choses mortelles, est malheureux : son cœur est déchiré, lorsqu'il les perd; et à ce moment il sent qu'il était malheureux, même avant que de les perdre.
^liser est omnis animus vinctus amicitia rerum raortalium ; et dilaniatur quum eas amittit, et tune sentit miseriam qua miser est et autequam aniittat eas. Lib. iv. cap. vi.
L'attachement aux choses mortelles et périssables est sujet à un inconvénient terrible, mais inévitable; c'est qu'il faut enfin s'en séparer, et les perdre. Ou elles nous quittent, ou nous les quittons. Mille accidents nous les enlèvent; et quand nous les aurions possédées tranquillement durant la vie, la mort vient qui nous arrache à elles. Il en faut toujours venir tôt ou tard à cette triste séparation ; et parce que le moment en est incertain , il faut la craindre à tous les moments. Si notre âme est immortelle, évidemment elle n^est pas faite pour de tels attachements ; et si la mort qui peut nous surprendre à chaque instant, les rompra un jour pour jamais, il est impossible qu'ils nous rendent heureux, même un seul instant.
Mais considérons ce qui se passe en nous, lorsque ces objets si chers ne sont plus rien pour nous. Cette • perte nous est nécessairement douloureuse, à proportion de notre afTection ; et si nous y mettions notre bonheur, il ne se peut faire que nous ne soyons malheureux en les perdant. Il se fait alors un déchirement extrêmement sensible, parce que ces objets tenaient à notre àme, et y étaient collés étroitement. Cette union n'était pas même seulement dans la surface ; elle était profonde et intime : en sorte que la douleur de la séparation pénètre jusqu'au centre. Je ne dis rien de la surprise, de la confusion et du dépit qui s'y joignent, d'avoir placé son affection en des choses qu'on devait posséder si peu de temps ; d'avoir compté sur un bonheur si court et si fragile.
A ce déchirement succède un regret amer de se voir privé de ce qu'on aimait épérdument, de ce qu'on s'était procuré avec tant de peine, et dont on se flattait de jouir encore longtemps. J'ai poursuivi cette place^ dit l'ambitieux, pendant vingt ans ; à peine y suis-je monté que m'en voilà culbuté, ou qu'il me faut descendre de là dans le tombeau. J'ai passé toute ma vie, dit l'avare, à amasser ces trésors, à acquérir ces domaines; je ne fais que commencera en jouir; et voilà qu'ils me sont ravis. On avait peut-être tout sacrifié pour cela, devoirs, conscience, religion. L'on a beau se pencher vers ces objets, s'étendre et faire effort pour les retenir. Une force plus grande nous les ravit; ils fuient, ils nous échappent, et nous ne pouvons les suivre que par de vains désirs.
DE SAIiNT AUGUSTIN. — XXXIII. 195
Ce douloureux sentiment fait bientôt place à celui d'un vide aflVeux. Le cœur n'a plus rien où s'attacher, où se reposer. Il est pressé d'une faim violente, et il ne rencontre rien qui l'apaise ; il se dévore , pour ainsi dire, et se consume lui-même. Quel est l'état intérieur de ce courtisan qui perd tout à coup son poste, ses honneurs, son crédit ; de cet amant passionné, à qui la mort ou quelque autre événement enlève l'objet de son amour; de cet homme riche, qui se voit dépouillé de ses biens, et réduit à la misère? Que leur reste-t-il? Quelle nudité! quelle aûreuse indigence ! quelle rage, et quel désespoir ! Tous les jours on a ce spectacle sous les yeux; et l'on n'en est pas touché; et l'on ne pense pas que ce qui est arrivé aujourd'hui à d'autres, nous arrivera demain. II semble que ces accidents ne nous regardent pas, et qu'il n'y ait rien de semblable à craindre pour nous.
Qu'on soit malheureux, lorsqu'on perd ce qu'on chérissait uniquement, c'est de quoi l'on convient sans peine. Mais, ajoute saint Augustin, on l'était déjà, môme avant que de faire cette perte. Et pourquoi? C'est qu'on portait le germe de son malheur dans l'inévitable nécessité de cette perte; c'est qu'on ne pouvait s'empêcher de la prévoir et de la craindre ; c'est qu'on savait qu'elle aurait lieu infailliblement, soit par la mort, soit de quelque autre manière. Or, quiconque met toute son affection dans une chose dont il sait qu'il doit être un jour privé, est déjà misérable, par cela seul qu'il ne peut éviter de le devenir, et qu'il ne l'ignore pas. Celui qui s'embarquerait
avec la certitude de faire naufrage, pourrait-il naviguer en paix? Toute sa ressource serait de s'étourdir sur ce moment fatal, et de n'}- pas penser. Quelle ressource ! Tous les amateurs du monde en sont là.
Ce qui met le comble au malheur d'un cœur épris des choses mortelles, c'est que rien ne peut remplacer ce qu'il a perdu, qui ne soit exposé au même inconvénient. Poursuivra-t-il d'autres honneurs, d'autres plaisirs, d'autres trésors? Ces biens sont de même nature, et sujets à de pareils revers. J'en dis autant d'une femme, des enfants, des amis. Quand on s'en procurerait d'autres, et qu'on leur serait aussi tendrement attaché, le moment de la douloureuse séparation viendra toujours : ce sera un second malheur qui ne fera qu'aggraver le premier.
L'unique parti qu'il y ait à prendre, est de ne pas livrer son affection à ce qui doit périr, et d'user selon l'avis de saint Paul, des choses de ce monde^ comme n'en usant pas. Mais ne faut-il pas que le cœur s'at" tache à quelques objets? Sans contredit : et c'est afin qu'il s'attache à Dieu, qu'on lui propose de se déta* cher de tout le reste ; à Dieu qui ne le quittera jamais le premier, et qu'il ne peut jamais perdre, s'il ne le veut. Dieu est le seul bien qu'on est d'autant plus assuré de posséder, qu'on l'aimera davantage ; il est le seul qui nous rende heureux d'avance par Tespérance d'en jouir. Que les hommes sont à plaindre, et qu'ils sont doublement aveugles et insensés dans les faux biens qu'ils recherchent, et dans le vrai bien qu'ils dédaignent.