DEUX GRANDS EFFETS DE L'INCARNATION
Le verbe incarné guérit notre oryueil, et nourrit notre amour.
Verbura (caro factura) sanans tumorem, et nutriens amorem. Lib. VII, cap. xviii.
Dans ces deux paroles saint Augustin exprime les deux grands effets de l'incarnation. L'orgueil a produit le péché ; et le péché a éteint dans le cœur de l'homme
(1) Eripe me de hito, ut non infigar. Ps. LXvni. 15.
l'amour de Dieu. Vous serez comme des dieux (1) ; cette fausse promesse et ce fol espoir causèrent la désobéissance de nos premiers parents; et à peine ont-ils péché, qu'ils ne voient plus en Dieu qu'un objet de terreur; ils le fuient, ils se cachent de sa présence auparavant si douce; ils voudraient n'avoir plus ni rapport, ni commerce avec lui. Cette disposition d'Adam et d'Eve est l'expression fidèle de celle de tous les pécheurs. Ils se révoltent contre Dieu par orgueil ; et leur cœur s'éloigne de plus en plus de lui après qu'ils l'ont offensé.
Le remède à ces deux grands maux, l'homme coupable ne pouvait se le procurer; et loin de le désirer, il en était même venu au point de ne plus sentir sa maladie. Comment se serait-il occupé de sa guérison? la philosophie elle-même n'a pas connu ces deux plaies de l'esprit et du cœur humain : nulle part elle n'en a proposé le remède : l'humilité et l'amour de Dieu sont deux choses dont on ne trouve pas le moindre vestige dans les écrits des philosophes de l'antiquité. Il n'est même que trop vrai que l'effet de la philosophie a été de fortifier l'orgueil de l'homme, et de le jeter dans l'irréligion par ses vains raisonnements et ses systèmes.
La loi et les prophètes où l'humilité et l'amour de Dieu sont si recommandés, n'avaient pas non plus guéri les juifs. Ils tiraient vanité de la distinction que Dieu avait faite de leur nation ; ils n'avaient que du mépris pour les gentils; et se croyaient saints , lors-
(1) Eritis sicut dii. Gen. ni. 5.
qu'ils observaient la lettre de leur loi, quoique la plupart n'en connussent pas l'esprit. Leur orgueil était d'autant plus profond et plus dangereux, qu'il était spirituel, et qu'il portait sur l'abus des grâces de Dieu. Leur cœur n'était pas plus disposé à l'amour de Dieu, que leur esprit à l'humilité; ils le servaient par des vues d'intérêt temporel, par esprit de crainte. Après leurs égarements, ils ne revenaient à lui qu'à force de châtiments.
Tel a été l'état du genre humain jusqu'à la naissance de Jésus-Christ. Pour guérir l'enflure de l'homme, le fils de Dieu s'est fait homme : il s'est abaissé, il s'est anéanti jusqu'à prendre notre chair. Cet abaissement serait toujours prodigieux et infini, quand môme Jésus-Christ aurait paru sur la terre avec le titre et la puissance de souverain de l'univers. Mais il y est né, il y a vécu pauvre, obscur, méprisé, calomnié, persécuté; il a été condamné et mis à mort comme un scélérat par le plus infâme supplice; il a été l'objet de la risée et des blasphèmes des juifs et des gentils : et tout cela par son choix.
C'est en nous donnant dans sa personne divine de tels exemples, qu'il a prêché la doctrine de l'humilité. C'est dans la crèche, c'est dans la boutique d'un artisan, c'est au milieu de ses pauvres disciples, et du petit peuple qui l'environnait, c'est du haut de sa croix qu'il annonce l'humilité. Quel homme oserait rejeter une doctrine enseignée par un Dieu, pratiquée par un Dieu jusque dans le plus haut degré de perfection; surtout lorsqu'on fait réflexion qu'il nous a rachetés
par ses humiliations, et qu'en même temps il nous a déclaré qu'il n'y avait point d'autre voie de salut pour nous?
