‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 54 sur 76 · ON DEMANDE SA CONVERSION, ET L'ON CRAINT · texte numérisé non relu

ON DEMANDE SA CONVERSION, ET L'ON CRAINT

d'Être exaucé.

Je craignais d'être exaucé sur-le-champ, et d'être guéri de la maladie de la co7icupiscetice, que j'aimais mieux voir satisfaite qu'éteinte en moi.

Timebam. . . ne me cito exaudires, et cito sanares a morbo concupiscentise, quam malebarn expleriquam extingui. Lib.viii.cap.viij n. 17.

Que de pécheurs ressemblent en ceci à Augustin ! Combien, épris comme lui de la beauté de la vertu, considérant la dignité de leur nature, et jusqu'à quel point certains penchants honteux la déshonorent, disent à Dieu : donnez-moi la chasteté. Mais en même temps qu'ils font cette prière, je ne sais quoi dit au fond de leur cœur : ne me la donnez pas sitôt; laissez-

moi contenter mes désirs, et jouir des créatures encore quelque temps.

0 contradiction du cœur humain ! On connaît le bien, on le goûte, on voudrait le pratiquer, on en demande à Dieu la grâce; et l'on craint d'être exaucé; on ne veut pas guérir d'un mal pour lequel on sent une espèce d'horreur; on demande des délais; on ne rejette pas absolument le remède, mais on désire qu'il ne nous soit pas sitôt appliqué; on en souhaite Teffet, et on l'appréhende.

Que veut dire cela, ô mon Dieu ? Qu'est-ce que ces volontés qui se combattent? Sommes-nous donc contraires à nous-mêmes? Y a-t-il en nous deux hommes qui se font la guerre? Oui, et il ne faut pas avoir réfléchi longtemps sur soi-même pour s'en apercevoir. Notre âme a en quelque sorte deux parties, Tune supérieure, l'autre inférieure. La première s'appelle l'esprit, et la seconde la chair, selon le langage de l'Écriture. L'esprit a des désirs contraires à la chair, et la chair des convoitises contraires à l'esprit. Par l'esprit il faut entendre l'intelligence pure, la raison, ce qu'il y a dans Tâme de plus élevé, de plus intime, de plus indépendant du corps. La chair, ce sont les sens intérieurs, l'imagination, les passions, tout ce qui a rapport aux objets sensibles dont l'âme est affectée par Tentremise du corps. La volonté est remuée, sollicitée, attirée, tantôt par les idées et les sentiments nobles que lui présente l'esprit; tantôt par les images et les sensations grossières que lui offre la chair. Gomme elle est libre dans son choix,

c'est à elle à se déterminer; et selon le parti qu'elle embrasse, elle est bonne si elle se rend à l'esprit; elle est mauvaise si elle se rend à la chair. Dieu agit par sa grâce sur l'esprit, pour nous porter au bien, et le démon par ses suggestions agit sur la chair, pour nous exciter au mal.

Il arrive souvent que Fâme est longtemps en balance, et qu'elle flotte entre les deux partis, avant que de donner un plein et entier consentement. .C'est alors qu'elle éprouve ce combat de deux volontés imparfaites, qui sont plutôt des penchants^ des attraits violents, que des déterminations ; c'est alors qu'elle se sent agitée, tourmentée, déchirée par ses inclinations contraires, qui, comme des vents impétueux^ la poussent vers des côtés opposés. Dans cette guerre intestine chacun connaît distinctement ces deux hommes qu'il porte en soi, l'un intérieur, l'autre extérieur; Tun spirituel, l'autre charnel. Il connaît aussi que sa liberté est l'arbitre suprême entre eux, et qu'il dépend d'elle de faire pencher la balance de quel côté il lui plaît. C'est ce que TÉcriture exprime si bien, quand elle dit : que Dieu a mis l'homme dans la main de son conseil.

Après que la volonté a pris un parti, elle n'est pas toujours tranquille pour cela. C'est ce qu'elle éprouve surtout lorsqu'elle s'est déterminée au mal. L'âme voit avec regret le bien qu'elle a quitté : il se présente de temps en temps à elle avec tous ses charmes. Elle ne peut s'empêcher alors de laisser échapper quelques désirs ; de concevoir une sorte de repentir de son niau-

vais choix; de demander à Dieu qu'il la remette dans son bon chemin, qu'il la rende à la vertu et à ses devoirs. Mais ces regrets, ces désirs, ces prières ne sont souvent que des velléités qui demeurent sans effet. L'âme n'en persévère pas moins dans le mal, et même quelquefois elle s'y enfonce davantage.

De même, lorsqu'elle s'est déterminée au bien, jusqu'à ce qu'elle ait formé de bonnes habitudes, elle est longtemps sujette à des tentations importunes qui la sollicitent au mal; soit que ces tentations viennent du démon, soit qu'elles aient leur principe dans la corruption de la nature. Les plaisirs des sens, les richesses, les honneurs qui s'offrent à elles avec tous leurs attraits, lui arrachent aussi des espèces de velléités, des regrets et des désirs imparfaits. Mais tant que l'âme n'y consent pas, ce ne sont que des épreuves qui affermissent sa vertu.

Quoi qu'il en soit, il est certain que, soit qu'on se . déclare pour le vice ou pour la vertu, soit qu'on reste en suspens entre l'un et l'autre, les révoltes de la chair contre l'esprit, et de l'esprit contre la chair, se font sentir presque toute la vie, et quelquefois jusqu'au dernier soupir. C'est ce qui produit dans les vicieux ces demi-volontés du bien, ces prières dont ils redoutent l'effet, ces vues de conversion qui n'ont pas de suite.

Il n'est que trop ordinaire qu'on se fasse illusion à ce sujet, et qu'on se rassure sur les bonnes dispositions qui se reproduisent de temps en temps, et qu'on ne suit jamais. On ne pense pas que c'est Dieu

qui les met en nous; que c'est sa voix qui nous rappelle à lui au fond du cœur^ et sa grâce qui nous invite à la pénitence. Ainsi, l'on se tranquillise sur ce qui devrait le plus nous faire trembler. Car ces bons sentiments qui avortent, sont autant d'inspirations auxquelles on résiste, autant d'avertissements qu'on néglige, autant de cris de la conscience auxquels on fait la sourde oreille. A la vérité on ne rejette pas la grâce avec un certain mépris ; mais on ne s'y rend pas : on ne repousse pas l'attrait; mais on ne le suit pas : on ne dit pas qu'on ne veut point se convertir; ' mais on diffère, on recule toujours, et dans le fait on ne se convertit pas. Par une double erreur, on s'applaudit de ses bons sentiments, comme s'ils venaient de nous-mêmes, tandis que c'est Dieu qui les produit; et l'on ne se reproche pas leur inefficacité, comme si la cause en était dans la faiblesse de la grâce, quoiqu'elle soit dans notre résistance et notre mauvaise volonté.

État d'autant plus dangereux pour le salut, qu'il nous entretient dans un faux espoir de conversion, et cela jusqu'à la mort. A ce dernier moment la disposition de la volonté n'est pas meilleure que dans le cours de la vie. On donne des marques apparentes de changement; mais on n'est pas changé. On ne dit plus, comme on a fait tant de fois, je voudrais ; on dit : je veux, parce qu'il n'y a plus moyen de reculer. Mais veut-on réellement? Voudrait-on sérieusement, si l'on n'était pas sur le point de mourir? Voilà ce qui est douteux, et bien terrible aux portes de l'éternité.

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