‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 41 sur 76 · CHERCHER DÏEU AVEC PIÉTÉ POUR LE TROUVER · texte numérisé non relu

CHERCHER DÏEU AVEC PIÉTÉ POUR LE TROUVER

Ih disent bien des choses vraies touchant la créature; mais ils ne cherchent pas avec piété la vérité qui est l'auteur de la créature. C'est poui '^>(oi ils ne la trouvent point : ou s'ils découvrent Dieu par l'entendement, ils ne l'honorent pas comme Dieu.

Etrnulta vere decreatura dicuat, et veritatera, creatiiPce artifîcem non pie qucerunt, et ideo non inveniunt : aut si inveniunt, cog-noscentes Deuui, non sicut Deum honorant. Lib. v. cap. m. n. 5.

Voilà le caractère, et en même temps la condamnation de tout ce qu'il y a eu de philosophes hors de la vraie religion, et de tous ceux qui dans le christianisme ont entrepris de séparer la philosophie de la religion. L'on me pai'donnera, si je reviens à cette matière, lorsque saint Augustin m'en donne l'occasion; et si je retombe quelquefois dans les mêmes réflexions. Rien n'est plus nécessaire aujourd'hui que de faire connaître la vraie et la fausse philosophie; et de bien convaincre le public que ceux qui s'autori-

sant (le la philosophie pour professer l'irréligion, disent : Nous sommes philosophes, et non théologiens, ne sont pas moins ennemis de la philosophie que de la théologie.

Les philosophes ont donc fait, ils ont publié de fort belles découvertes touchant la créature. Ils ont parcouru d'un œil curieux la nature entière, et l'ont étudiée dans toutes ses productions, dans tous ses mouvements, dans toutes ses lois. Depuis les voûtes du ciel jusqu'aux entrailles de la terre, ils ont tout mesuré, tout pesé, tout calculé. Par leurs démonstrations, leurs systèmes, leurs observations, ils se sont acquis la réputation de grands génies.

Non contents d'inventer ou de perfectionner les sciences et les arts, ils se sont ingérés de gouverner les hommes, de leur donner des lois, de réformer les abus; ils ont prétendu faire fleurir la paix et la vertu parmi les peuples. Ce sont là sans doute de grandes vues, des projets dignes de toute louange.

De telles recherches et de telles études devaient naturellement les conduire à la connaissance de Dieu, soit comme auteur de la nature, soit comme principe de la morale et de la législation. Car toutes les sciences sans exception, soit métaphysiques, soit physiques, soit morales, soit politiques, tiennent à celte première vérité; elles en découlent; elles y aboutissent.

Cependant , parce que ces philosophes n'ont pas cherché Dieu avec piété, les uns ne l'ont pas trouvé, et se sont égarés dans des systèmes absurdes et impies, où le créateur de l'univers, où la lumière qui

éclaire tous les esprits, où l'auteur, le protecteur et le garant de la société, n'entre pour rien. Ceux-là ont pu découvrir quelques vérités particulières; mais ils n'en ont pas aperçu la chaîne et l'ensemble, parce qu'ils les ont séparées de la vérité universelle qui les lie toutes, et de qui elles tirent leur force et leur clarté.

Les autres ont douté si l'Être suprême existait, ou si l'on pouvait avoir des preuves certaines de son existence. De là leurs disputes interminables tant sur cet objet, que sur les autres vérités qui en dépendent. De là les sectes des académiciens, des pyrrhoniens, des sceptiques, des acataleptiques, de tous ceux enfin qui ont prétendu qu'il n'y avait rien de certain, de démontrable, de compréhensible.

Mais ceux des philosophes qui sont parvenus à une connaissance plus ou moins développée du vrai Dieu, ne se sont guère moins rendus coupables que les autres. Le respect humain les a subjugués; ils lui ont refusé l'hommage qu'ils savaient lui être dû; et ils ont sacrifié, comme le vulgaire ignorant, à des divinités dont ils se moquaient dans Tâme. Qui pourrait justifier ou excuser là-dessus Pythagore et ses disciples, Platon, Xénophon, toute l'école socratique, et Socrate lui-même?

