DU MALHEUR DE CEUX QUI S'ÉLOIGNENT DE DIEU
Malheur à l'âme audacieuse, qui [a espéré qu'en s'éloignant de vous, elle trouverait quelque chose de meilleur.
Vœ animae audaci, quee speravit, si a te recessisset^ se aliquid raclius habituram! Lib. vi. cap xvi.
Cette trompeuse et funeste espérance est celle de toute âme qui se livre au péché. Elle cherche le bien, et môme le souverain bien. Sa raison, sa conscience, sa foi lui disent que Dieu est ce bien souverain. Mais il n^a rien de sensible; on ne le saisit point par les organes du corps ; il n'affecte ni l'imagination^ ni les passions. Il est purement spirituel, et plus spirituel même que l'âme qui le désire : elle ne l'atteint que par sa partie supérieure, qui est Tintelligence : c'est par son fond le plus intime qu'elle aspire à lui être unie.
Il faut, pour qu'elle en soit toujours occupée, et que nul objet étranger ne s'interpose entre elle et lui. qu'elle s'élève continuellement au-dessus de toutes les choses corporelles, au-dessus d'elle-même; il faut qu'elle outrepasse le temps, et qu'elle se fixe par la pensée dans l'éternité. Tout cela est pénible pour une âme enveloppée d'un corps mortel, assujettie à ses besoins et à ses dispositions quelconques, dépendante de lui pour ses propres opérations, et tellement unie à
lui, qu'il fait avec elle une même personne, un môme moi; pour une âme attirée de plus par les objets extérieurs, qui chatouillent les sens, et sollicitent vivement les passions. Que de courage, que d'efforts, que de combats ne sont pas nécessaires pour résister à tant d'amorces, pour ne pas se laisser tirer en bas, et se tenir toujours dans la haute région, où Dieu habite !
Les biens terrestres s'offrent de toutes parts à ses regards ; dès la première enfance elle est accoutumée à leurs impressions : il lui promettent une jouissance présente. Au lieu de juger d'eux par ses propres lumières, elle s'habitue à en juger par les sens, et par les vives émotions qu'ils lui occasionnent. Elle en vient donc par degrés à les regarder, non-seulement comme de vrais biens pour elle, mais comme de plus grands biens que Dieu, qu'elle ne voit point, qu'elle ne touche point, qu'elle ne peut goûter que par la foi d'une manière surnaturelle, et dont la possession ne lui est promise que dans une autre vie, dont elle ne saurait se former une idée claire et distincte.
Si elle ne se soutient pas par la méditation des vérités éternelles, par la prière, par la pratique des œuvres de piété : est-il étonnant, faible comme elle est, puissamment attirée au dehors, et tyrannisée par un ennemi domestique, qu'elle néglige ce souverain bien, qu'elle l'oublie, qu'elle s'éloigne de lui ; et qu'elle lui préfère les biens sensibles, dont la présence la remue, la flatte, l'enchante, la séduit? Elle s'y attache donc dans l'espoir de rencontrer quelque chose
de meilleur que Dieu. Ce n'est ni la raison, ni la religion qu'elle consulte pour concevoir ce faux et absurde espoir ; elle s'en rapporte aux sens, à rimagination, aux passions : tels sont ses conseillers et ses guides.
Mais malheur à l'âme insensée et audacieuse, qui écoute de tels conseillers, qui se livre à de tels guides. Elle perdra le bien par excellence , le bien unique qu'elle méprise : elle le perdra pour toujours, et ne trouvera rien dans ces biens faux et passagers auxquels elle s'attache , qui la dédommage d'une telle perte. Peut-être les goùtera-t-elle pendant quelques moments; mais elle s'en lassera bien vile, et les quittera pour d'autres, qui lui feront éprouver les mêmes dégoûts. Elle les poursuivra : ils fuiront devant elle; on les lui disputera ; on les lui ravira : toujours de vives appréhensions , toujours des désirs violents , toujours des espérances trompées ; jamais de bonheur réel; jamais de jouissance assurée. Enfin, ces biens lui échapperont pour toujours à la mort; ils passeront, mais elle ne passera pas ; elle leur survivra, et s'en verra éternellement privée. Plus de richesses, plus d'honneurs, plus de plaisirs. Cependant sa faim lui restera; et n'ayant plus de quoi l'apaiser, ni même l'amuser et la tromper, elle en sera tourmentée, dévorée, cruellement déchirée.
