LE REPOS DANS LE CKIME EST UNE PUNITION DE DIEU
Les méchants croient agir avec impunité, lorsqu'ils sont punis par r aveuglement même avec lequel ils pèchent.
Impune se lacère arbitrantur [mali). quum ipsa faciendi ceecitate punianlur, et iiicoinparabiliter patiantur pejora, quam faciunt. Lib. v. cap. VIII. n. 14.
Le repos dans le crime est l'état auquel aspirent les méchants, c'est-à-dire, tous ceux qui sont livrés à leurs passions. Tant qu'ils sont bourrelés par leur conscience, et par des réflexions importunes, ils ne goûtent qu'imparfaitement le plaisir de mal faire, et ne jouissent qu'avec anxiété du fruit de leurs mau-
vaises actions. C'est pourquoi tous leurs efforts tendent à étouffer les remords, à bannir les craintes de l'autre vie; à oublier, s'il se peut, qu'ils ont en Dieu un législateur, un témoin, un juge, un vengeur. Quant aux lois humaines, elles ne connaissent pas tout, elles ne punissent pas tout, et il y a mille moyens d'échapper à leurs poursnites.
C'est donc surtout du côté de Dieu et de la conscience que les méchants ont intérêt de se mettre en sûreté. Ils se flattent d'agir avec une pleine impunité, quand ils sont parvenus à être tranquilles de ce côté. Il est très-rare à la vérité qu'ils y parviennent. Les idées qu'ils croient effacées, se représentent souvent à leur esprit malgré eux ; les sentiments qu'ils croient éteints, se raniment en mille occasions au fond de leur cœur. Mais enfin je les suppose tranquilles, et tranquilles jusqu'au dernier soupir.
Que faut-il penser de cet état? Je dis que c'est le dernier degré d'endurcissement; que c'est la situation la plus funeste où puisse se trouver un pécheur; que c'est l'insensibilité de la gangrène, à laquelle il n'y a plus de remède. Je dis que de la part de Dieu, c'est le signe le plus assuré de sa fureur, et la marque la plus certaine de la réprobation. Que le méchant pense ou non aux vengeances divines, qu'il affecte même de n'y pas croire, qu'il s'en moque dans son ciEur : elles n'en sont ni moins réelles, ni moins redoutables. Tout ce qu'il gagne à en écarter le souvenir, c'est de se les rendre inévitables.
Du moins, dira-t-on, ce pécheur endurci qui ne
croit plus rien, qui ne craint plus rien, qui est persuadé qu'il mourra tout entier, est heureux pendant cette vie; c'est ce qu'il souhaite; il n'en veut pas davantage. Je ne lui dispute pas, je ne lui envie pas son prétendu bonheur, quoiqu'au fond ce bonheur ne soit qu'une insouciance, un assoupissement, une léthargie. Car il n'est point à lui ; il ne se possède pas, il ne jouit pas de lui-même; il n'a de paix, que parce que son esprit et son cœur sont comme amortis. Il vit en bête, réduit aux sensations, et absorbé pai- les objets extérieurs. Son bonheur est donc le bonheur d'un animal, et non pas celui d'un homme, pour qui je ne vois pas de félicité, si elle n'est fondée sur la raison et sur le sentiment moral ; si elle ne réside dans ce fond intime de l'âme, où les sensations, l'imagination, les passions n'ont point d'accès.
Mais enfin ce bonheur, quel qu'il soit, ne durera que jusqu'à la mort. A ce terme cette vaine ombre diparaîtra, et fera place à un état bien différent. Le sommeil léthargique de ce pécheur ne durera pas toujours. Il y aura un moment de réveil; et ce moment sera terrible. Parce qu'il ne veut pas croire une autre vie, est-ce qu'elle n'aura pas lieu pour lui? Son âme mourra-t-elle, parce qu'il a intérêt qu'elle ne soit pas immortelle, parce qu'il le désire, et qu'il a travaillé à s'aveugler là-dessus? N'y a-t-il point de Dieu, point de providence, point de récompenses ni de châtiments après la mort, parce qu'il a toujours banni ces vérités de son esprit; ou qu'il a réussi par de vains sophismes à se les rendre douteuses? Suffit-il de ne pas penser à
une chose, de désirer qu'elle ne soit point, p'our qu'elle ne soit point en effet? L'expédient serait bien commode, si Ton pouvait s'affranchir ainsi de toute vérité qui gêne, de tout événement que l'on craint.