Et comment encore ne pas aimer un Dieu, qui pouvant nous perdre tous, sans intéresser ni sa gloire, ni son bonheur, et ayant un juste sujet de le faire, au lieu d'écouter sa colère, s'est rapproché de nous pour nous réunir à lui ; a pris notre nature, a vécu parmi nous, a versé son sang pour nous, est prêt à tout instant à nous appliquer les mérites de ce sang précieux, soit pour expier nos péchés, soit pour nous en préserver; est encore au milieu de nous dans le sacrement de l'eucharistie, où il renouvelle et perpétue le sacrifice de la croix, et nous donne son corps adorable pour être la nourriture de nos âmes?
Pesons tous les caractères de l'amour de Dieu pour nous : et jugeons s'il n'a pas mérité le nôtre. C'est l'amour d'un Dieu offensé, que sa justice autorisait à se venger de sa créature. C'est l'amour d'un père qui nous livre son propre fils, et qui nous adopte dans ce fils. C'est l'amour du fils unique de Dieu, qui devient notre victime, notre sauveur, notre législateur, notre modèle, notre frère; qui nous acquiert aux dépens de sa vie un droit à l'héritage éternel. C'est un amour prévenant, gratuit, infiniment libéral, que nos ofl'enses multipliées ne rebutent pas , qui nous en offre continuellement le pardon, et qui nous presse de ne pas nous en rendre indignes. Que fallait-il donc que Dieu fit de plus pour gagner notre cœur?
Veut-on connaître k présent l'incompréhensible ex-
ces de la malice de l'homme? Tout convenable, tout nécessaire, tout indispensable qu'est le remède que Jésus-Christ lui offre dans sa doctrine, il rejette cette doctrine parce qu'elle humilie son orgueil. Tous les mystères de Jésus-Christ ne sont que la pratique de ce qu'il a enseigné : il rejette avec horreur les mystères ; et surtout celui de la croix, le plus frappant, le plus aimable , le plus adorable de tous. Pour appuyer sa doctrine, et prouver qu'elle avait un Dieu pour auteur, Jésus-Christ a fait des miracles, et en grand nombre, et en public, et avoués par ses ennemis mêmes : il rejette avec mépris ces miracles, et en particulier le plus merveilleux, celui de la résurrection même de Jésus-Christ. Cette doctrine et ces miracles sont consignés dans des livres authentiques, écrits par des témoins oculaires, contemporains, les plus saints, les plus sincères, les plus croyables à tous égards. Il rejette les Évangiles, quoiqu'ils aient pour eux le suffrage unanime de toutes les nations chrétiennes depuis plus de dix-sept cents ans. Une longue suite de prophètes, antérieurs incontestablement de plusieurs siècles à Jésus-Christ, rend témoignage à sa doctrine, à ses miracles , à ses mystères , à toutes les circonstances de sa vie, de sa mort, et des suites glorieuses de sa mort; et ces prédictions comparées aux événements sont d'une clarté palpable. N'importe; il rejette avec obstination les prophéties. L'univers idolâtre, l'univers plongé dans tous les vices , l'univers ennemi de cette doctrine, l'a embrassée après l'avoir violemment persécutée pendant plus de trois cents ans : il admet le
grand fait de la conversion du monde; et il rejette la conséquence infaillible qui en résulte.
En est-ce assez? Non : plutôt que de se soumettre au joug humiliant, mais salutaire, mais infiniment doux de l'Évangile, son orgueil irrité le poussera à nier non-seulement l'existence, mais la possibilité d'une révélation , à ne reconnaître par conséquent sur la terre aucun culte établi de Dieu; il le poussera à s'élever contre la loi naturelle, à combattre l'existence de la liberté humaine, à confondre le bien e^ .xial moral comme de pures inventions, à livrer l'homme à toutes ses passions et à l'instinct des bêtes, à briser tous les liens de la société civile et domestique. Il le précipitera jusque dans l'athéisme, dans le matérialisme, dans le pyrrhonisme le plus absolu et le plus universel. L'homme donnera avec une joie insolente dans toutes ces monstrueuses erreurs; il les publiera, il en fera gloire ; il insultera non-seulement à la crédulité populaire, mais à celle des plus beaux génies, d'un Chrysostome, d'un Augustin, d'un Bossuet; il s'applaudira de son impiété, et s'en élèvera jusqu'aux nues. Et pourquoi cela? Répétons-le : parce que Jésus- Christ est venu sur la terre enseigner au genre humain le chemin du bonheur, lui apprenant à dompter son orgueil, source de tous ses maux, et à aimer Dieu, son souverain, son unique bien.
