‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 40 sur 76 · DES CAUSES QUI NOUS ÉLOIGNENT DE LA PRÉSENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

DES CAUSES QUI NOUS ÉLOIGNENT DE LA PRÉSENCE DE DIEU

Dieu est intimement présent au cœur; mais le cœur s'est éloigné de lui. Prévaricateurs, 'revenez à votre cœur, et attachez-vous à celui qui vous a faits.

Intimus cordi est (Deusj ; sed cor erravit ab eo. Redite, preevari^ catores, ad cor, et inliœrete illi qui fecit vos. Lib. iv. cap. xii. II. 18.

Que Dieu soit intimement présent au cœur de l'homme; non d'une simple présence physique, suite nécessaire de son immensité; mais d'une présence morale, d'une présence dont l'efTet est de l'éclairer, de le toucher, de le gouverner; c'est une vérité dont la raison et la foi nous instruisent, et dont la conscience nous rend un continuel témoignage. Car qu'est-ce que cette voix intérieure qui nous porte au bien, qui nous détourne du mal, qui nous avertit, qui nous reprend? Cette voix ne vient pas de nous, puisqu'elle se fait en^ tendre souvent malgré nous, lors même que nous faisons les derniers efforts pour l'étouffer. C'est donc évidemment la voix de Dieu. Etoîi se fait-elle entendre? Dans l'endroit le plus secret du cœur, dans le siège même de la raison et de la liberté, dans un lieu inaccessible aux sens, à l'imagination, aux passions, en un mot dans le sanctuaire de l'âme. Cette voix nous juge; elle nous approuve dans les bonnes actions, nous con-

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damne dans les mauvaises, et nous tient en suspens, et inquiets dans les douteuses. Elle a donc sur nous une autorité supérieure. Et quel autre que Dieu peut exercer à tout instant une telle autorité sur le fond même de notre âme?

Si l'on ne perdait jamais de vue cette grande vérité ; si de même que Dieu est toujours intimement présent au cœur, le cœur était aussi toujours présent à Dieu, toujours attentif à l'écouter, toujours disposé à lui obéir : on ne l'offenserait jamais; on accomplirait avec respect et amour ses volontés. Cette correspondance du cœur à la présence de Dieu est sans contredit son premier devoir, et rien ne devrait être plus naturel à l'homme.

Qu'un roi soit présent à son sujet, un père à son fils, un maître à son serviteur; qu'il l'observe, qu'il lui parle, qu'il fasse attention à ses moindres démarches : ce sujet, ce fils, ce serviteur ne sera-t-il pas pénétré du sentiment de cette présence? Osera-t-il se distraire un moment de l'attention qu'il lui doit? Ne se reprocherait-il pas vivement ce manque de respect? Ne sera-t-elle pas pour lui un encouragement à bien faire? Serait-il assez hardi que de s'échapper, d'aller contre les ordres qu'il a reçus, sous des yeux si respectables?

Cependant cette présence n'est que celle d'un homme à un autre homme; elle n'est qu'extérieure, et n'agit sur l'âme que par les sens. Et la présence de Dieu est celle du créateur à sa créature, de l'être infini au néant; elle est intime; elle affecte lame immédiatement; elle s'étend atout; elle pénètre jusqu'aux plus

secrètes intentions. Combien devrait-elle avoir sar nous plus d'empire et d'autorité? Combien aussi devrait-il nous être facile et doux de tourner vers Dieu l'œil de notre âme , et de le tenir toujours attaché sur lui, si nous avions pour lui les sentiments d'un sujet fidèle, d'un enfant bien né, d'un serviteur zélé?

Mais les objets extérieurs ont sur l'âme un étrange ascendant; ils la saisissent vivement par les sens, ils l'attirent au dehors, et la retirent du dedans où Dieu est présent. Elle s'occupe des objets qui l'ont frappée; elle se laisse toucher de leur beauté ; elle les désire; elle se passionne et s'enflamme pour eux; elle en vient par degrés à leur donner toute son estime et tout son amour. Ainsi, elle néglige Dieu, elle le perd de vue, elle craint de se rappeler à lui; et lorsqu'il lui donne quelque sentiment de sa présence, ce sentiment lui est pénible, douloureux; et elle s'en distrait le plus qu'elle peut.