Mais si la fausse persuasion de l'esprit, si les désirs illusoires du cœur ne peuvent rien sur la réalité des choses ; si ce qui est vrai sera éternellement vrai, soit que nous le voulions ou non; si l'erreur volontaire, si Taveuglement recherché et procuré est un crime de plus : que deviendra ce pécheur? et de quoi lui servira d'avoir bravé en ce monde les jugements de Dieu? Ne Irouvera-t-il pas à la mort cette raison qu'il a tenue captive pendant la vie? Sa conscience ne se réveillera-t-elle pas, et ne se soulèvera-t-elle pas contre lui? Aura-t-il besoin pour sa condamnation d'un autre accusateur, d'un autre juge que de lui-même?
A quoi pense l'homme de se précipiter ainsi dans un malheur sans remède? Après son péché, il n'a de ressource que dans le repentir; et il fait tout ce qui est en son pouvoir pour s'ôter cette ressource. Tandis qu'il voit, tandis qu'il sent qu'il fait mal; tandis qu'il se le reproche, et que les remords le poursuivent; tandis qu'il craint un Dieu vengeur, et qu'il songe que tôt ou tard il tombera entre ses mains, il n'est pas encore désespéré. Et pour s'arrachera lui-même cette espérance, il ferme les yeux sur les preuves de la religion, il se les dissimule, il s'arrête avec complaisance à de vaines objections. 11 va plus loin : il élève dans son esprit des nuages sur la loi naturelle, sur les principes des mœurs, sur la providence ; il dément le
témoignage de sa conscience sur sa propre liberté; il en vient jusqu'à dire en son cœur qu'il n'y a point de Dieu, que tout est matière, que l'âme ne survit point au corps; et quand il a réussi à former des doutes, et à s'établir dans une froide indifférence sur ces grandes vérités, il ose se dire heureux, lorsqu'il est en effet le plus à plaindre et le plus malheureux de tous les hommes.
XLIH.
l'homme tend toujours par orgueil a se disculper.
Mon orgueil était flatté de me voir li l'ahri de tout reproche ; et si j'avais fuit du mal, de ne rrtenjms reconnaître coupable.
Delectabat superbiam rneam extra culpam esse; et quum aliquid mali fecissem, non confiteri me fecisse. Lib. v. cap. x. n. 18.
Une des choses qui attachaient le plus Augustin à l'erreur des deux principes, c'est que n'accordant à l'homme aucune liberté, elle attribuait tout le mal qu'il faisait à une mauvaise âme qui se trouvait en lui jointe à la bonne ; en sorte qu'il n'était responsable de rien. Mon orgueil, dit-il, était ravi de ne rien voir en moi qu'on pût m'imputer. Mais par la même raison, cet orgueil n'aurait-il pas dû être humilié de ne trouver en soi aucun bien qui fût digne de louange et de récompense; étant aussi juste d'attribuer le bien à la bonne âme, que le mal à la mauvaise? La conséquence était naturelle; mais l'orgueil ne raisonne pas;
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il n'envisage les choses que par le côté qui lui est favorable.
N'est-ce pas le même attrait qui a engagé ou retenu tant de gens dans l'hérésie de Luther et de Calvin? N'est-il pas en effet bien agréable à l'orgueil humain de pouvoir se dire à soi-même quC;, si l'on a péché, c'est Dieu qui en est cause par le refus qu'il nous a fait de sa grâce; que si on l'avait eue, on n'aurait pas succombé, ni même pu succomber; qu'on n'a pas même eu la grâce de la prière, pour obtenir les secours nécessaires, puisqu'on n'a pas prié : en un mot qu'on n'a manqué à Dieu, que parce que lui-môme nous a manqué le premier?