298 MOKALE TIRÉE DES COiNFESSIONS
l'habitude de pécher devient nécessité.
Ma volonté déréglée était devenue p«.«îo«," me livrant à la passion j elle s'était changée en habitude; et l'habitude à lûqudle je ne résistais point, était passée en nécessité.
Ex voluntate perversa, facta est libido : et cluni servitur libidini, facta est coiisuetudo : et dum consuetudini non resistitur^ facta est nécessitas. Lib. viii, cap. v, n. 10.
Ainsi la volonté s'enchaîne elle-même; ainsi se forment ces liens qu'il est si difficile de rompre. Oh I si l'on savait où conduit une passion qui plaît, qui enchante d'abord, et de laquelle on se promet le bonheur de sa vie! Si l'on savait que cette passion si douce sera une source de chagrins et d'amertumes ; que ce serpent dont les premiers sifflements s'insinuent si agréablement dans l'âme, l'empoisonnera de son haleine, et la déchirera; qu'on voudra guérir^ et qu'on ne pourra pas ; qu'on gémira sous un joug de fer, et qu'on fera de vains efforts pour le secouer! Une triste expérience l'apprend; mais il n'est plus temps d'en profiler : on est engagé ; on est tyrannisé ; on est forcé, pour ainsi dire. On ne peut plus revenir sur ses pas; et l'on est réduit à obéir malgré soi à un maître impérieux qu'on s'est donné de plein gré. Tel est l'effet inévitable de toutes les passions, tant de celles qu'inspire l'orgueil, que de celles qui naissent de la cupidité ou de l'amour du plaisir.
Mais quoi! dira-t-on, n'est-ce donc pas la volonté qui se lie elle-même? et puisque son esclavage est libre, ne pourra-t-elle pas s'en affranchir quand il lui plaira? Non : la volonté est maîtresse de suivre ou de réprimer ses premiers penchants : ils ne sont jamais si forts, qu'elle n'ait alors une pleine liberté de leur résister. Mais qu'elle prenne garde; et qu'elle soit persuadée que si une fois elle cède, elle deviendra plus faible. Ce qui n'était d'abord qu'un simple attrait, qu'une inclination qui lui laissait le pouvoir de délibérer et de choisir, pour peu qu'elle s'y livre, se tournera en une passion violente, qui s'emparera des sens et de l'imagination, qui subjuguera la raison, qui étouffera les réflexions, qui imposera silence à la conscience, qui entraînera l'àme tout entière après elle. N'est-ce pas ainsi que se forme l'incendie des passions? Ne commence-t-il pas par une étincelle, que l'âme a la complaisance de nourrir et d'entretenir? Elle ne s'en défie pas ; elle n'en prend aucune alarme. Cependant le feu , après avoir longtemps agi sourdement, se déclare tout à coup; il s'élance de tous côtés avec impétuosité; rien n'arrête la rapidité de son progrès; il gagne de proche en proche; Tembrasement devient général ; il est trop tard d'y apporter du secours.
Si la passion n'est encore que naissante, elle n'est pas tout à fait sans remède. On n'en est pas tellement obsédé, qu'on ne puisse se dégager par les moyens qu'offre la religion. Car je ne crois pas que la raison seule guérisse les passions. Si elle en vient quelquefois
à bout, c'est en renforçant une passion par l'affaiblissement d'une autre. Mais si l'on a laissé prendre à la passion un libre cours, elle ne tarde pas à se changer en habitude ; c'est-à-dire qu'elle passe en nature. Telle est la force des actes réitérés. Vous pouviez au commencement redresser cet arbrisseau, lorsqu'il était encore flexible. Mais il a contracté à la longue une certaine roideur, qui ne permet plus de lui donner un autre pli : vous le romprez plutôt.
La passion devenue habitude n'a plus les mêmes charmes : on est rassasié; on est dégoûté; mais on est accoutumé à l'objet : on s'y porte comme machinalement. C'est alors qu'on est véritablement maîtrisé; et que la volonté captive n'a plus d'empire sur ses mouvements.
