CONNAISSANCE DE DIEU, SEULE NECESSAIRE, SEULE SUFFISANTE
Malheureux celui qui connaît tout le reste, et ne vous connaît pas. Heureux celui qui vowi connaît, quoiqu'il ignore tout le reste.
(nfelix. . . homo qui scit illa omnia, te autem nescit : beatus autem qui te scit, etiamsi illa nesciat. Lib. v. cap. iv.
L'esprit humain est fait pour connaître, comme le cœur est fait pour aimer. Quand le désir naturel de savoir se porte vers les objets dont la connaissance est nécessaire ou utile , que d'ailleurs il se tient dans de justes bornes; loin de mériter aucun blâme, il est digne de louange. Le point est de l'appliquer avant tout à ce qu'il importe absolument à l'homme de connaître, et de ne l'exercer sur les autres choses, que suivant la mesure et la subordination convenables.
Toute la nature, toutes les sciences, tous les arts, môme ceux d'agrément, sont un vaste champ ouvert à nos recherches : Dieu ne nous interdit que les connaissances, ou vaines, ou nuisibles. INlais dans celles môme qui sont bonnes, il y a un ordre à garder; les plus importantes doivent passer les premières; et il
est évident qu'il faut mettre au premier rang celles qui regardent Dieu, et nos devoirs envers lui. Les autres connaissances, quoique utiles, quoique nécessaires même à, la vie et au maintien de la société, ne doivent venir qu'après. A l'égard de celles qui sont de pure curiosité, qui ne servent qu'à enrichir la mémoire et à orner l'esprit, il ne faut jamais s'y livrer entièrement; mais seulement s'y prêter, et encore avec beaucoup de réserve, sans préjudice des choses que la qualité d'homme et de chrétien, que notre état et nos engagements ne nous permettent pas d'ignorer. Si ceux qui ont des dispositions naturelles et de l'inclination pour les sciences, qui ont le loisir d'étudier, à qui même leur état en impose l'obligation, suivaient dans la distribution de leurs études, et dans le temps qu'ils y consacrent, les règles étroites que Dieu et la raison leur prescrivent; s'ils réprimaient l'attrait qui les porte vers les objets piquants pour la curiosité; s'ils s'appliquaient à exceller dans le genre qui appartient à leur profession ; si ceux encore dont les études sont libres, fixaient leur choix à certaines branches de connaissances, préférant l'utile à l'agréable; s'ils ainçiaient mieux en approfondir une, que d'en parcourir superficiellement un grand nombre; que d'abus retranchés ! que d'avantages le genre humain retirerait d'études ainsi réglées ! Chacun serait instruit de ses devoirs essentiels, de ce qu'il ne peut ignorer sans intéresser sa conscience. Chaque profession aurait des hommes habiles et consommés dans leur genre; les études de simple amusement ne nuiraient point aux
devoirs, et ne seraient qu'un délassement d'esprit, ou une occupation honnête de notre loisir; on chercherait moins à savoir beaucoup qu'à bien savoir; les connaissances élèveraient l'âme, formeraient le jugement, seraient utiles à la religion et aux bonnes mœurs, serviraient aux besoins, à l'ornement, aux agréments de la société; et les gens de lettres ne seraient pas, comme ils le sont souvent, des homiUies inutiles, ou môme dangereux aux États.
Une autre règle qu'il est encore nécessaire d'observer pour tenir en bride la curiosité, et obvier aux maux qu'elle cause, c'est dans l'étude des matières hautes et difficiles, de savoir s'arrêter où il faut; de ne point s'exposer à s'égarer, en voulant trop approfondir; de s'interdire les questions vaines, inutiles, ou trop subtiles; mais de s'attacher au solide, donnant le moins qu'il est possible aux opinions, aux conjectures et aux systèmes ; enfin d'être persuadé que savoir qu'on ignore et pourquoi on ignore, n'est pas une des moindres parties de la science humaine ; et qu'une des meilleures marques d'un bon esprit est d'avouer sans honte cette sorte d'ignorance. Telle est la sage sobriété si recommandée par saint Paul. Que d'erreurs, et même de ridicules n'aurait-elle pas épargnés aux philosophes, aux théologiens, et aux savants de tout genre !
Pénétrons-nous bien de la maxime de saint Augustin : malheureux celui qui amnaissant tout le reste, ne connaît pas Dieu ; heureux celui qui connaît Dieu, quoiqu'il ignore tout le reste. La première partie de
UE SALNT AUGLSTLN. — XL. 229
cette maxime bien méditée nous convaincra de la vanité des sciences prises en elles-mêmes, et sans rapport à Dieu; elle nous apprendra à ne point nous applaudir d'an savoir stérile pour notre bonheur, qui ne sert qu'à nous enfler, qui tout au plus nous procure quelque avantage temporel, et qui ne nous produit rien pour l'éternité. Quand un homme se sera rendu un habile géomètre; qu'il possédera à fond les lois de l'astronomie; quand il aura découvert le vrai système du monde, et pénétré dans les secrets de la nature ; de quoi cela lui servira-t-il pour le ciel, s'il a négligé de connaître la vraie religion, et de la pratiquer? Que lui restera-t-il de tout cela à la mort? Et quelle récompense a-t-il à attendre de Dieu pour un travail qui l'a absorbé, et qui peut-être a abrégé ses jours? Dieu ne l'avait-il mis au monde, qu'afin qu'il devînt un grand naturaliste, un profond mathématicien, un sa-
vant chronologiste?
Mais il n'a fait de mal à personne; il a même été utile aux autres par ses connaissances. Cela peut être. Il ne s'en est pas moins fait un grand mal, un mal irréparable, en négligeant ce qu'il lui importait le plus de connaître. Il fallait avant tout qu'il s'instruisit de la religion, qu'il en connût toutes les obligations, qu'il lut exact à les remplir, qu'il prît soin de son âme, qu'il Tenrichît de vertus et de bonnes œuvres. C'est pour cela que Dieu l'avait créé; c'est ce qu'il attendait de lui, et sur quoi il le jugera.
L'autre partie de cette maxime est propre à consoler les personnes à qui leur sexe, leur état, ou d'autres
raisons interdisent l'étude des sciences. Si elles connaissent Dieu, si elles l'aiment, si elles le servent de tout leur cœur^ qu'ont-elles besoin du reste? Cette science leur suffit pour les rendre heureuses. Qu'elles se félicitent de ce que leur condition les dispense d'être savantes, et qu'elles n'aspirent pas à le devenir contre l'ordre de la nature et les arrangements de la providence. Elles y gagneront pour cette vie de s'épargner bien des peines d'esprit; et dans l'autre monde leur ignorance ne leur portera aucun préjudice, si elles ont été versées dans la science qui fait les bons chrétiens et les saints.