Il est pourtant vrai que les objets extérieurs ne sont que l'occasion de ce désordre. Le principe en est une pente inexplicable de l'homme vers tout ce qui est sensible ; d'où suit une extrême répugnance à rentrer en soi pour s'occuper de Dieu. Ce n'est point à l'union de l'âme avec le corps qu'il faut attribuer cette maladie , mais au péché originel qui a rendu l'esprit esclave en quelque sorte de la chair.

Mais outre cette violente inclination vers les objets sensibles, Tàme est sujette en elle-même à un autre mal plus profond et plus dangereux, qui lui inspire encore plus d'éloignement pour la présence de Dieu :

je veux dire un fonds d'orgueil et d'indépendance, et un amour exclusif d'elle-même. L'un de ces vices lui rend toute sujétion insupportable, et la porte à la révolte et à la désobéissance; Tautre la concentre en elle, et lui fait tout rapporter à elle.

Lors donc que ses passions irritées par les objets sensibles excitent en elle quelque désir déréglé, et qu'en même temps la voix du Maître intérieur se fait entendre, qui lui défend de se livrer à ce désir, qui la menace de son indignation : cette défense choque son orgueil, le soulève, l'indigne; elle ne peut souffrir de se voir ainsi maîtrisée; elle secoue le joug, et dit : Je n'obéirai pas. Ainsi, elle fuit Dieu sous les rapports de souverain, de législateur et de juge ; et pour se soustraire plus librement à son autorité, elle le bannit de son souvenir.

De plus, Dieu qui voit que dans la poursuite des objets extérieurs, l'àme s'aime et se recherche ellemême, voulant se satisfaire au préjudice de l'amour qu'elle lui doit : Dieu, dis-je, fait alors retentir à son oreille ce grand précepte. Tu aimej^as le Seigneur ton Dieu (1) : précepte qui foudroie l'amour-propre. Mais l'âme révoltée de ce que Dieu lui interdit de s'aimer elle-môrae autrement qu'en lui et par rapport à lui, se détourne et s'éloigne de plus en plus d'une présence qui lui est odieuse ; parce que son objet est de l'arracher à elle-même, et de l'obliger à subordonner toutes ses affections à l'amour de Dieu.

(1) Diliges Dominum Deum tuum. Maltli. xxn. 37.

Ces différentes causes réunies, les tentations du dehors, la concupiscence, l'orgueil ^ l'amour-propre qui agissent au dedans rendent d'abord à l'âme la présence de Dieu importune; puis elles lui en inspirent du dégoût et de l'aversion. Enfin, elles la font passer à un oubli presque entier, auquel succède une secrète félicitation d'avoir banni cette pensée, et une espèce de souhait que Dieu n'existe pas , ou du moins ne la voie pas et ne s'occupe pas d'elle.

Comment reviendra-t-elle désormais de cet assoupissement, de cette léthargie spirituelle? Cette disposition de l'homme est étrange, et elle n'est pas aisée à expliquer. Il fuit son propre cœur, parce que, s'il y rentrait, il y trouverait Dieu : c'est donc son cœur qui se fuit lui-môme. Mais s'il se fuit, comment peut-il revenir à lui? Il lui faudrait pour cela une volonté contraire à celle qu'il a; et comment de lui-même peut-il changer de volonté? Aussi l'âme éloignée de Dieu n'y reviendrait-elle jamais, s'il ne criait après elle dans sa fuite, et ne la rappelait par de secrètes invitations. C'est Dieu qui toujours présent à elle malgré son égarement, lui dit : Ame infidèle, quitte ces objets après lesquels tu cours; reviens à ton cœur, et par la même voie reviens à ton Dieu. Retourne-toi; vois, il n'est pas loin. Tq le fuis, mais il court après toi; tu l'abandonnes, mais il te recherche.

