TABLEAU DE LA MISÉRICORDE DIVINE
Que celui-là se taise sur vos louanges, qui ne réfléchit pas sur vos miséricordes.
Taceat laudes tuas qui miserationes tuas non considérât. Lib. vi. cap. VII, n. 12. iU
Les miséricordes du Seigneur, dit David, sont au-dessus de toutes ses œuvres (1). Il est grand, et infiniment grand dans la création de l'homme et de Tunivers. Mais il se surpasse en quelque sorte lui-même dans l'œuvre incomparable de la réparation et du salut de l'homme. Si le spectacle de la nature, si toutes ses beautés, toutes ses richesses qui sont à nous, nous offrent une matière inépuisable d'admiration et de reconnaissance : de quels sentiments doit nous pénétrer la considération des bienfaits de Dieu dans l'ordre surnaturel, et le spectacle de FHomme-Dieu expirant pour nous sur la croix, théâtre de ses miséricordes !
Mais où sont ceux qui, comme David, s'occupent sans cesse à chanter les miséricordes du Seigneur, et qui en ont le souvenir profondément gravé dans le cœur? On prie encore Dieu ; mais est-ce pour le louer, pour célébrer les merveilles de son amour pour nous? Non; c'est à quoi pensent très-peu de chrétiens; ils ne connaissent presque tous la prière que sous l'idée
(1) Miserationes ejus super omnia opéra ejus. Ps. cxLiv. 9.
de demande. Ce n'est que pour représenter à Dieu leurs besoins, soit temporels, soit spirituels, qu'ils l'invoquent; ils ne se présentent devant lui qu'en tendant la main pour recevoir. Mais de se rappeler en sa présence ses bienfaits, de s'en entretenir avec lui, de l'en bénir, de l'en remercier, de se confondre à la vue de leur ingratitude, de s'exciter par ce motif à la confiance, à l'amour, à tout faire, à tout souffrir pour un Dieu qui leur a témoigné tant de bonté : c'est une pratique qni n'est connue que d'un petit nombre d'àmes ferventes. Cependant rien ne serait plus agréable à Dieu, et plus propre à nous attirer de nouvelles grâces.
A considérer nos sentiments et notre conduite, il semblerait que les dons de Dieu sont des dettes dont il s'acquitte ; qu'il nous est même toujours redevable, et qu'il ne donne jamais assez ; que nous n'avons de cœur que pour désirer, de langue que pour demander. Nos besoins sont éloquents et pressants; notre reconnaissance est froide et muette.
Traçons ici à ces cœurs aussi insensibles qu'intéressés un tableau des miséricordes de notre Dieu ; qu'ils le contemplent ; qu'ils l'aient toujours devant les yeux. En est-il un plus touchant, plus capable de ramener le pécheur de ses égarements, de soutenir et défaire avancer le juste dans le sentier de la vertu, et d'embraser l'un et l'autre d'amour?
Par une bonté toute gratuite, n'ayant aucun besoin de moi, ni de la gloire que je puis lui procurer. Dieu m'a tiré du néant, à dessein de me rendre éternelle-
ment heureux par la possession de lui-même. Les avantages du premier état d'innocence auquel j'étais destiné étaient tels que, malgré la faible idée qui m'en reste, leur perte est pour moi un sujet de larmes et de regrets. Toute la race humaine étant tombée dans la disgrâce du créateur par la désobéissance du premier homme, il m'a donné de lui-même un libérateur: faveur à laquelle je n'aurais jamais osé prétendre, et que mon orgueil même ne m'aurait pas permis de solliciter. Et ce libérateur est son propre fils, égal à lui, Dieu comme lui.
0 prodige incompréhensible de miséricorde ! Le fils de Dieu se fait homme, et prend sur soi tous nos péchés; il se charge d'apaiser la justice divine, consentant à être traité comme le seul coupable ; il sacrifie sa vie dans les plus affreux tourments ; il livre son âme à toute la rigueur des vengeances célestes. Par là il me réconcilie avec Dieu; il m'acquiert le titre de fils adoptif de Dieu ; il devient lui-même mon frère, et me donne droit à son héritage.
Pendant sa vie, il daigne être mon maître, mon législateur; il me propose une loi pleine d'équité et de douceur; une loi si conforme à la raison^ que je ne puis la violer, que ma conscience ne me condamne; une loi tellement appropriée à mes besoins, qu'elle ne m'ordonne que ce qui est nécessaire à mon bonheur, même présent, et ne me défend que ce qui y est contraire ; une loi salutaire qui est le remède aux plaies profondes que m'a faites le péché originel, le préservatif contre ma faiblesse ; qui guérit tous mes maux
jusque dans leur source ; une loi qui se réduit toute à l'amour de Dieu, m'apprenant à m'aimer en lui, et à aimer mes semblables en vue de lui.