Malheur alors à elle ; malheur sans bornes ; malheur sans remède. Privation absolue de tout bien : du bien souverain qu'elle a rejeté , et qu'elle ne possédera jamais; des biens d'un ordre inférieur, en qui elle avait mis sa félicité, qui ne sont plus pour elle, et qui
ne reviendront plus. Quand l'âme, après la mort, n'aurait à souffrir que cette indigence, cette nudité, ce dépouillement universel , n'ayant d'ailleurs aucune ressource en elle-même , il n'en faudrait pas davantage pour son supplice. Car enfin , il est certain que ses besoins sont incomparablement plus vifs, plus pressants, plus intimes que ceux du corps. Or, si un homme éprouvait continuellement une faim dévorante , une soif brûlante, sans pouvoir se procurer aucun soulagement, ni espérer la mort, ce serait pour lui un tourment affreux, qui irait jusqu'à la rage. Eh bien, ce tourment qui est en quelque sorte étranger à l'âme, puisqu'elle ne l'éprouve qu'à l'occasion du corps, n'est qu'un léger crayon, qu'une ombre de l'inexprimable désolation qu'elle sentira, se voyant privée pour toujours de son aliment, de sa vie, de son bonheur, dont elle a une faim et une soif immenses.
Oui, même en mettant à part les flammes dévorantes de l'enfer, le poids effroyable de la vengeance divine , le ver rongeur de la conscience; la seule situation de l'âme réduite à elle-même, ne trouvant ni en Dieu, ni dans les créatures, ni en soi, rien qui puisse, je ne dis pas remplir , mais tromper , mais amuser un instant le désir qu'elle a d'être heureuse, est plus que suffisante pour la tenir dans des angoisses, dans un désespoir, dans une rage, dont il est impossible de se former l'idée.
Ainsi, indépendamment de ce que la révélation nous apprend, s'il y a un Dieu , une providence , une loi naturelle, une autre vie, l'âme du pécheur ne peut
échapper à ce supplice : et la raison est forcée de reconnaître qu'il est infiniment juste. Car l'équité dicte que celui qui , par une erreur volontaire , criminelle , obstinée, a renoncé à l'unique source de son bonheur^ pour s'attacher à de faux biens, mérite d'être puni par la perte du vrai bien qu'il a méprisé, et des biens frivoles dont il s'est entêté, et de demeurer éternellement dans l'état viplent de la plus douloureuse privation.
XLTX.
PODRQUOI l'orgueilleuse PHILOSOPHIE REJETTE L'ÉVANGILE.
Je n'ai pas lu dans ces livres que le Verbe s'est fait chair, et qu'il a habité parmi nous.
Quia Verbum caro factum est^ et habitavit in nobis, non ibi ( in libris plalonicis) legi. Lib. vu. cap. ix. n. 14.
Saint Augustin remarque en cet endroit que^ s'étant mis à lire les livres des platoaiciens , sans doute de ceux qui ont écrit depuis Jésus-Christ, il y avait trouvé des choses assez approchantes du commencement de l'évangile de saint Jean , sur la génération éternelle du Verbe, sur ses grandeurs, et sur ce qu'il est la lumière qui éclaire les esprits ; mais qu'il n'y avait rien lu touchant le Verbe fait chair, ni sur les suites du mystère de l'incarnation. Les platoniciens de ces temps-là avaient eu connaissance de cet évangile ; et il est certain qu'un d'entre eux, Numénius, je pense,
voulait qu'on en écrivît les premiers mots en lettres d'or.
Comme ils y trouvaient quelque analogie avec ce qu'on lit dans Platon : doctrine qu'il avait empruntée vraisemblablement de l'école de Pvtbagore, lequel en avait été instruit à Babylone, ou par quelques Juifs, ou par les Mages, peu de temps après le retour de la captivité ; ils admirèrent et ils adoptèrent volontiers, ces premiers versets de l'évangile de saint Jean, comme une belle et sublime spéculation , qui flattait l'orgueil de leur raison : car ces platoniciens étaient les plus orgueilleux des philosophes ; mais, par une certaine enflure de cœur, ils rejetèrent ce que l'apôtre ajoute du Verbe revêtu de notre chair, et conversant avec les hommes (1).
Ce n'est point ce que la religion chrétienne a d'élevé dans ses mystères^ qui rebuta autrefois la superbe philosophie; mais ce qu'elle a de petit, et s'il le faut dire, de bas et d'abject selon le sens humain. Un Dieu homme, un Dieu pauvre, un Dieu soufl'rant, un Dieu chargé d'opprobres , et expirant sur un croix comme un scélérat , voilà quelle fut pour ces esprits vains et pleins d'eux-mêmes la grande pierre d'achoppement.
Aujourd'hui comme dans les premiers siècles, ce ne sont pas les dogmes de l'Évangile qui choquent les incrédules , mais les conséquences morales de ces dogmes ; ce n'est pas ce qu'il ordonne de croire, mais ce qu'il enjoint de pratiquer. On en recevra volontiers
(1) Philipp. H. G-8.
