DANGER DES ÉTUDES PAR RAPPORT AU SALUT
Les ignorants s'élèvent, et ravissent le ciel : et nous avec tonte notre science, hommes sans- cœur, nous demeurons plongés dans la chair et le sang.
Surgunt indocti et cœlum rapiunt; et nos cuin doctrinis nostris sine corde^ ecce iibi volutaniur in carne et sanguine? Lib. viii, cap. VIII, n. 19.
Telle fut la réflexion d'Augustin sur le récit qu'on lui fit de la conversion de deux hommes attachés au service de l'empereur, La lecture de la vie de saint Antoine les avait touchés; et sur-le-champ ils avaient renoncé à toutes les espérances du siècle, pour embrasser la vie solitaire. Eh, quoi! s'écria là-dessus Augustin, que nous sert notre science? A quoi bon tant étudier, tant lire, tant méditer, vouloir tout savoir, tout approfondir? Voilà des ignorants qui, sans balancer, prennent leur parti, et ravissent le ciel ; et moi avec toutes mes connaissances et mes lectures, depuis tant d'années, je me plonge dans la chair et le sang.
Que de littérateurs et de savants, que de gens qui se piquent de philosophie, pourraient s'appliquer cette réflexion ! Quelle utilité en effet retireront-ils de tant de travaux et de tant de veilles, si les connaissances qu'ils acquièrent à si grands frais ne leur profitent de rien pour le salut; s'ils n'en font pas usage
pour se corriger de leurs vices, et pour remplir tous les devoirs d'un homme raisonnable? La première science n'est-elle pas celle de bien vivre? Quel peut être l'avantage des autres sciences, si elles ne nous conduisent point à celle-là; encore plus si elles nous en détournent?
Vous étudiez pour étendre vos lumières, pour contenter votre curiosité, pour n'ignorer, s'il se peut, rien de ce qui intéresse la vie humaine. Mais y a-t-il rien qui intéresse l'homme davantage que sa destinée éternelle, et les moyens de s'assurer un bonheur et d'éviter un malheur qui ne doivent jamais finir? Mettez donc la science de la religion avant toutes les autres. Vous possédez tant de connaissances; n'est-il pas honteux pour vous de n'avoir point celle-là? Cette ignorance est-elle rare aujourd'hui parmi les hommes les mieux instruits d'ailleurs? Ne vous bornez pas à connaître la religion : soyez encore plus soigneux de la pratiquer. Les autres études vous absorbent, emportent tout votre temps, toute votre attention. Celle-ci est la seule importante pour vous; les autres du moins ne le sont que par rapport à elle : et c'est la seule que vous négligez. A en juger par votre conduite, et môme par votre langage, il semble qu'elle ne vous soit de rien. A la mort vous changerez d'idées; vous reconnaîtrez la vanité des autres sciences; vous regretterez de n'avoir pas donné toute votre application à celle-là; mais il sera trop tard.
Vous étudiez pour vous faire un nom parmi les hommes : vous vous consumez pour composer et pu-
blier des ouvrages, qui fassent parler de vous dans le monde, et qui passent aux générations futures. Vaine fumée dont vous vous repaissez. Les louanges qu'on vous donnera même de votre vivant, vous dédommageront-elles de la peine que vous avez prise? Les mauvais juges, les critiques^ les envieux ne vous causeront-ils pas incomparablement plus de chagrin, que vos admirateurs et vos prôneurs ne vous donneront de joie? Quant aux éloges que fera de vous la postérité, parviendront-ils jusqu'à vous? vous en mettrez-vous en peine? On vous louera où vous ne serez plus; et la justice divine vous tourmentera où vous serez.
