CE QUI NOUS ATTIRE VERS DIEU, ET CE QUI NOUS EN RETIRE
J'étais attiré vers vous par votre beauté; et aussitôt j'en étais retiré par mon poids.
Rapiebar ad te décore tuo; moxque deripiebar abs te pondère meo, Lib. vu. cap. xvii.
Notre âme a, si je puis parler ainsi, deux faces. Par l'une elle est tournée vers Dieu; par l'autre elle regarde les objets sensibles. Sa nature la porte à s'élever à la contemplation des choses spirituelles, et surtout à celle de l'être suprême. Mais son union avec le corps, et encore plus la concupiscence l'abaissent aux choses matérielles. D'une part, pour peu qu'elle fasse d'attention aux notions pures de l'intelligence, elle ne peut s'empêcher d'admirer et d'aimer la vérité éternelle , la beauté éternelle, avec qui elle a un rapport secret et intime. D'autre part, la dépendance où elle est de son corps, la sollicite à prostituer son estime et son affection au mensonge, à la vanité, à ce qui n'existe que dans le temps, et passe avec le temps. Elle a donc sucsessivement des élans, des transports vers l'être souverainement beau , souverainement bon ; elle en conçoit des idées sublimes ; elle sent qu'elle est faite pour lui être unie; et elle désire ardemment cette union. Et bientôt après elle a des vues basses, des sentiments
grossiers, qui la ramènent vers le terrestre : elle ne trouve beau, bon, digne de ses empressements que ce qui tombe sous ses sens, ce qui les flatte ; et elle établit sa félicité dans cette espèce de jouissance.
Si, détachée de tout ce qu'elle voit au-dessous d'elle, et qui ne l'affecte que par l'entremise du corps, l'âme cultive en soi cette partie intelligente qui atteint et saisit les objets spirituels ; si elle se maintient par la pensée et par l'affection dans cette haute région, où il n'existe rien que d'éternel, de simple, de pur, d'immuable ; appliquant à sa conduite les règles des mœurs qu'elle y découvre, et ne s'en tenant pas à une froide et stérile spéculation : elle est philosophe ou amatrice de la sagesse, laquelle n'est autre que Dieu même. Si au contraire traitant de vaines idées et de chimères tout ce qui est inaccessible aux sens et à l'imagination, elle rampe sur la terre, n^accordant de réalité qu'à ce qui tient de la matière, ne s'attachant qu'à ce qui lui procure d'agréables sensations, et consacrant à cette lin l'usage de ses plus nobles facultés : elle est animale, charnelle, confondue en quelque sorte avec le corps qu'elle habite.
Je ne demande pas pour lequel des deux, du sensible ou de l'immatériel, est faite Fâme humaine. Quiconque peut hésiter sur cette question est indigne du nom d'homme. Mais je demande vers lequel des deux notre propre choix et nos habitudes emportent notre âme. Sondons-nous un peu nous-mêmes, et voyons ce que nous sommes : la chose mérite bien qu'on y réfléchisse. Sont-ce les choses spirituelles qui nous at-
tirent? Aimons-nous à nous en occuper? Pensonsnous avec plaisir, et même avec ravissement que nous sommes créés pour ce qui est éternel ; que ce monde visible n'est pour nous qu'un lieu d'exil et de pèlerinage ; que notre véritable patrie est ce monde intelligible où Dieu e;ciste en lui-mCme, et nous a promis sa claire vue et sa possession, si nous travaillons ici-bas à nous en rendre dignes? Notre âme se nourrit-elle de ce qui est toujours vrai, toujours beau, toujours borî, de ce qui ne change point, de ce qui ne passe point, de ce qui est essentiellement et infiniment parfait? Ne se prête-t-elle que par nécessité aux besoins du corps, ne lui accordant rien au-delà, et gémissant de s'y voir assujettie? Se sent-elle humiliée des combats de la chair contre l'esprit? Résiste-t-elle de toute sa force à la concupiscence, tenant ses sens captifs, et méprisant tous les vains plaisirs dont- ils sont les organes? N'est-elle passionnée, ni pour les spectacles qui tentent la curiosité, ni pour les richesses qui irritent la cupidité, ni pour les beautés mortelles qui provoquent la sensualité, ni pour les honneurs et les dignités qui excitent l'ambition? Voit-elle tout cela d'un œil indifférent? Use-t-elle en un mot de ce monde, comme n'en usant pas ; persuadée que la tigure du monde passe ; et qu'elle étant immortelle, cette figure passagère, cette ombre fugitive ne mérite ni son estime, ni son attachement?
Voilà ce qui doit faire la matière d'un sérieux examen pour un être raisonnable, formé à Técole de la vraie philosophie et de la vraie religion, qui ne sont
qu'une même chose. Il faut qu'il se rende un compte exact et sévère de ses dispositions : qu'il voie quelle est la règle qui préside à ses jugements : si c'est la vérité, telle que la saisit la pure intelligence ; ou si ce sont les vains fantômes que se forme l'imagination sur le rapport des sens ; s'il considère les choses par le fond, ou par les apparences; si l'intérêt du temps n'est rien pour lui au prix de l'intérêt de l'éternité. Il faut qu'il étudie les sentiments de son cœur, ses craintes, ses espérances, ses affections, ses aversions ; s'il est pur dans ses motifs, sage et éclairé dans ses choix, conforme à l'ordre et à la règle dans ses attachements, libre et indépendant de tous les événements auxquels notre nature est sujette; s'il ne tient à rien que suivant la volonté et le bon plaisir de Dieu ; si sa plus grande crainte est de l'oflenser, son plus grand désir de l'aimer, le premier et le plus cher de ses devoirs de lui obéir.
Heureuse l'âme à qui la conscience rend sur tout cela un témoignage favorable! Heureuse l'âme que la beauté ravissante de Dieu attire sans cesse, qui suit fidèlement cet attrait, qui le nourrit et l'entretient de tout son pouvoir; que le poids de la chair peut bien solliciter et ébranler quelquefois, mais qu'il n'entraîne jamais vers les choses périssables ; ou du moins qui se relève bien vite après sa chute, qui en a honte, et s'en sert comme d'un aiguillon pour tendre à Dieu avec plus d'ardeur qu'auparavant !
Mais faut-il que l'âme qui, réfléchissant sur son état, se voit l'esclave de son corps et des objets sensibles.
en conçoive du dépit, se livre à un chagrin inspiré par l'orgueil ; et que dans le désespoir de sortir d'un tel esclavage, elle prenne l'affreux parti d'y passer le reste de ses jours? A Dieu ne plaise. Que plutôt de la boue où elle est enfoncée, elle lève les mains vers celui qui peut et qui veut l'en tirer; qu'elle s'humilie devant lui; qu'elle l'invoque, et lui dise : arrachez-moi de cette fange, afin que je n'y reste pas plongée (1) ; qu'elle réponde aux efforts de la grâce ; qu'elle profite, comme Augustin, de la lumière qui Féclairera, et des saintes ardeurs qui l'échaufferont. Est-il quelqu'un, pour peu qu'il ait de bonne volonté, qui ne se sente excité et encouragé, lorsqu'il pense à ce qu'était ce grand saint avant sa conversion, et à ce qu'il est devenu depuis? Les miséricordes de Dieu ne sont pas épuisées : donnons-lui lieu seulement de les exercer sur nous.