‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 38 sur 76 · AIMER DIEU, SES AMIS EN DIEU, SES ENNEMIS POUR DIEU · texte numérisé non relu

AIMER DIEU, SES AMIS EN DIEU, SES ENNEMIS POUR DIEU

Heureux celui qui vous aime, qui aime son ami en vous, et son ennemi à cause de vous.

Beatus qui amat te, et araicum in te, et inimicum propter te. Lib. IV. cap. ix.

Qu'elle est vraie, qu'elle est belle, qu'elle est sainte cette morale, qui nous montre en Dieu, non-seulementle principal, mais l'unique objet de notre amour, et qui nous apprend à aimer les hommes en lui ! Cette courte maxime embrasse tout, et s'étend à tout. Aujourd'hui plus que jamais on admire la morale des païens; on la préfère hautement à celle de l'Évangile. Qu'on me trouve donc dans toute la philosophie païenne une maxime approchante de celle-ci.

N'est-il pas étonnant que les plus beaux génies, que les âmes les plus honnêtes (car je ne veux pas contester ici à certains païens leurs vertus morales), après tant d'étude et de recherches, n'aient pas découvert ce qu^il importait le plus à l'homme de savoir, et ce qui semble puisé dans le fond même de son être? Qu'y a-t-il en eflet de plus naturel, de plus raisonnable, de plus juste, de plus conforme à la disposition intime du cœur humain, que d'établir le siège de son amour dans l'être le plus parfait et le plus aimable;

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dans l'être de qui il a tout reçu, de qui il attend tout, de qui il dépend à chaque moment pour tout; que d'aimer ensuite en Dieu même tous nos semblables, qui méritent notre amitié : c'est-à-dire de les aimer par une extension de Tamour que nous portons à Dieu, par le même principe de charité, suivant la règle et la subordination convenables? De cette sorte, l'amour n'est point partagé ; il part dans tous les cœurs d'un centre commun, et il va s'y réunir. Il n'est point désordonné, parce que les divers degrés d'affection suivent une juste mesure, et sont soumis à l'aflection principale. Il n'est sujet ni à la passion, ni au caprice, ni k l'inconstance, ni aux vicissitudes du temps ; parce qu'il porte sur une base immuable, éternelle, infiniment élevée au-dessus de la chair et des sens.

Quoi de plus raisonnable encore dans les principes de la religion chrétienne, que d'aimer ses ennemis, non à cause d'eux-mêmes, puisqu'ils ne nous offrent aucun motif de les aimer ; mais à cause de Dieu, dont ils sont les créatures comme nous, qu'il a aimés, qu'il a rachetés comme nous^ dont il désire le salut ainsi que le nôtre ? Il est toujours prêt à leur pardonner ses propres offenses, à se réconcilier avec eux, à leur rendre ses bonnes grâces. Ils se nuisent à eux-mêmes en l'offensant : pour lui, il ne leur veut aucun mal ; il n'attend de leur part qu'un repentir, qu'un retour sincère, pour les combler de biens.

N'est-il pas juste que nous soyons dans les mêmes dispositions? Dieu nest-il pas le premier et le plus

grièvement offensé dans les injures que nous fait le prochain? Et puisqu'il accorde le pardon dès qu'on le lui demande, ne faut-il pas que nous l'accordions à son exemple? N'avons-nous pas besoin pour nousmêmes de l'indulgence de Dieu, et ne la sollicitonsnous pas tous les jours? A quel titre espérons-nous de l'obtenir, si nous la refusons à nos frères ? Pourquoi Dieu suivrait-il à notre égard une règle, qu'il nous prescrit à l'égard du prochain, et à laquelle nous ne voulons pas nous assujettir? La maxime de saint Augustin est donc vraie, sensée, équitable dans tous ses points.

Dans la pratique elle élève l'homme au-dessus de lui-même, et de l'amour-propre qui le rapetisse et le rétrécit. Les motifs qu'elle lui inspire remontent tous à Dieu, et vont jusqu'au premier principe : il est impossible de tendre plus haut. Elle purifie ses affections, qui ne sont alors qu'un écoulement, un épanchement de l'amour qu'il a pour Dieu même. Et puisque tous nos péchés viennent de l'impureté et du dérèglement de nos affections; cette maxime fidèlement observée bannirait de la terre tous les crimes, et n'y laisserait que des fautes légères, que des imperfections propres à entretenir l'homme dans l'humilité, et dans l'exercice de la vertu.