Si l'orgueil trouve ici son compte, le libertinage, et en général toutes les passions y trouvent aussi le leur. Cette doctrine leur laisse un libre cours, et ne les gêne absolument en rien. On en est quitte pour dire : si je suis vicieux, ce n'est pas ma faute; quand j'aurai la grâce, je "serai bon; et je le serai dans toute l'étendue des moyens qui me seront donnés pour l'être. Ainsi, l'ambition, la cupidité, la sensualité qui veulent se satisfaire, et l'orgueil qui ne veut jamais être coupable, ont concouru à produire ou à favoriser ces erreurs aussi absurdes qu'impies.
L'orgueil qui, selon l'Écriture, est le commencement de tout péché, en est donc aussi la consommation. Il y met le comble, en ce qu'il s'applique toujours à s'en décharger sur quelque autre. Ce mal nous vient de nos premiers parents; ou plutôt en eux comme en nous, il vient de l'imperfection essentielle
de notre nature. Adam rejeta sa faute sur sa femme, et sur Dieu qui la lui avait donnée. Eve de son côté accusa le serpent qui l'avait trompée, et Dieu par conséquent qui avait permis la tentation : ni l'un ni l'autre ne s'avoua coupable.
Nous ne sommes que trop fidèles imitateurs d'Adam et d'Eve en ce point. Nous ne pouvons nous résoudre à prononcer contre nous-mêmes; et plutôt que d'en venir là, les uns ont nié la liberté, et ont introduit la fatalité; les autres ont mis leurs actions sur le compte des astres qui ont présidé à leur naissance; d'autres les ont imputées à la prescience divine, comme une suite nécessaire de son infaillibilité; d'autres ont admis deux principes, l'un du bien, l'autre du mal; d'autres ont imaginé la balance de la concupiscence et de la grâce, dont le poids nous emporte tour à tour. Et sans recourir à ces systèm.es, si l'on ne consulte que l'orgueil, il décidera que le bien vient de nous, et que le mal appartient à toute autre cause qu^à notre volonté.
Dans l'Église catholique même, combien cet orgueil qui suit le péché n'est-il pas funeste à ses fidèles enfants? Dieu voulant écraser ce vice, et nous sauver par l'humilité, a établi le remède à nos fautes dans l'aveu que nous en faisons à un ministre qui nous tient sa place. Au lieu qu'on devrait le remercier, et bénir sa bonté, d'avoir attaché le pardon de nos offenses, môme les plus énormes, à un moyen si facile en soi : on l'accuse de dureté et presque de tyrannie ; on conçoit une aversion effroyable pour la confession, on la regarde comme un joug intolérable. Plus on en a de
besoin, plus on s'en éloigne; on remet de jour en jour; et quoiqu'on sache qu'on ne trouvera la paix de son âme qu'au tribunal de la pénitence, on aime mieux vivre avec une conscience bourrelée, au risque môme de mourir en cet état. Et lorsque le précepte de l'Église presse, et qu'on ne peut plus différer, ce sont des transes, des frayeurs, des agonies étranges; jusque-là que quelques chrétiens manquent au plus saint de leurs devoirs, et passent plusieurs années sans approcher des sacrements. Tant il en coûte de s'avouer pécheur! tant notre misérable orgueil a de peine à subir cette humiliation! L'on voudrait que tout se passât entre Dieu et nous, et n'être pas obligés de donner à un prêtre connaissance de nos faiblesses et de nos misères, même par la voie la plus secrète.
De là vient qu'il est si rare que l'on conçoive une véritable douleur de ses péchés, et qu'on en ait un regret sincère. Car la première chose que le repentir suppose, c'est que l'on reconnaisse intérieurement sa fiiute, et qu'on s'en fasse à soi-même l'humble aveu. Or, trouvez-moi beaucoup de chrétiens qui se rendent sur ce point une exacte justice, qui conviennent avec eux-mêmes de toute la malice et de la grièveté de leur péché, et qui ne l'imputent qu'à eux seuls. Ne sommes nous pas presque tous portés à l'excuser à nos yeux, à le rejeter sur quelque cause étrangère? Ceux qui sont dans cette disposition ont certainement grand sujet de douter de la bonté de leur contrition.
