‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 43 sur 76 · DIEU SEUL ENSEIGNE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

DIEU SEUL ENSEIGNE LA VÉRITÉ

En quelque nmnipre et de quelque port que la vérité nous soit connue, nul autre que vous ne l'enseigne.

Nec quisquam praeter te (Deus meus), alius est doctor veri, ubicumque et uudecunique claruerit. Lib. v. cap. vi. n. 10.

Toute vérité émane de Dieu, parce qu'il est l'éternelle et infinie vérité qui renferme éminemment tout ce qui est et ce qui peut être. Dieu est aussi le maître qui enseigne toute vérité, étant la lumière qui la découvre aux yeux de notre âme. Ils ne pourraient rien apercevoir sans cette lumière; de«iême que nos yeux corporels ne verraient aucun objet sensible, s'ils n'é-

talent éclairés de la lumière du soleil, ou de quelque autre flambeau.

Trois choses en effet nous sont nécessaires pour voir un objet quelconque : la réalité ou la vérité de cet objet; car le néant, le faux ne saurait se voir par luimême , et il ne se connaît que par son opposé ; l'organe propre à le connaître; et la lumière qui le fait apercevoir.

Or, dans le monde visible. Dieu est le créateur et des objets que nous voyons, et de Torgane par lequel nous les voyons, et de la lumière qui les colore et nous les rend visibles. De plus, c'est lui qui, au premier signe de notre volonté, applique aux objets l'action de notre organe, fait sur lui et sur le cerveau l'impression nécessaire, afin que notre âme ait la sensation des objets présents. Ainsi, Dieu est véritablement l'auteur de la vision et de nos autres sensations; et nous ne connaissons rien par les sens, que lui-même ne nous en instruise.

Dans le monde intelligible, auquel appartient la vérité proprement dite, dont saint Augustin parle ici. Dieu par son essence infiniment représentative est lui-même la vérité que notre âme aperçoit ; c'est là qu'elle se montre à nous comme dans un miroir immense, qui la rend clairement, distinctement, fidèlement. Car où existeraient ailleurs qu'en Dieu les idées éternelles et immuables des choses? où Dieu les verrait-il de toute éternité autre part qu'en lui-môme? où serait hors de lui l'objet de la science infinie qui devance tous les êtres et tous les temps? Par sa substance

infiniment lumineuse, et source unique de toute lumière intellectuelle, il est encore le flambeau qui rend la vérité visible à notre entendement. C'est aussi de lui seul que nous tenons cette faculté d'entendre, qui nous élève si fort au-dessus des autres animaux, qui nous lie avec le monde intelligible, et nous met à portée d'entretenir un commerce avec lui. Enfin, comme c'est une expérience constante et universelle, que nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui nous viennent à l'esprit; il est certain que c'est Dieu qui de lui-même, ou selon le désir de notre volonté, présente à l'entendement les diverses vérités qu'il aperçoit. Ainsi, notre intelligence, notre compréhension est l'ouvrage môme de Dieu; et quel que soit celui qui nous parle au dehors, il est le seul qui nous enseigne au dedans.

Platon a eu quelque connaisance de ceci, soit qu'il l'ait découvert de lui-môme, soit qu'il l'ait emprunté d'ailleurs, lorsqu'il a dit dans sa République, que ce que le soleil était par rapport aux objets visibles, Dieu l'était par rapport aux objets intelligibles (1). Et je ne crois pas qu'on lise rien d'aussi sublime dans aucun autre philosophe profane. Il semble que la raison ne puisse s'élever plus haut; si pourtant elle s'est élevée jusque-là d'elle-même.

Puisque c'est une chose reconnue que, de quelque part que la vérité s'offre à nous, Dieu est Tunique maître qui nous en instruise : on peut tirer de là plusieurs conséquences importantes touchant l'usage que

(1) Plat. De Repuhl. Lib. vi. Ed. Bipont. t. va. p. 118. c

nous devons faire de notre esprit. Je les réduis à quatre.

La première est que cette faculté étant aveugle par elle-même, si Dieu ne l'illumine; et ne pouvant apercevoir aucun objet, si Dieu ne le lui présente : il ne faut jamais compter sur elle, comme si par ses seuls efforts elle pouvait découvrir quelque chose. Lors donc que notre entendement s'applique à la recherche ou à l'examen de quelque vérité, surtout de celles qui tiennent à Fordre moral, et sur lesquelles il serait très-dangereux de nous méprendre ; il faut commencer par nous pénétrer de notre incapacité absolue, en faire l'humble aveu devant Dieu, le prier d'être luimême notre lumière et notre guide, et nous servir sous sa direction des moyens généraux qu'il nous a donnés de parvenir à la vérité. Car ce serait une prétention absurde, un orgueil insupportable de vouloir que Dieu nous éclaire immédiatement par lui-même sur des objets qu'il a déjà manifestés par une révélation, dont il a établi dépositaires de certains hommes^ avec ordre d'en instruire les autres. Il est évident que s'adresser à ces hommes, que je suppose revêtus des caractères et de l'autorité nécessaires, c'est s'adresser à Dieu même; et que refuser de les écouter, ou ne pas se rendre à leurs instructions, c'est fermer les yeux à la lumière que Dieu nous offre. De tant de gens qui disent aujourd'hui qu'ils ont examiné la religion chrétienne, et qu'ils sont convaincus de sa fausseté, en est-il un seul qui s'y soit pris de la sorte?

La seconde est de ne jamais tirer vanité de la pcné-

tration de notre esprit, ni de Tétendue de nos connaissances : comme si nous tenions cette pénétration et ces connaissances de nous-mêmes : vanité néanmoins si commune, même aux personnes qui n'ont qu'un mérite très-médiocre; de ne point mépriser ceux qui ont moins de capacité que nous, ni leur faire sentir d'une manière humiliante leur infériorité; de ne prendre aucune complaisance dans les louanges qu'on nous donne, même les plus justes et les mieux méritées, et de ne jamais nous proposer en vue les vains applaudissements des hommes; mais de rendre gloire au Seigneur, qui est le Dieu des sciences, des talents qu'il nous a donnés, des vérités qu'il nous a découvertes; et d'être d'autant plus humbles, d'autant plus reconnaissants envers notre maître, que nous sommes plus exposés à nous enfler de notre savoir.

La troisième conséquence est d'enseigner les autres, soit de vive voix, soit par écrit, comme n'étant nousmêmes que des organes que Dieu a daigné rendre capables de ce ministère; que des canaux par lesquels il fait passer la vérité ; de proposer cette vérité , non d'un ton de suffisance et d'arrogance, mais avec la modestie, la retenue et la pudeur convenables à un instrument qui n'est rien, qui ne sait rien, qui ne peut rien de lui-même; de la proposer dans la vue que Dieu soit glorifié, et que ceux qui nous entendent ou qui nous lisent, le reconnaissent pour leur maître, dans les instructions qu'il leur donne par nous.

La quatrième enfin est de faire un bon usage des lumières que nous avons reçues de Dieu, tant pour

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notre sanctification que pour celle du prochain; de ne point mêler notre propre esprit, nos innaginations, nos conjectures aux vérités qui nous viennent d'une source si pure; de n'affecter jamais des connaissances que nous n'avons pas, et d'être aussi contents d'ignorer que de savoir; de préférer dans l'instruction les vérités utiles et pratiques à celles qui ne contiendraient qu'une belle, mais stérile spéculation ; de les exposer d'une manière simple, familière, qui soit à la portée de tout le monde : ne craignant point de descendre, comme saint Augustin, de la hauteur de notre contemplation, et de nous faire petits avec lès petits pour les élever à Dieu.

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