Il est bon encore de considérer combien cette morale est simple. Trois mots renferment tout : en aimant Dieu comme il faut, vous aimerez votre prochain, vous vous aimerez vous-même. Pour apprendre une telle morale, pour en connaître tous les devoirs,

il n'est pas besoin de docteurs, ni de livres, ni d'une élude longue et profonde. Un esprit ordinaire, une grande droiture de cœur, et une bonne volonté suffisent. L'homme n'a qu'à vouloir la pratiquer, il n'a qu'à demander humblement à Dieu son secours, sans lequel il ne peut rien ; il la trouvera écrite tout entière en lui-même. Qu'il aime Dieu seulement ; qu'il s'applique à lui plaire en toutes choses ; qu'il craigne par-dessus tout de l'offenser; qu'il se tienne toujours attentif à ce que Dieu dit à sa conscience : et à chaque moment il recevra les lumières nécessaires pour s'acquitter de ses obligations; s'il lui arrive de faillir, des reproches secrets l'avertiront de sa faule. Dans ses doutes, s'il est besoin de consulter, Dieu l'adressera à des personnes éclairées ; et il ne permettra pas qu'on l'induise en erreur.

Non, la connaissance de la morale chrétienne, quoique fort étendue, n'est ni difficile, ni compliquée ; tout s'y ramène à un petit nombre de points certains et évidents. Un cœur droit, pur, rempli de l'amour de Dieu, est de tous les casuistes le premier et le plus sûr pour la conduite personnelle. Et si dans les affaires de la vie, il n'est pas toujours aisé de prévoir ni d'éviter tous les inconvénients, on peut toujours s'y comporter de façon que Dieu ne soit point offensé.

Que le bonheur des hommes, même dès cette vie, soit attaché à l'observation de cette morale, deux choses le décident clairement, la raison et l'expérience. Qu'est-ce qui nous rend malheureux? L'amourpropre. Tout ce qui afflige l'esprit, tout ce qui tour-

mente le cœur, vient de cette unique cause. Cet amour est le grand ennemi de l'amour de Dieu ; parce qu'il exclut Dieu de tout, pour se mettre à sa place. L'Évangile par conséquent qui nous ordonne d'aimer Dieu par-dessus toutes choses, et tout le reste par rapport à lui, a pour objet direct de nous rendre heureux, en bannissant de notre cœur l'amour-propre.

Tout évident qu'est ce raisonnement, que je pourrais appuyer de beaucoup d'autres, l'expérience est encore plus décisive. J'en appelle toujours à l'expérience, parce que c'est la pierre de touche, la règle la plus certaine, et la plus aisée à vérifier. Il y a eu dans tous les temps, il y a encore aujourd'hui dans toutes les conditions de bons chrétiens, qui aiment Dieu pour lui-même, leurs amis en Dieu, et leurs ennemis en vue de Dieu. Qu'on leur demande s'ils sont heureux, malgré les traverses et les maux de cette vie, auxquels ils sont sujets comme les autres, et même plus que les autres. Tous répondront sans hésiter qu'ils le sont, et qu'ils ne voudraient pas commettre le moindre péché, pour apporter aucun changement à leur situation présente, quelque pénible et douloureuse qu'elle soit. Quiconque répondrait autrement, ne serait pas dans la disposition oii doil être tout vrai chrétien. Je conviens que le nombre de ceux qui sont dans ces sentiments est très-petit. Mais à qui faut-il s'en prendre? Fussent-ils encore plus rares, il y en aura toujours assez pour confondre et pour condamner ceux qui, malgré la raison, malgré la religion, malgré leur conscience, prétendent trouver le bonheur ailleurs que

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dans l'observation de la morale chrétienne. Il ne peut pas être où Dieu ne l'a pas mis, ni n'être pas où il l'a

mis.

qu'il est impossible de se soustraike a diec.

Où va celui qui vous quitte? où fuit-il, sinon d'un Dieu plein de bonté' à un Dieu irrité?

Qui dimittit (te), quo it, aut quo fugit^ nisi a te placiUo ad te iratum? Lib. iv. cap. ix.

Quelque parti que l'homme prenne, il faut qu'il ait affaire à Dieu, ou comme père, ou comme juge : il n^' a point absolument de milieu. Voilà ce que devraient méditer attentivement ceux qui tombent dans le péché, et encore plus ceux qui prennent l'affreux parti de vivre dans le péché.

Quelle terrible vérité pour eux! Ils veulent renoncer à Dieu; ils veulent l'oublier, et en être oubliés; ils souhaiteraient qu'il n'existât pas, et ils tâchent par de vains raisonnements de se le persuader. Mais quoi qu'ils fassent, ils sont et seront toujours sous la main de Dieu, sous sa dépendance immédiate. Qu'ils montent au plus haut des cieux; qu'ils descendent jusqu'aux entrailles de la terre; qu'ils aillent au delà des mers ; ils n'échapperont ni à la présence, ni au domaine de Dieu. Us sont les maîtres de se rendre indignes, et de se priver des effets de sa bonté ; mais en

ce cas ils ne sauraient éviter les traits de sa justice : elle les retrouvera quand elle voudra ; ils ont beau fuir, beau se cacher; rien ne les y soustraira.

