‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 50 sur 76 · POUR DEMEURER EN SOI-MEME, IL FAUT DEMEURER EN DIEU · texte numérisé non relu

POUR DEMEURER EN SOI-MEME, IL FAUT DEMEURER EN DIEU

Si je ne demeure pas en Dieu, je ne pourrai demeurer en moimême.

Si non manebo in illo (Deo), nec in me potero. Lib. vu. cap. xi.

Cette sentence est-elle vraie ? Pourquoi est-elle vraie? Deux questions que tout homme a intérêt d'approfondir. Mais auparavant il faut expliquer en deux mots ce que c^est que demeurer en Dieu, et demeurer en soimême.

Demeurer en Dieu ce n'est pas seulement être en état de grâce ; mais c'est être uni intimement à Dieu par le fond de la volonté ; c'est s'occuper habituellement dg la pensée de Dieu ; c'est lui rapporter tout, s'appuyer uniquement sur lui, se reposer en lui. C'est par conséquent ou être déjà saint^ ou marcher dans la voie de la sainteté. Qu'on se rappelle ce que j'ai dit plus haut d'après saint Augustin, que la présence de Dieu pénètre jusqu'au centre de l'âme. Lors donc que l'âme retire toutes ses puissances dans ce centre où Dieu habite, et qu'elle s'y tient auprès de lui, elle demeure en Dieu. Si le commun des chrétiens n'entend

pas ceci, c'est qu'ils ne sont jamais rentrés en euxmêmes, pour y trouver Dieu.

Demeurer en soi, c'est ne pas sortir de soi-même, pour se répandre au dehors sur les objets créés; c'est ramener à soi ses pensées et ses affections; c'est se posséder soi-même ; c'est trouver dans ses réflexions et dans le témoignage de sa conscience je ne sais qiioi qui nous tranquillise, qui nous procure une paix^ un contentement, un bien-être inexplicable. Les mondains qui se piquent de réfléchir et de philosopher, s'imagineront ici mieux comprendre ce que c'est que demeurer en soi, que demeurer en Dieu : car ils se flattent de demeurer en eux-mêmes ; et ils se mettent peu en peine de demeurer en Dieu. Mais ils vont voir qu'ils se trompent.

Pour demeurer en soi-même de la manière que je viens d'expliquer, est-il nécessaire de demeurer en Dieu? Oui : saint Augustin le décide; les saints et les pécheurs en fournissent également la preuve. Par les saints, j'entends les âmes recueillies et intérieures. Quant aux chrétiens qui, sans être intérieurs, ont de la piété, et évitent le péché, ils font un état -à part, dont je ne parlerai pas.

Les saints ne sont bien avec eux-mêmes, qu'autant qu'ils sont bien avec Dieu; la présence de Dieu dont ils jouissent, les enfonce en eux-mêmes, et ne leur permet pas de se dissiper au dehors; la solitude, où séparés des créatures ils se trouvent seuls avec Dieu, est leur principal attrait. Dans les rapports même qu'ils sont obligés d'avoir avec le monde, ils se tien-

nent toujours recueillis dans l'intérieur; en sorte que le tumulte extérieur frappe leurs sens, mais ne "va pas jusqu'au cœur. Les affaires, les soins, les embarras les occupent, mais sans les affecter, et sans les retirer de cette paix qu'ils goûtent en Dieu. Ils ne sont sujets, ni à l'ennui, ni aux chagrins, ni aux désirs, ni aux craintes, ni aux regrets, ni à toute cette agitation des passions humaines, ayant toujours au dedans quelque chose qui les fixe, qui les calme et qui les remplit.

