QUEL EST LE LIEU DU REPOS DE I/HOMME
Le lieu du repos impertubable est là, ou l'amour n'est point abandonné^ s'il n'abandonne lui-même.
Ibi est locus quietis imperturbabilis, ubi non deseritur amor, si ipse non deserat. Lib. iv. cap. xi. n. 16.
A quoi tendent les hommes par tant de mouvements et d'agitations qu'ils se donnent? Au repos, et à un repos que rien ne puisse troubler : ce qui prouve que le bonheur est dans le calme, qui est la suite du rassasiement des désirs de l'âme. Quand je serai parvenu à tel poste, dit l'ambitieux, je serai tranquille; j'aurai tout ce que je souhaite. Je cesserai d'amasser, dit Tavare, et je jouirai en paix de ma fortune, quand je l'aurai portée à tel point. Le voluptueux en dit autant par rapport à l'objet de ses désirs; et il est certain que tel est le langage de tous les hommes livrés à leurs passions.
Je sais bien qu'ils se font illusion dans cet espoir dont ils se flattent, et que quand ils sont parvenus à leur but, ils ne s'en reposent pas davantage. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Ce que je veux établir, c'est que la vue d'un repos plus ou moins éloigné, est le motif de toutes les peines qu'ils prennent, ce qui les anime et les soutient; et que leurs passions ne leur en imposeraient pas longtemps, si elles ne leur proposaient pas toujours cette agréable perspective. Tout leur arti-
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fice consiste à l'éloigner à mesure qu'on avance, et à . dire sans cesse, pousse jusque-là : ce qui fait qu'on tend toujours au repos, et qu'on n'y arrive jamais. Voilà au vrai l'image de la vie humaine : une marche pénible et sans relâche, avec le dessein de s'arrêter à un terme qu'on ne joint jamais, parce qu'on le recule toujours.
Tous aspirent donc au repos ;, et ne travaillent que pour se le procurer. Ils ne sont pas blâmables en cela, puisque c'est Tinstinct le plus profond de notre nature. Mais, outre l'illusion que leur font les passions, voici une autre erreur où ils tombent volontairement, et c'est celle qu'exprime la sentence de saint Augustin. Le repos n'est pas où ils le mettent. Ils l'étabUssent dans la jouissance des choses périssables, qui tromperont certainement leur espoir. Je veux bien supposer qu'ils obtiendront ce qu'ils désirent. Je suppose encore , ce qui n'arrive jamais, qu'après l'avoir obtenu ils en seront pleinement satisfaits, qu'ils ne désireront rien au delà ; qu'ils ne s'en dégoûteront pas. Du moins ils ne peuvent se dissimuler qu'enfin l'objet qu'ils chérissent échappera à leur amour; que plus ils y auront été attachés, plus cette privation leur sera sensible, et qu'elle aura lieu pour le plus tard au moment de la mort.
Qu'ils tâchent, s'ils le peuvent, de se convaincre par de bonnes démonstrations que leur âme est mortelle, et que tout finira pour eux avec cette vie. Ou s'ils ne sauraient se procurer cette conviction, qu'ils n'établissent pas le centre de leur repos, eux qui ont une existence durable, dans des choses qui vont et viennent, et
que nulle force ne peut fixer, ni retenir. Je dis qu'il ne leur faut pas moins que de bonnes démonstrations : car dans le doute s'ils sont immortels ou non , ils seraient des insensés de s'attacher aux choses mortelles : d'ailleurs quel repos ])ourraient-ils trouver dans l'état de doute?
Si ce n'était là qu'une erreur de simple spéculation, le mal ne serait pas si grand. Mais c'est une erreur pratique; c'est l'erreur de la plus grande conséquence dans la morale, l'erreur capitale, la source de toutes les autres : erreur également nuisible à la société humaine, et aux particuliers; nuisible pour le temps, et encore plus pour l'éternité. Comment peut-on de gaieté de cœur s'abuser ainsi sur sa fin dernière, sur la seule chose qui intéresse véritablement l'homme, puisque tout le reste ne doit l'intéresser que par rapport à cet objet?