Ils ne l'ignorent pas ; et toute leur application est d'en éloigner la pensée. Mais que gagnent-ils par là? Ils amassent continuellement sur leurs têtes de nouveaux trésors de colère; ils ne font que grossir la foudre qui doit les écraser. Du moins, disent'ils, nous nous procurons de la sécurité pendant la vie; nous parvenons à pécher tranquillement, à goûter tout le plaisir qu'on peut avoir à satisfaire ses passions. Malheureuse sécurité, qu'ils ne doivent qu'aux soins obstinés qu'ils prennent de s'étourdir et de s'aveugler ! Sécurité qui assure leur perte, et la rend inévitable. Un homme marche par un beau chemin qui aboutit à un précipice. 11 le sait, on l'en a averti : mais le chemin lui plaît; et sans se mettre en peine du terme^, pour continuer sa route plus paisiblement , il se bouche les oreilles, et détourne ses regards. Telle et plus grande sans comparaison est la folie du pécheur, qui croit se garantir de la colère de Dieu, en n'y pensant pas.

Remarquez les deux extrêmes que joint ensemble saint Augustin : ce que perd celui qui abandonne Dieu, et ce qu'il trouve. Il perd le souverain bien, et trouve le souverain mal; il perd l'un, et trouve l'autre pour toujours; jamais il ne pourra ni réparer sa perte, ni adoucir son mal. Et pourquoi s'expose-t-il à ce mal? Pourquoi perd-il ce bien? C'est ce qui est inconcevable : pour satisfaire durant quelques in-

stants une passion qu'il ne viendra jamais à bout <ie contenter pleinement, et qui le tourmentera sans cesse.

0 Dieu 1 se peut-il faire qu'on renonce ainsi aux plus pures lumières de la raison et de la foi; qu'on ne veuille pas penser qu'il est impossible de se dérober à votre vengeance, et que vous régnerez infailliblement par votre justice sur celui qui n'aura pas voulu goîiter la douceur du règne de votre miséricorde ? // est horrible, dit saint Paul, de tomber entre les mains du Dieu vivant (4), après avoir pris plaisir à l'irriter. Mais il est infiniment désirable de tomber entre les mains du Dieu des miséricordes. L'homme a le choix sur la terre ; il est entre l'attente du plus grand bonheur, et l'appréhension du plus grand malheur. La mort qui est inévitable, et qui peut arriver à chaque instant, décidera de Tun ou de l'autre.

Suis-je à ce moment en état d'espérer tout de la bonté de Dieu? n'ai-je pas plutôt tout à craindre de sa juste colère? Ai-je quelque moyen de lui échapper? Aucun. Comment donc puis-je vivre tranquille? Gomment puis-je goûter aucun plaisir, moi sur la tête de qui est suspendu le glaive delà fureur divine? Me menace-t-il moins, parce que je ne veux pas lever les yeux pour le regarder? Qui retient ce glaive? C'est uniquement la bonté de Dieu; c'est sa patience, qui attend que je me convertisse. Mais si je ne veux pas changer, ou si je diffère toujours, l'heure fatale viendra, le glaive tombera sur ma tête.

(1) Horrendum est incidere iii manus Dei viveiitis. Hebr. x. 31.

Combien ai-je encore de temps à moi? Je n'en sais rien; je ne puis me répondre d'un instant. Peut-être n'ai-je pas une heure. Mais quand j'aurais des années, elles s'écouleront : je toucherai un jour au bout de la dernière. Ma conversion que Dieu me demande maintenant, me deviendra-t-elle plus aisée en la différant, et en continuant d'accumuler péchés sur péchés? Tout au contraire, mon cœur s'endurcira; la grâce, sans laquelle je ne puis rien, sera moins forte; Dieu sera plus éloigné, et j'aurai plus d'obstacles à vaincre pour m'en rapprocher. Y a-t-il à balancer sur ce que j'ai à faire, et ne suis-je pas le plus cruel ennemi de moi-même, si, tandis qu'il est encore temps, je ne pourvois pas à mon intérêt éternel?

0 mon Dieu ! que la vue de votre bonté achève ce que commence à ce moment en moi la frayeur de votre justice. Dans ce juge irrité que je fuis vainement depuis longtemps , il ne tient qu'à moi de trouver un père plein de tendresse. Je vois en me tournant vers vous, que vous me tendez les bras , que vous m'invitez à revenir à vous. Refuserai-je de faire quelques pas pour jouir de vos embrassements? Si je suis insensible à votre amour, je mérite que cet amour outragé mette lui-même le sceau à ma réprobation.

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