La source du mal est que tous ces amateurs sincères ou dissimulés de la sagesse n'ayant pas cherché Dieu comme il faut, ils n'ont pas mérité qu'il se découvrît à eux, ou qu'il leur donnât les grâces nécessaires pour le confesser publiquement, et le glorifier à la face de

l'idolâtrie. Mais qu'est-ce que chercher Dieu comme il faut? C'est le chercher avec un désir véritable de le connaître , avec droiture de cœur, avec une humble défiance de ses lumières; avec la résolution de lui rendre le culte que sa nature exige, et d'obéir à ses lois. Si les philosophes païens l'avaient cherché de la sorte, ils n'auraient pas encouru les justes reproches que leur fait saint Paul (1) ; leurs ténèbres se seraient dissipées; ils auraient été plus sages, plus vertueux, plus religieux, plus utiles au peuple, qu'ils auraient tiré de son erreur; enfin ils auraient été chrétiens avant la naissance de Jésus-Christ, et instruits comme Job des vérités nécessaires au salut. Mais l'aveuglement, ou plutôt la malice des philosophes de nos jours est bien autrement déplorable. Quand on leur accorderait d'avoir écrit et mis au jour beaucoup de choses vraies touchant la créature ; quand sur tous les objets des sciences purement naturelles, ils auraient reculé les bornes des connaissances humaines ; on ne peut certainement pas les soupçonner d'avoir cherché Dieu avec piété. Au contraire tous ont travaillé à ravir au genre humain les lumières qu'il tenait à cet égard de la raison et de la révélation. Tous de dessein formé ont voulu bannir du monde la première vérité ; ou s'ils ont accordé à Dieu l'existence, ils lui ont ravi les droits incontestables qu'il a sur l'homme, en qualité de premier principe et de dernière fin. Les plus modérés d'entre eux lui ont disputé le pouvoir de manifester aux hommes ses desseins et ses

(1) Rom. I. 18-3-2.

DJi; SAINT AUGUSTIN. — XXXIX. 22o

volontés par une voie extraordinaire, et autrement que par l'organe de la raison; de les obliger à croire des vérités incompréhensibles sur l'autorité de sa parole appuyée de signes miraculeux ; et de leur prescrire la manière dont il voulait être honoré.

Ils ne seraient pas excusables d'avoir enfanté des systèmes si déraisonnables et si irréligieux dans l'enfance des sciences et des arts, au milieu des ténèbres de l'idolâtrie, parmi des peuples barbares ou sauvages. Combien moins le sont-ils de les avoir mis au jour dans le siècle le plus éclairé, dans le sein de la nation la plus policée, au milieu des plus pures lumières du christianisme ?

Si jamais on ouvre les yeux sur un si prodigieux égarement, n'y reconnaitra-t-on pas un manifeste châtiment de Dieu, qui a puni d'une manière terrible le mauvais usage que tant de beaux esprits ont fait de leurs talents, les consacrant à l'orgueil, à la vanité, à la volupté? Quelques-uns peut-être ne voulaient pas d'abord aller aussi loin qu'ils ont été. Mais une fois livrés à l'aveuglement et à leurs passions effrénées^ ils ont franchi toutes les bornes, mis bas toute pudeur; et ils ont prêché hautement la débauche la plus dissolue, l'indépendance la plus entière, l'irréligion la plus complète.

J'avoue pour moi que l'excès de leurs écarts me paraît inconcevable; et que ce mystère d'une providence secrète qui abandonne l'homme aux erreurs de son esprit et à la dépravation de son cœur, m'étonne plus que les vérités les plus hautes de la religion chré-

tienne. La raison n'est pas moins un don de Dieu que la foi; et quiconque méprise la foi, et ose la rejeter, fait de sa raison un abus sacrilège, qui mérite que Dieu le laisse s'aveugler de plus en plus.

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