LE PAUVRE DE MILAX
Lib. VI. cap. vi. n. 9.
Saint Augustin rapporte que, tout occupé d'un discours qu'il devait prononcer à la louange de l'empe-
reur, partagé entre l'espoir de réussir et la crainte de ne réussir pas, dévoré par les soucis et les projets de son ambition ; il rencontra dans les rues de Milan un pauvre pris de vin, qui était dans la plus grande gaieté ; et qu'à la vue de ce pauvre, il n'avait pu s'empêcher de rentrer en lui-même, de réfléchir sur sa misère intérieure ; et de convenir que ce pauvre goûtait à peu de frais la joie, que lui-même cherchait en vain par tant de travaux. Ces réflexions le disposèrent à mépriser tous les biens de la vie présente.
De pareils spectacles s'ofFrent tous les jours à nos yeux. Pourquoi n'en tirons-nous pas le même avantage ? Que nous sert la faculté de réfléchir, si nous n'en usons point pour notre vrai bien? A quiconque veut un peu considérer les choses , tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il éprouve, est un remède contre les passions. Le point est de se l'appliquer, d'en tirer des conséquences pour la conduite de la vie. Le principe de tout bien, dit quelque part saint Augustin, est un entendement disposé à la méditation.
Nous cherchons le bonheur; et nous nous tourmentons pour le trouver ici-bas. Jetons donc une bonne fois un coup d'oeil sur toutes les conditions humaines; et examinons quelles sont les plus heureuses. Ce sont sans contredit celles où il y a le moins de chagrin et le plus de joie : remarquez que je ne dis pas, le moins de douleur, et le plus de plaisir sensible. Par conséquent ce sont celles qui donnent le moins de prise aux passions : car toutes les passions sont tristes. Ce sont
encore celles où nous sommes le moins exposés aux passions des autres : car les affaires d'autrui, les liaisons et les rapports sont souvent pour nous une source de peines et d'embarras. Ce sont celles où l'on est le moins désœuvré, le moins sujet à Tennui inséparable de l'oisiveté. En général, ce sont celles qui nous tiennent occupés sans esclavage, qui nous laissent une certaine jouissance de nous-mêmes, qui nous éloignent du tourbillon du monde, qui procurent à la raison le loisir de la réflexion, et au cœur le sentiment du calme et du repos.
Si cela est, les conditions les plus malheureuses sont donc celles où l'on est dominé par l'intérêt, par l'ambition ; où les grands emplois, les grands rapports ne laissent ni le temps de penser à soi, ni la liberté de disposer de soi ; où l'opulence dispensant du travail, on est livré à la fainéantise, au besoin des spectacles, du jeu, des visites, pour remplir les vides de la journée; où l'on a sans cesse à lutter contre les passions d'autrui, à se tenir en garde contre elles, ou à les prévenir; enfin ce sont celles où l'on est le plus exposé à l'envie et à la malignité des hommes, aux caprices de la fortune, au dégoût et à l'ennui dont on porte le germe en soi.
Or, ces conditions sont justement celles auxquelles la plupart des hommes attachent le bonheur ; celles où ils aspirent de toute l'ardeur de leurs désirs ; celles qu'ils convoitent avec un œil de jalousie. Ils se croient malheureux, s'ils n'y parviennent pas; ils se rendent malheureux en travaillant à y parvenir; et ils sont
pour le moins aussi malheureux, s'ils y parviennent : tant il y a peu de philosophie dans Tesprit humain.
Mais du moins jouir d'une fortune aisée, n'avoir aucun projet d'ambition, ni d'intérêt, faire ce qu'on veut, goûter successivement les plaisirs de la ville et ceux de la campagne, être dégagé de tout lien, libre de toute affaire ; et n'avoir à songer qu'à soi, n'est-ce pas être heureux? Non, ce n'est pas l'être, même humainement, si Ton n'a d'autre objet que le plaisir sensible; quand on passerait sans cesse d'un plaisir à un autre, et qu'on aurait l'art et les moyens de les varier à l'infini. Pourquoi cela? C'est avant toutes choses que le bonheur n^'est pas dans les sensations ; c'est que de plus le goût du plaisir s'émousse ; c'est que l'habitude en ôte le sentiment ; c'est que la trop grande recherche nous rend fort délicats sur le choix, et très-difficiles à contenter ; il ne faut qu'un pli à une feuille de rose, pour tourmenter un voluptueux; c'est enfin qu'une jouissance continuelle épuise l'âme, et la laisse en proie à l'ennui.
Je préfère sans balancer, même pour le bonheur purement naturel, à la vie de ces fainéants enivrés de plaisirs, celle de l'habitant de la campagne qui travaille tout le jour, et qui le soir prend un repas joyeux et frugal au sein de sa famille, et dort ensuite d'un sommeil paisible. Je préfère celle de l'ouvrier qui chante en travaillant; qui gagnant chaque jour son pain, n'a pas de souci du lendemain ; et qui les jours de repos se livre avec ses amis à une joie modérée.
C'est une grande erreur de croire que le travail du
corps nuise au bonheur : au contraire rien n'y contribue davantage, pourvu qu'il ne soit pas forcé. Il entretient la santé et la gaieté. Ce sont les peines d'esprit qui nous tuent ; et les gens de campagne, les artisans n'y sont guère sujets.
L'étude, lorsque l'objet en est honnête, solide, intéressant; que la passion n'y entre pour rien, et qu'on ne la pousse point à l'excès, est pour ceux qui en sont capables, et qui en ont le loisir, l'occupation la plus douce et la plus agréable. Mais il ne faut étudier, ni par des vues d'intérêt, ni pour la réputation, ni pour satisfaire une vaine curiosité, ni pour entasser beaucoup de choses dans sa mémoire. Toute étude qui gêne la liberté de l'esprit, et qui tient le corps et l'âme dans une espèce d'esclavage, est une passion à sa manière, et une des plus impérieuses. La principale étude de tout homme sensé doit être celle de la philosophie : j'entends de la belle et vraie philosophie, qui perfectionne l'esprit et le cœur, qui inspire à l'homme le goût de ses devoirs, et le met en état de les remplir. Peu de livres contiennent cette belle philosophie : on en trouve quelques vestiges dans Platon; elle est tout entière, ou peu s'en faut, dans saint Augustin.
Au reste, en quelque condition que l'on soit, la vie heureuse ici-bas pour nous, est celle qui nous dispose à mériter le bonheur qui nous est préparc dans l'éternité. Tout ce qui ne nous achemine pas vers cette fin dernière, doit être tenu pour indifférent ; et ce qui nous en détourne, pour mauvais, funeste, et souverainement pernicieux.