On peut jusqu'à un certain point excuser cette illusion, toute grossière et toute criminelle qu'elle est, dans la première jeunesse, que la scène du monde séduit, qui ne réfléchit pas, que la violence des passions entraine. Mais que dans l'âge mûr, que dans la vieillesse môme, on ne soit détrompé ni par les réflexions, ni par l'expérience, ni par les infirmités qui nous avertissent que bientôt tout va nous quitter : qu'on accumule encore des trésors, qu'on poursuive avec ardeur des places et des dignités, qu'on entretienne ou même qu'on forme des liaisons, lorsqu'on est sur le bord de sa fosse, c'est ce qui ne peut ni s'excuser, ni se concevoir.
Mais comment se persuader que Dieu est le lieu de notre repos, quand on a pris depuis longtemps l'habitude de chercher ce repos ailleurs? Comment goûter un objet si pur, si élevé au-dessus de la région des sens, quand on est tout terrestre, tout matériel? Comment s'occuper de l'autre vie, quand on n'a eu de pensées que pour la vie présente? Peut-on se changer, et se refondre ainsi tout à coup? Ce n'est pas un changement total et instantané qu'on vous propose, mais un changement qui se fasse par degrés. Un malade allègue-t-il l'impossibilité où il est de guérir, parce que la santé ne peut lui revenir que peu à peu, et moyennant un long régime? Dans le moral comme dans le physique, le bien et le mal ont leurs progrès, souvent lents et imperceptibles.
Que ce changement au reste soit difficile, qu'il exige qu'on prenne beaucoup sur soi, j'en conviens sans peine. Mais il suffît qu'il ne soit pas impossible , pour qu'il faille tenter tous les moyens d'en venir à bout. Car il s'agit de l'éternité ; et ce serait une folie extrême de céder aux plus grands obstacles, quand il est question d'un intérêt de cette nature. N'a-t-on rencontré aucun obstacle dans la route de la fortune, dans le chemin même des plaisirs? ne les a-t-on pas prévus? ont-ils rebuté? n'a-t-on pas fait tous ses efforts pour les surmonter? Qu'on fasse de semblables efforts dans l'affaire du salut; et j'en garantis le succès.
J'assure hardiment que si l'on savait mettre à profit certaines touches de la grâce, certaines réflexions qui se présentent de temps en temps à l'esprit, certains
dégoûts qu'on éprouve assez souvent, et qui nous forcent malgré nous à penser, à sentir même profondément que les choses d'"ici-bas ne sont pas faites pour remplir le cœur dé l'homme : si dans ces moments on recourait à Dieu, si on le priait de nousaiderà rompre nos chaînes; si Ton faisait quelques démarches pour se rapprocher de lui, et le rapprocher de nous, on ne trouverait pas dans cette conversion autant de difficulté qu'on se l'imagine.
Mais cela même, dira-t-on, est difficile à faire; il est difficile de mettre à profit ces réflexions, ces dégoûts; il est difficile de prier Dieu, quand on l'a oublié presque toute sa vie. Ou plutôt, ce ne sont pas ces choses en elles-mêmes qui sont difficiles ; c'est de le vouloir. Que dirai-je à cela? Prétend-on qu'il y ait un temps où le retour à Dieu soit impossible? Veut-on désespérer de son salut, et justifier son désespoir? Malheur à nous si nous prenons ce parti : ce ne peut être que l'effet de la plus terrible punition de Dieu. Puisque de notre part tout consiste à vouloir, demandons à Dieu cette bonne volonté; nous commençons déjà à l'avoir, si notre demande est sincère : faisons des au^ mônes à cette intention; intéressons pour nous des âmes pieuses; tentons tout pour dégager notre cœur de l'esclavage des choses mortelles, et pour le tourner vers le lieu unique de son repos et de sa béatitude.
DE SAINT ArGUSTIîv. — XXXVII. 2H