Pour m'animer à la pratiquer, il l'a observée luimême le premier dans toute sa perfection : il n'en exige pas à beaucoup près autant de moi. A un tel exemple il joint les secours les plus efficaces dans les sacrements qu'il a institués; dans la prière qu'il s'engage d'exaucer, quand elle aura les conditions convenables; dans le culte qu'il nous prescrit : culte simple, majestueux, attendrissant, consolant.
Malgré tant de secours et de motifs, prévoyant que je l'offenserai encore, il va au devant du mal que je pourrais me faire. Il ne me demande que le regret de mes fautes, et leur aveu sincère fait aux pieds du ministre revêtu de son autorité. A ces deux conditions il promet de me pardonner toutes les fois que j'aurai recours à sa clémence. Désespérer absolument de sa bonté, est le seul crime qu'il ne pardonne pas.
Voilà les bienfaits généraux : que chacun s'en fasse l'application personnelle. Pourquoi suis-je né catholique, plutôt que schismatique, hérétique, musulman, ou idolâtre? Par où ai-je mérité cette distinction signalée? J'ai reçu le baptême, tandis que dans le sein même de l'Église, tant d'enfants sont morts, et meurent tous les jours privés de ce sacrement, et par conséquent du bonheur éternel. Si j'ai eu des parents vertueux, qui m'ont donné une éducation chétienne, qui m'ont inspiré l'horreur du péché, qui ont veillé sur la conservation de mon innocence : à qui en suis-je rede-
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Ivable, sinon à votre miséricordieuse providence, ô mon Dieu? Combien de dangers n'a pas courus cette fragile innocence? A combien d'occasions périlleuses ma jeunesse imprudente ne m'a-t-elle pas exposé? Quel autre que vous m'a préservé?
Si après avoir eu le malheur devons offenser, je ne suis pas mort dans votre disgrâce, même au premier péché; si je ne brûle pas à présent comme tant d'autres, moins coupables peut-être que moi, dans les flammes éternelles; si je me suis relevé de mes chutes ; si j'ai embrassé le parti de la vertu; si j'y persévère; qui m'a sauvé de l'enfer? qui m'a converti? qui m'a soutenu jusqu'ici dans la pratique du bien?
Que chacun se rende ici compte à lui-même des grâces innombrables qu'il se rappelle avoir reçues de Dieu. Mais qu'il ne s'imagine pas les connaître toutes; qu'il se persuade au contraire qu'il n'y a pas un seul instant de sa vie qui ne soit marqué par quelque bienfait. Et pour s'en convainvre, qu'il fasse attention à ces trois choses : la première, que tout péché commis par quelque autre que ce soit, il a pu le commettre; et qu'il l'aurait commis, si Dieu avait disposé les choses de manière qu'il y fût exposé , et ne l'eût pas spécialement secouru ; la seconde, qu'à tous les moments qu'il a passés en état de péché mortel, pendant plusieurs mois, pendant plusieurs années, peut-être pendant la plus grande partie de sa vie, il a pu mourir, et tomber dans Fenfer ; la troisième, que tout ce qu'il a fait de bien, tout ce qu'il a évité de mal, tout ce qu'il a surmonté de tentationSj tout ce qu'il a eu de bonnes
pensées, de bons désirs, de bons mouvements; tout cela a été l'effet de la grâce.
Dieu de bonté, sous quelque rapport que je m^envisage, je ne vois en moi que vos bienfaits : et je n'y pense pas ! et tout mon être n'est pas sans cesse occupé à vous en remercier ! et je n'en suis pas plus toucbé d'amour pour vous! et j'en abuse tous les jours! et je résiste à vos tendres invitations ! et je présume de vos miséricordes, pour différer ma conversion, et me rendre coupable de nouveaux péchés ! Je suis méchant, et je me confirme dans ma malice, parce que je sais que vous êtes bon.
Ah! je suis un monstre d'ingratitude. Non, un enfer éternel n'est pas trop pour punir tant d'excès, pour venger l'abus de tant de grâces. Combien de fois ne l'ai-je pas mérité? Je le mérite encore à ce moment. Qui m'empêche d'y tomber? qui me retient au-dessus de cet abîme de feu? Votre miséricorde, ô mon Dieu, qui ne veut pas me perdre, et qui m'invite à me sauver. Qu'il est consolant pendant la vie de la trouver toujours prête à me recevoir 1 Mais qu'il me sera terrible à la mort de l'avoir rebutée, méprisée, insultée ; et de me dire : Il n'y a donc plus de miséricorde pour moi !