La longue habitude devient enfin nécessité : néces" sité morale à la vérité; mais telle que sans un miracle la volonté ne peut plus la surmonter. La passion, loin de plaire alors, est à charge : elle fatigue, elle tourmente, elle excède l'àme. On forme mille fois la résolution de s'en corriger; on voudrait pour beaucoup en être délivré; on sent tout le poids de sa chaîne, et on la traîne malgré soi. Mais toutes les raisons, toutes les réflexions, toutes les résolutions ne servent de rien. On s'est fait un besoin presque aussi indispensable que le boire et le manger. Il n'est plus question de se plaindre, ni de se désoler : il faut subir la loi du plus fort. On se repent: on a honte de soi-même; on se sent dégradé, avili; et malgré ce repentir, malgré cette honte , on se voit chaque jour entraîné dans de nou-
veaux excès dont on ne se croyait pas capable. Que ne fait-on pas pour réveiller des goûts usés? A quels raffinements de débauche ne se porte-t-on pas? Quelle crapule! quel abrutissement! 0 homme, où est alors en toi l'image de ton créateur? Qui pourrait l'y reconnaître? De quoi te sert ta raison? A imaginer chaque jour mille moyens de te mettre au-dessous des bêtes, à inventer de monstrueuses voluptés qu'elles ignorent.
Je ne parle ici que de l'impureté : il en est de même de l'avarice, de l'ambition, de la gourmandise , et des autres passions. Toutes finissent par nous rendre insupportables à nous-mêmes et aux autres, inaccessibles à tous conseils, insensibles à toutes les touches de la grâce, endurcis contre tous les remords, insusceptibles même de pudeur, de décence, de bienséance. Voilà le dernier état des pécheurs d'habitude : vie désastreuse terminée par l'impénitence.
Augustin n'avait encore que trente ans; et une passion qui avait commencé à sa seizième année, l'avait déjà enchaîné avec tant de violence , que malgré la force de sa raison, malgré la droiture de son cœur, malgré ses regrets et ses larmes ;, malgré sa piété même, et un fond de religion qu'il avait toujours conservé, il ne se serait pas converti^ si Dieu n'avait fait un prodige en sa faveur : une grâce ordinaire n'eût pas produit cet effet. Cependant Dieu ne nous en doit pas d'autres; et ces grâces, quoique suffisantes en elles-mêmes, rendues inefficaces par notre faute, ne servent qu'à nous rendre plus coupables.
Tremblons donc sur les suites affreuses de tout pre-
302 MORALE TlfiÉE DES CONFESSIONS
mier engagement. Nous ignorons où il nous conduira ; mais infailliblement il nous mènera plus loin que nous ne voudrions. Rompons au plus tôt des liens qui deviendraient indissolubles; et si nous n'en avons déjà plus la force, conjurons Dieu d'avoir pitié de nous : confions notre guérison à des mains habiles; et soumettons-nous humblement aux remèdes qui nous seront prescrits.
FACILITÉ d'acquérir L' AMITIÉ DE DIEU.
6V je veux être l'ami de Dieu, je puis l'être tout à l'heure.
Amicus... Dei, si voluero, ecce nuuc fio. Lib. viu, cap. vi, 11. lo.
Que ne fait-on pas ; que ne soufllVe-t-on pas tous les jours; à quoi ne s'assujettit-on pas; quels obstacles ne surmonte- 1- on pas; quels chagrins, quels ennuis, quelles humiliations ne dévore-t-on pas, pour parvenir, non à l'amitié, non k la confidence, non à l'intimité des maîtres de la terre ; mais à en obtenir un regard, une parole favorable, une distinction honorable ou utile? Les plus grands ne croient pas trop s'abaisser; les plus fiers ne croient pas trop ramper; les plus indépendants ne croient pas trop se gêner, dès qu'il s'agit de se ménager leur protection et leur faveur. Y réussissent-ils toujours? Il s'en faut bien. S'ils parviennent à leur bul< cette faveur est-elle durable?
1)E SAmï AUGUSTIN. — LV, 303
Non : il est aussi aisé de la perdre , que difficile de l'acquérir; et on ne l'ignore pas. Mais quand elle serait solide et inébranlable , qu'en résulte-t-il? Quel bonheur réel et intime procure-t-elle? Absolument aucun. Il n'appartient pas à un homme j fût-il roi, fût-il le maître du monde, de rendre un autre homme vraiment heureux. Par quel aveuglement recherche-t-on donc avec tant d'empressement l'amitié des grands de la terre, et néglige-t-on l'amitié de Dieu?