A cette voix, si elle s'arrête, si elle se retourne; si voyant son Dieu si près d'elle , confuse de sa bonté et de sa propre ingratitude , elle lui témoigne du regret de l'avoir quitté, et qu'elle lui en demande humble-

ment pardon; dès ce moment la voilà convertie, la voilà rentrée en grâce avec Dieu ; l'union de Dieu et du cœur se reprend : la présence mutuelle est rétablie. L'âme n'a plus qu'à se maintenir dans cette présence de Dieu, en demeurant toujours tournée vers lui. Alors d'extérieure qu'elle était, et livrée aux choses sensibles, elle devient intérieure, tout appliquée à Dieu, à elle-même et aux objets spirituels. Qu'elle persévère, elle ne péchera plus; puisqu'il faudrait pour cela qu'elle se tournât en dehors : elle s'avancera chaque jour en Dieu : et son commerce continuel avec lui la sanctifiera.

QUE l'humilité seule RAPPROCHE DIEU DE NOUS.

Vous n'approchez que de ceux qui ont le cœur brisé, et les superbes ne vous trouvent point.

Nec propinquas (Domine), iiisi obtritis corde ; nec inveniris a superbis. Lib. v. cap. m. n. 3.

Soit que l'on considère Dieu comme la première vérité, ou comme le souverain bien, il est certain que pour le connaître sous le premier rapport, et pour le posséder sous le second , la principale disposition est l'humilité : humilité de l'esprit, qui ne présume point de ses connaissances, qui ne s'atlribue point ses découvertes , et qui en rend hommage à Dieu : humilité de cœur, qui ne prend en soi aucune vaine complai-

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sance, qui ne se glorifie ni de ses bonnes qualités, ni de ses vertus; mais qui rapporte à Dieu tout le bien qu'il voit en soi.

La plupart des philosophes de l'antiquité ont fait les derniers efforts pour connaître Dieu : ils ont employé à cet objet tout leur loisir, toutes leurs études, toute la sagacité de leur esprit. Sont-ils parvenus à le connaître? Oui, assez pour leur condamnation; assez pour ne le pas confondre avec les fausses divinités qu'adorait le peuple, et qu'eux-mêmes adoraient avec le peuple. Mais, à cela près, que d^erreurs dans la notion qu'ils se formaient du premier principe de toutes choses ! Aucun d'eux ne lui a accordé le titre de créateur; mais seulement celui d'architecte et d'ouvrier qui façonne une matière qu'il trouve sous sa main ; plusieurs ont nié ou borné sa providence et sa prescience; quelques-uns l'ont soumis à une fatalité inévitable; presque tous se sont trompés sur sa nature, et n'ont connu ni sa spiritualité, ni son immensité.

Cependant ce ne sont point ici des mystères inaccessibles à la raison; mise sur les voies par la révélalion, elle s'élève à ces vérités, elle les pénètre, elle se les démontre; et nous sommes surpris aujourd'hui qu'elles aient échappé aux recherches de tant de grands esprits. Ils ont fait les plus belles découvertes dans la géométrie, et dans presque toutes les parties des mathématiques. Les sciences et les arts leur sont redevables de ce qu'ils ont de meilleur. Mais ce qu'il leur importait le plus de savoir, ils l'ont ignoré, ou n'en ont eu qu'une notion très-défectueuse.

D'où vient cela? C'est qu'ils étaient superbes, et que les superbes ne trouvent pas Dieu. Ils n'ont pas su que Dieu e&t la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (1); que c'est par cette lumière que les objets intellectuels nous sont découverts, et que sans elle les yeux de l'âme ne voient rien. Dieu leur a abandonné les autres sciences, dont la connaissance n'a servi qu'a les enorgueillir davantage. Mais il leur a caché la science de ce qui le concerne; parce que, dans cette étude, ils ont compté uniquement sur leur raison; et il s'est plu à la confondre, à en mettre au jour toute la faiblesse.

11 en a été de même dans tous les siècles. L'orgueil de l'esprit, et la curiosité qui en est un rejeton, ont enfanté toutes les erreurs en matière de religion. Quelque absurdes que fussent ces erreurs, de trèsbeaux génies y ont donné. Saint Augustin lui-môme, malgré son amour pour la vérité, ne s'en est pas garanti. Il a cru Dieu corporel ; il a adopté les rêves extravagants des manichéens. Il n'était pas humble alors; il pensait qu'aucune vérité ne pouvait échapper à sa pénétration. Et Dieu, pour lui faire sentir que l'esprit humain n'est par lui-même que ténèbres, a permis qu'il donnât dans les plus grands écarts.

