JUSTE NGTIGX DE LA CRÉATURE
J'ai considéré toutes les choses qui existent au-dessous de vous : et j'ai vu quelles n'avaient ni tout à fait l'être, ni tout à fait le non-être.
Et inspexi caetera infra te, et vidi nec omnino esse^ nec omnino non esse. Lib. vu. cap. xi.
Il nous importe , il nous est môme nécessaire de prendre une bonne fois une juste idée des créatures, afm de savoir quel jugement nous en devons porter, comment il convient d'en user, et quel fond nous pouvons faire sur elles.
Dieu est; il est par lui-même, et par la nécessité de sa nature; il est d'une manière souveraine, indépendante, immuable. Il n'y a que lui qui soit, et qui puisse être ainsi ; et il faut absolument qu'il y ait un être tel que Dieu, et qu'il n'y en ait qu'un seul.
Les créatures sont aussi, non par elles-mêmes : car rien dans leur nature n'exige l'existence; mais parce que Dieu a voulu librement qu'elles fussent. Elles ont commencé d'être : ainsi elles n'appartiennent pas à l'éternité, mais au temps dont leur durée est l'unique mesure. Elles sont ce que Dieu les a faites : elles n'ont de propriétés, de rapports, d'usage, de destination, que selon la volonté et les desseins du créateur. Leur existence est donc subordonnée, dépendante, sujette
au changement. Elles tiennent de l'être dans tout ce qu'elles ont reçu de Dieu; elles tiennent du non-être, en ce qu'elles ont toujours une tendance au néant, d'où elles sont sorties, et qu'elles y participent nécessairement par leurs bornes , par leur mutabilité, parleur défectibilité.
L'homme, créature libre et intelligente, est placé dans une espèce de milieu entre Dieu et les autres êtres qui composent cet univers. Ce n'est pas qu'il n'y ait toujours une distance infinie du créateur à la créature la plus parfaite. Aussi n'est-ce pas du côté de la nature et des perfections que j'envisage ce milieu; mais du côté des rapports. Je veux donc dire que les êtres dépourvus d'intelligence se rapportent immédiatement à l'homme, n'existant que pour lui, et se terminant en quelque sorte à lui; et que l'homme a un rapport immédiat à Dieu, pour lequel il est fait, et qui est sa fin.
Cette vérité est évidente. Dieu n'a pu produire directement pour lui-même les autres créatures, qui ne sont capables ni de le connaître , ni de lui procurer aucune gloire. Et il est indubitable que sa sagesse qui ne fait rien d'inutile, ne lui aurait pas permis de les tirer du néant , s'il n'avait eu dessein de les consacrer à nos usages. L'homme au contraire étant doué de raison et de liberté , n'a reçu l'un et l'autre que pour glorifier Dieu par la connaissance et par l'amour : telle est sa destination ; Dieu n'a point eu , ni n'a pu avoir d'autre but en le créant.
De là résultent les conséquences les plus impor-
tantes, qui règlent les devoirs de Thomme, soit à l'égard de Dieu, soit par rapport à l'usage des créatures.
Puisque l'homme est fait uniquement pour Dieu, il doit tendre à ce qui est immuablement, à ce qui est éternellement. Son intelligence a pour objet les vérités qui sont toujours les mêmes, et qui doivent servir de base à ses raisonnements et à sa conduite. L'objet de sa volonté et de son amour est le bien suprême et infini. Sa liberté est soumise à la direction des lois éternelles , qui découlent de ses rapports avec Dieu : lois qui lui sont intimées en partie par la lumière naturelle, en partie par la révélation. Je dis en partie par la révélation, parce que encore que les lois révélées soient positives, et libres quant à leur objet, elles sont nécessaires en ce sens, que Dieu en créant l'homme, ne pouvait se dispenser de lui manifester ses desseins sur lui, et de lui prescrire comment il en voulait être honoré (1). Dieu comme vérité est donc le centre de nos connaissances ; comme bien , il est le centre de nos affections ; comme loi suprême, il est la règle de nos actions.