DE SAINT AUGUSTm. — XLIX. 273
tout ce qui élève les idées; mais on ne veut point de ce qui gêne , de ce qui mortifie, de ce qui humilie le cœur. La cause qui a produit le mal, fait rejeter le remède. Loin de désirer sa guérison, l'on ne consent pas même à s'avouer malade. Étrange état de l'homme ! Déplorable effet de son orgueil et de sa corruption !
S'il était possible de raisonner un moment Mais
comment raisonner avec des aveugles volontaires? Comment leur montrer ce qu'ils ne veulent pas voir? Comment leur persuader ce qu'ils sont déterminés à ne pas admettre ? Qu'ils écoutent néanmoins, s''ils ont encore quelque droiture, quelque zèle pour leurs vrais intérêts.
Supposons, ce qu'on ne peut contester sans être un impie décidé, l'existence de Dieu, de la loi naturelle, la distinction du bien et du mal moral , la réalité des récompenses et des châtiments d'un autre vie. Supposons encore, ce que l'expérience montre et a montré de tout temps , que les trois grandes maladies de l'homme, les trois causes des crimes qui inondent la terre, sont l'orgueil, l'avarice et la sensualité. Quelle que soit Torigine de ces trois maux, c'est dans le cœur humain qu'il faut la chercher. La raison ne peut s'empêcher d'en désirer le remède. Mais qui connaît ce remède ? Qui a droit de le proposer à l'homme? Qui a le secret d'incliner sa volonté à en faire usage? Dieu seul sans doute.
Or, je dis que la religion chrétienne est elle-même le remède que nous cherchons ; je dis qu'elle seule nous découvre pleinement nos maux ; qu'elle nous en fait connaître le désordre ; qu'elle nous indique les
moyens de les guérir, et qu'elle nous présente tous les secours nécessaires. Si cela est^ c'est folie , c'est fureur de la rejeter à ce titre-là même.
Que peut objecter ici l'ennemi de cette religion? Niera-t-il que Thomme soit orgueilleux, avare, sensuel; et que ces vices ont par rapport à lui et à la société les plus funestes effets ; qu'ils lui font violer en toute rencontre la loi naturelle dans tous ses points? Mais ce serait nier l'évidence. Dira-t-il qu'il faut laisser l'homme tel qu'il est, et ne pas entreprendre de le guérir? Ce serait être bien cruel de vouloir qu'il soit coupable et malheureux sans ressource. Quelles plaintes , quels murmures n'éclateraient pas contre la providence, si Dieu avait pris un tel parti, juste en lui-même dans les principes du christianisme , mais d'une justice purement vindicative , et où ne paraîtrait aucun trait de miséricorde !
Dira-t-il que la loi naturelle est un remède suffisant ? Mais il est manifeste que celte loi n'est pas même un remède. En nous prescrivant nos devoirs, nous donne-t-elle la force de les accomplir? Dissipet-elle l'aveuglement de l'esprit? Fortifie-t-elle la faiblesse de la volonté? Elle condamne les trois vices dont il s'agit : mais les guérit-elle? en fournit-elle les moyens ? A-t-elle réussi à les guérir dans tous les peuples de la terre, qui ayant corrompu la religion primitive , et ne tirant d'elle aucun secours , étaient réduits à la seule loi naturelle ? OnJ-ils môme connu cette loi dans toute son étendue ? Et ce qu'ils en ont connu, l'ont-ils mis en pratique?
Il ne reste plus qu'à dire que la loi chrétienne n'est pas plus efficace à cet égard que la loi naturelle. Mais c'est ce qu'aucun déiste n'oserait dire, pour peu qu'il ait d'équité et de pudeur. Car il est manifeste en premier lieu, que la religion chrétienne nous donne sur la source de ces trois maladies des lumières que la loi naturelle ne nous donne pas; en second lieu, qu'elle les attaque radicalement, et les poursuit jusque dans leurs moindres fibres; en troisième lieu, qu'elle assure à rhomme toutes les grâces nécessaires pour se combattre et se "vaincre lui-même ; qu'elle lui propose les motifs les plus forts et les plus pressants d'entreprendre cette pénible guerre ; et qu'elle lui met sous les yeux dans Jésus-Christ même, son chef, son sauveur, son maître , son modèle , son juge , un exemple que tout l'invite à suivre, et qui le confond sans réplique s'il s'en écarte.
On me dispensera d'entrer ici en preuve : outre que cela me conduirait trop loin, la chose parle d'ellemême ; et ce sont ces raisons mêmes qui rendent cette religion odieuse aux libertins et aux incrédules. Qu'elle cesse d'humilier l'homme , qu'elle cesse de réprimer sa cupidité, qu'elle ménage davantage la concupiscence de la chair : elle ne les comptera plus pour ses ennemis.