Aujourd'hui que le flambeau de la révélation a répandu de si vives lumières sur les matières les plus intéressantes de la philosophie, et qu'on a dans toutes les langues tant d'écrits où elles sont parfaitement

(1) Lux vera, quae illuminât omnem bominem venicntem in hune mundum. Jounn. i. fJ.

développées ; pourquoi a-t-on renouvelé et surpassé les erreurs de l'antiquité profane sur Dieu, sur l'âme, sur la loi naturelle? Pourquoi l'irréligion a-t-elle acquis dans toute l'Europe tant de partisans? C'est que l'esprit humain, au lieu de s'appuyer sur l'autorité divine, s'est livré à ses propres spéculations; c'est qu'il a refusé de prendre Dieu pour guide, et qu'il a voulu se conduire lui-même. Dans la science des mœurs et de la religion, tout raisonneur qui ne comptera que sur ses forces, s'égarera toujours. L'expérience du passé et du présent répond de l'avenir. Dieu est jaloux que les hommes reconnaissent que c'est lui qui éclaire les esprits; il est jaloux qu'ils lui rendent gloire de leurs connaissances, comme à la source où ils les ont puisées. Il veut que se défiant d'eux-mêmes, ils s'adressent à lui, ils le prient de les diriger dans la voie de la vérité ; et qu'ils ne prétendent pas pouvoir y marcher seuls.

Il importe assurément à tous d'être instruits sur les grands objets de la loi naturelle; c'est le plus noble et le meilleur usage qu'on puisse faire de sa raison. L'intention de Dieu est que chacun, autant que sa condition le lui permet , soit non-seulement philosophe, mais possesseur de la sagesse. Les simples la trouvent suffisamment pour leur conduite dans l'instruction de l'Église. Les autres y peuvent ajouter leurs raisonnements. Mais s'ils veulent acquérir des connaissances sûres, et ne point s'exposer à mêler leurs imaginations aux vérités que leur découvrira la pure intelligence, qu'ils soient humbles; qu'ils imitent saint Augustin,

qui depuis sa conversion a toujours eu recours à Dieu, pour être instruit de ce qu'il voulait savoir; qui lui a rendu grâces de tout ce qu'il a pu apprendre, sans en rien attribuer à ses propres efforts; et qui a consacré toute sa science au service et à la gloire de son maître.

Si l'orgueil de l'esprit empêche l'"homme de connaître Dieu comme première vérité, l'enflure du cœur l'empêche encore plus de le posséder comme souverain bien. Dieu ne se communique point à un cœur rempli de l'estime et de l'amour de soi-même, enflé de vaines espérances, et d'une confiance plus vaine encore ; à un cœur qui veut être l'artisan de son bonheur, et ne le devoir qu'aux objets qui flattent son amour-propre. Une àme ainsi disposée ne songe pas même que Dieu est le souverain bien; et bien loin d'en ambitionner la possession, elle le fuit de toute sa force.

Aussi ne s'est-il pas trouvé dans toute l'antiquité un seul philosophe qui ait cru que Dieu fût le souverain bien, la dernière fin de l'homme, et qu^il ne pût être heureux qu'en le possédant. S'il est pourtant une vérité démontrée par la raison, par le sentiment intérieur, et par l'expérience , c'est celle-là. Pourquoi cette vérité, qui est le fondement de la morale, a-t-elle été méconnue? C'est que l'homme a voulu que son bonheur dépendît de lui-même, et qu'au lieu de se rapporter à Dieu, il a tout rapporté à soi. Que Dieu me donne la vie, disaient les anciens philosophes; qu'il me donne les richesses : je me procurerai moimême l'égalité d'âme.

1>E SALM AUGrsTiy. — XXXIX. :221

Rabattons cette entlure ; brisons, écrasons notre cœur; prenons de nous les sentiments que nous devons avoir; reconnaissons notre insufûsance, et par conséquent celle de tous les objets créés, à nous rendre heureux. Alors ce cœur étant vide de l'amour de laimême et des créatures. Dieu le remplira, il y allumera le feu de la charité, qui commencera sur la terre, et consommera dans le ciel notre félicité.

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