Je n'ai qu'à le vouloir : dans le moment même je suis l'ami de Dieu. Ces paroles méritent d'être pesées. Si nous les pénétrons bien, peut-être feront-elles sur nous la même impression que sur le courtisan dont parle saint Augustin.
Je n'ai quà vouloir. Il ne faut pour cela ni manège, ni intrigue , ni sollicitation , ni recommandation : il n'est besoin que d^iin simple acte de volonté , d'une sincère conversion de cœur vers Dieu. Je n'ai que faire de l'entremise de personne; je n'ai qu'à me présenter, à m'offrir moi-même; je suis sûr d'être agréé ; toutes les entrées me sont ouvertes; il m'est permis d'approcher de Dieu à toute heure, en tout lieu, à toute occasion; il est toujours disposé à m^écouter et à me bien recevoir. Non-seulement Dieu m'attend; mais il vient à moi; il fait les avances^ il m'offre son amitié, et me presse de l'accepter.
Mon cœur n'a qu'à dire un seul mot; il n'a qu'à répondre aux vives instances de Dieu : et dans le moment même je deviens son ami. Il ne me met point à l'épreuve; il ne me fait point acheter son amitié par de
longs services; il me l'accorde sur-le-champ, et m'en donne les marques les plus sensibles elles moins suspectes. 11 répand une douce paix dans mon âme; il me console, me soutient, m'inspire la confiance; il m'autorise à m'ouvrir à lui sans réserve, à lui faire part de toutes mes peines, à lui communiquer toutes mes affaires, à Ten charger même. Et de son côté, il se donne à moi avec une effusion, une bonté, ,une tendresse infinies. Tout cela est l'ouvrage d'un moment.
Au reste, je n'ai à craindre ni rivaux, ni concurrents, ni ennemis. Mon bonheur ne dépend que de moi : personne ne peut me le ravir, ni y porter la moindre atteinte. Il faut pour que je le perde, que je consente expressément à le perdre. Sans cela, toute la terre, tout l'enfer conjurerait en vain contre moi.
Mais qu'est-ce que l'amitié de Dieu? et que fait-elle à mon bonheur? Celui qui l'éprouve peut seul le dire. Le plaisir de l'amitié est une chose de goût et d'expérience. Celui qui n'a point aimé ne peut savoir ce que c'est. Cependant la raison, la foi, et un certain sentiment intime de cœur peuvent m'en donner la plus haute idée.
Laraiso/i m'apprend que Dieu est éternel, immuable, infinimentparfait.Lafoi m'enseigne qu'il aime l'homme d'un amour incompréhensible; qu'il lui en adonné des preuves que nul autre que Dieu ne pouvait donner; qu'il l'a élevé aune destination si sublime, qu'elle passe toutes les vues, toutes les espérances d'une intelligence créée; qu'il ne lui promet rien de moins que la possession éternelle de lui-même. Mon cœur
me dit que Dieu seul est mon souverain bien; que nul autre bien ne saurait me contenter ; qu'il me manquera toujours quelque chose, ou plutôt que tout me manquera, jusqu'à ce que je possède Dieu; mais que je serai pleinement rassasié, lorsque j'aurai ce bonheur. L'amitié de Dieu est donc l'amitié d'un être éternel : et puisque mon âme est immortelle, cette amitié est de nature à subsister à jamais entre Dieu et moi. C'est l'amitié d'un être immuable : par conséquent une amitié qui ne changera jamais du côté de Dieu, et que je ne puis perdre que par ma faute. C'est l'amitié d'un être infiniment parfait : elle réunit donc au suprême degré tous les avantages qu'il est possible de désirer. C'est l'amitié d'un être infiniment aimant. Cet ami me communiquera donc tout ce qu'il a et tout ce qu'il est, autant que je serai capable de le recevoir. C'est l'amitié de mon souverain bien , de mon unique bien , du centre de toutes les affections de mon cœur. Quelle sera donc la plénitude , l'intimité, Tunion, ou plutôt l'unité que produira une telle amitié? Si je veux, à l'instant elle commencera pour ne jamais finir. Et que faut-il pour que je m'en rende digne? Que je la préfère à toute autre. Cela n'est-il pas infiniment juste? et doit-il m'être difficile d'aimer Dieu d'un amour de préférence?