De toutes les personnes qui demeurent en Dieu, vous n'en trouverez pas une qui ne reconnaisse la vérité de ce que je dis, et qui n'en fasse une épreuve continuelle; et cela, soit que Dieu les console, ou qu'il les afflige. Car leurs afflictions sont telles, que tant qu'elles demeurent avec Dieu, elles demeurent aussi paisiblement avec elles-mêmes. Les peines par lesquelles Dieu les exerce et les purifie, ne les privent pas d'une certaine joie spirituelle , et n'empêchent pas qu'elles ne préfèrent leur état, tout douloureux qu'il est, à tous les plaisirs que pourraient leur procurer les créatures. Proposez à ces âmes unies intérieurement à Dieu de sortir d'elles-mêmes, de chercher quelque distraction, quelque consolation, quelque soutien au dehors ; elles n'y consentiront jamais : Dieu leur suffit; Dieu leur est tout. Ou peut-on être bien sans lui? disent-elles avec saint Augustin ; où peut-on être mal avec lui?

C'est tout le contraire des pécheurs. Parce qu'ils sont mal avec Dieu^, ils sont mal avec eux-mêmes; parce qu'ils le fuient, ils se fuient aussi; parce que la

seule idée de sa présence leur est insupporlable, ils ne peuvent non plus se supporter. Aussi jamais ne réfléchissent-ils sur eux-mêmes et sur l'état de leur àme ; jamais ne rentrent-ils dans leur cœur ; et lorsqu'ils y sont rappelés malgré eux, c'est pour eux un supplice. Observez-les ; vous verrez qu'ils ne craignent rien tant que la solitude; qu'ils cherchent la dissipation, les divertissements, les intrigues, les études appliquantes, pour s'éviter eux-mêmes, et l'ennui qui les poursuit. Si vous pouviez pénétrer dans leur àme, ou s'ils voulaient vous en rendre compte, vous verriez qu'elle ne connaît ni la paix, ni le bonheur; que rien ne la contente; que les moments de joie qu'elle ressent, sont une ivresse, qui n'est pas plutôt passée, qu'elle retombe dans un état plus triste.

Ajoutez les passions auxquelles ils sont en proie, les remords qui les déchirent, les terreurs de l'autre vie qui les alarment, la crainte même des jugements humains qui les rend soupçonneux, défiants, attentifs à un clin d'oeil, à un sourire, à une parole. Non-seulement ils ne peuvent demeurer avec eux-mêmes, ne demeurant pas avec Dieu ; mais ils ne peuvent demeurer avec les autres hommes : ils n'ont ni amis, ni confidents; et leur situation est la plus pénible, la plus violente qu'on puisse imaginer. Ce n'est point ici un portrait en l'air. Tous ceux qui après s'être éloignés de Dieu, sont revenus à lui, ont confessé que tel était leur état, et qu'ils n'ont jamais joui d'un moment de repos.

Mais pourquoi ne peut-on demeurer en soi-même, si l'on ne demeure en Dieu? La raison en est simple.

C'est que Dieu seul peut fixer les agitations du cœur de l'iiomme, contenter ses désirs, adoucir ses peines, nourrir son espérance. C'est qu'il est impossible que le cœur humain se suffise à lui-même, ou qu'il rencontre hors de Dieu rien qui lui suffise. Or, l'homme ne peut demeurer avec soi, qu'autant qu'il est satisfait de son état présent, et qu'il n'aspire point à le changer. Si donc il n'a pas lieu d'attendre cette satisfaction ni des objets extérieurs, ni de lui-même, il ne pourra jamais habiter avec soi ; mais il se fuira, et se jettera avec impétuosité sur tout ce qui se présentera à lui, pour y chercher vainement ce qu'il ne trouve pas en soi; il se fera illusion; il se repaîtra de chimères; et toujours trompé, il ne cessera de se tromper de nouveau, jusqu'à ce qu'il prenne le parti de revenir au seul bien solide pour lequel il est fait.

Dieu ne serait ni le principe, ni la fin de l'homme, si Fhomme pouvait trouver son bonheur hors de Dieu, soit en lui-môme, soit dans les autres créatures. Autant donc qu'il est vrai et évident que Thomme ne s'est pas fait lui-même, et qu'il a Dieu pour auteur : autant est-il incontestable qu'il doit s'attacher à Dieu, pour jouir môme dès cette vie de toute la félicité dont il est capable. ^

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