Si l'homme était pur esprit. Dieu lui serait tout ; et le reste de cet univers ne serait rien pour lui; l'univers n'existerait même pas ; car alors l'homme n'en aurait nul besoin. Mais il a un corps : et c'est par là qu'il tient à toute la nature ; c'est uniquement par cet endroit qu'il a des rapports avec les créatures non in-
(1) Cela n'est rigoureusement vrai qu'en supposant l'homme élevé, comme il l'est en effet, à une fin surnaturelle. {Note de l'Editeur.)
telligentes. Voyez, je vous prie, quelle est la dignité de l'homme , même dans l'ordre purement naturel. Son âme est élevée incomparablement au-dessus de toutes les autres créatures, qui ne sont pas spirituelles comme elle ; et ces créatures sont destinées aux usages et aux besoins de son corps. Concevez, s'il est possible, à quel point il se dégrade , lorsqu'il leur donne toute son estime, qu'il les recherche, qu'il s'y attache, qu'il en use en un mot autrement que selon l'intention et les vues du créateur. Or, l'intention du créateur est que, les autres êtres ne pouvant le glorifier euxmêmes, l'homme le glorifie par eux, se servant d'eux pour s'élever à Dieu, et non pour s'en éloigner.
Concevez encore combien il s'avilit, combien il viole l'ordre établi de Dieu , lorsqu'il aime avec excès son son propre corps, qu'il le flatte, qu'il le contente, qu'il semble n'exister que pour lui. Par un renversement étrange, il préfère le corps qui est l'esclave, à l'âme qui est la maîtresse ; il préfère des sensations grossières et animales aux plus pures, aux plus satisfaisantes voluptés de l'esprit ; il préfère ce corps à Dieu même qui a donné l'existence à l'âme et au corps. Et qu'il ne dise point que cette préférence n'est pas dans sa raison; qu'elle sait fort bien la distance qu'il y a de la substance spirituelle à la matérielle, et de l'être incréé à l'être créé. C'est ce qui le rend plus coupable ; parce que cette préférence est dans sa volonté malgré toutes les lumières de sa raison.
Il ne s'avilit pas moins en aimant le corps de ses semblables; puisqu'il ne Taime que par rapport au
sien, et qu'il met son bonheur dans la jouissance d'une fragile beauté. A plus forte raison s'avilit-il, en s'attachant aux richesses, comme à un moyen de se procurer des plaisirs sensibles ; et en se laissant éblouir par de vains titres d'honneur, qui ne sont qu'une décoration extérieure.
Mais du moins l'homme ne peut-il pas s'estimer et s'aimer pour les grandes qualités de son esprit et de son cœur? Je ne répondrai pas que ces qualités ne sont pas aussi grandes qu'il se l'imagine ; et que presque toujours il en juge mal. Mais je réponds qu'il ne le peut; et qu'il s'avilit encore en concentrant en lui-même son estime et son amour. Ce qu'il estime, ce qu'il aime en soi, n'est rien, absolument rien, s'il le détache de Dieu : parce que son esprit n'a de mérite réel, qu'autant qu'il est appliqué à connaître Dieu, et à lui référer toutes ses pensées; et que son cœur n'est estimable, qu'autant que toutes les affections en sont consacrées à Dieu. Car l'entendement et la volonté ne sont que des facultés de l'âme ; et nulle faculté n'est digne d'estime en elle-même , mais seulement par rapport à son objet. Si donc l'objet de l'entendement humain est Dieu; si l'objet de la volonté humaine est Dieu : ces deux facultés ne sont d'aucun prix; elles sont même méprisables, si elles ne sont pas rapportées à Dieu. Ainsi l'homme, en s'estimant et en s'aimant par rapport à lui-même, n'estime et n'aime que la vanité et le néant; il concentre dans le moi humain, qui n'est rien, ce que Dieu ne lui a donné que pour le concentrer en lui, qui est tout; et.
par ce désordre, il se met au-dessous du néant même; parce qu'il vaut mieux n'être pas, que d'être mauvais et dépravé.