Mais quand il en faut venir à la déclaration des péchés, c'est alors principalement que l'orgueil joue son
rôle , et se déploie tout entier. Par oi^i commencer? Ce devrait être par les fautes les plus humiliantes; on les garde pour les dernières. Que de peine à s'exprimer clairement ! La honte lie la langue. On balbutie quelques mois obscurs et ambigus qui n'expliquent rien; il faut que le confesseur nous devine, ou nous arrache à force de questions ce que notre orgueil tremble de déclarer. Combien font des confessions sacrilèges, et se retirent du tribunal plus coupables qu'ils ne s'y sont présentés, parce qu'ils ont tû tout à fait, ou imparfaitement avoué une faute considérable, ou supprimé quelque circonstance nécessaire à dire ! 0 Dieu! que d'amour-propre, que de détours, que de dissimulations, que de réticences affectées, que d'excuses, que de vains prétextes, que de justifications aux dépens du prochain, dans une accusation volontaire et libre, dans une affaire oîi souvent il y va du salut que la confession soit entière ! Que d'entorses données à la conscience? Où sont les âmes qui s'accusent avec droiture et franchise, qui loin de rien déguiser, craignent de n'en pas dire assez? qu'elles sont rares! et qu'il se glisse d'orgueil dans les confessions des personnes mêmes qui font une profession ouverte de dévotion !
N'est-ce pas encore la même cause qui met obstacle à de certaines réparations indispensables? On a manqué essentiellement au prochain; on lui a ulcéré le cœur par des discours ou des procédés méprisants, injurieux, outrageux; il faudrait l'apaiser, lui faire des excuses, lui demander même pardon. Le confesseur
juge à propos de l'exiger ; on refuse de le faire : cela est trop pénible pour l'amour-propre. On a calomnié quelqu'un : il faut lui rendre sa réputation, aux dépens de la sienne propre, et se rétracter devant les mêmes personnes. On convient de la nécessité de cette rétractation; mais l'orgueil en murmure; il s'y oppose, et ne veut pas s'j- soumettre. On est brouillé depuis longtemps; on ne se voit plus; on s'exhale partout en plaintes amères, en reproches odieux l'un contre l'autre. On consent enfin à une réconciliation qui nous est proposée. Mais aucun des deux ne veut faire la première démarche; chacun allègue mille raisons pour s'en dispenser : et ces raisons se réduisent à celle-ci: que faire une démarche, ce serait paraître avouer qu'on a tort, ce serait rechercher son égal, et s'humilier devant lui ; et c'est à quoi l'orgueil ne saurait consentir. Ainsi s'entretiennent les aigreurs, les ressentiments, les haines, l'esprit de vengeance; ainsi durent les inimitiés jusqu'au tombeau; ainsi passentelles quelquefois comme un héritage des pères aux enfants, et s'éternisent-elles dans les familles.
Le péché est un grand mal sans doute; mais l'orgueil qui le dissimule, qui l'excuse, qui le justifie, est un mal sans comparaison plus grand; et c'est proprement cet orgueil qui nous perd et nous damne. Le pécheur humble, le pécheur confus de ses fautes, qui les déclare avec candeur et sincérité, trouve aisément grAce devant Dieu. Mais le pécheur superbe, à qui son péché cause moins de peine que la honte de l'avouer, et qui met tout en œuvre pour en aflaiblir l'aveu, n"a
point de pardon à attendre, ni d'espérance de se corriger, à moins qu'il ne commence par dompter son orgueil. Pour comble de malheur, l'orgueil est aveugle et ne se connaît pas. Comment et par où l'attaquer? comment se prémunir contre les faux prétextes dont il couvre les autres péchés et les siens propres?
s'attacher a la forme des choses PLUTOT qu'au