Qu'importe aujourd'hui à Homère, à Platon, à Cicéron, à Virgile, l'estime que le monde fait de leurs chefs-d'œuvre? Et pour en venir aux modernes, Voltaire, Rousseau, et quelques autres ont-ils emporté dans le tombeau le plaisir flatteur que leur causait leur grande réputation? Sont-ils encore sensibles à cette espèce de gloire? Ont-ils lieu de s'applaudir de tout ce qu'ils ont écrit contre la religion et les bonnes mœurs? On les lit, on les lira encore longtemps : cela peut être; mais s'ils sont malheureux pour l'éternité, cela adoucira-l-il leur peine? Cependant des femmes, des artisans, des hommes ignorants et ignorés, plus sages que tous ces beaux esprits, ont cru, ont respecté, ont pratiqué la religion. Ils n'ont pas été connus du monde; mais Dieu les a connus, les a aimés. Ils ont vécu, ils sont morts en paix : ils jouissent à présent de l'éternelle félicité.
De ces deux sorts si différents, lequel mérite la préférence ?
Vous étudiez simplement par goût, pour amuser doucement votre loisir, et vous rendre la vie agréable. Ce n'est ni l'intérêt, ni l'amour de la gloire, ni la passion d^être savant qui vous animent et vous excitent. Mais vous avez une fortune honnête ; vous n'avez point d'emploi, point de projet; vous croyez ne pouvoir mieux faire que d'employer le temps à la lecture. Je n'aurais rien à dire, si ces éludes étaient sérieuses, bonnes, utiles en elles-mêmes ; si elles tendaient à vous rendre meilleur; si elles ne vous dérobaient pas des moments que vous devez à la prière, au culte divin, aux lectures de piété, aux œuvres de charité. Mais si ce sont des études frivoles, sans suite, sans but, de pur caprice, dangereuses pour le cœur, et même pour l'esprit : est-ce là l'occupation, je ne dis pas d'un chrétien, mais d'un homme qui se doit à lui-même, qui doit à la société compte de son loisir? Est-ce là l'usage que Dieu veut que nous fassions du temps? ne nous a-t-il mis sur la terre que pour cela?
L'étude en elle-même est le plus digne emploi de l'esprit humain. Mais il faut l'envisager surtout par rapport au salut éternel : non-seulement elle ne doit point y nuire : mais si elle n'y sert de rien, c'est un temps perdu. Saint Augustin n'en fut pas moins un homme d'étude, depuis qu'il se fut donné à Dieu : au contraire il ne travailla jamais davantage. Mais il renonça pour toujours à toute science profane. Il s'appliqua à connaître à fond la religion, à la défendre
318 MOIVALE TIRÉE DES CO^fFESSlONS
contre toutes les erreurs qui l'attaquaient, à dissiper les restes du paganisme, à instruire sou peuple, à éclairer et à édifier l'Église par ses nombreux écrits, les plus profonds, les mieux raisonnes, les plus solides et les plus instructifs qui soient sortis de la plume d'aucun écrivain, soit théologien, soit philosophe. Ses études, qui étaient le principal de ses devoirs, et qui ne l'empêchèrent pas de remplir les autres : ses études commandées par les besoins de l'Église j dirigées par l'esprit de Dieu, conduites pal' la vérité, animées par la charité, sanctifiées par l'humilité, ont fait de lui un des plus grands hommes et des plus grands saints qui aient paru sur la terre; elles lui ont mérité à titre de récompenses le ciel, qu'il se plaignait que les ignorants ravissaient.
DIFFICULTÉ DE LA CONVEKSlO.>.
Je ne faisais pas ce qui me plaisait incomparablement davantage, et ce que je n'avais qu'à vouloir pour le pouvoir.
Non faciebam quod incomparabili affectu amplius raihi placebat; et mox ut Tellem, possem. Lib. viii^ cap. viii, ii. 20.
C'est de sa conversion que saint Augustin parle ainsi. Il avait un désir inexprimable de se donner tout à Dieu : il le voulait, à ce qu'il lui semblait, de toute la force de sa volonté. Cependant il ne se convertissait pas. Je commande à mon corps, dil-il, et il
DE SAINT xi.OGUSTm. — LIX. 310
obéit sur-le-champ. Je commande à ma volonté; je lui commande des choses qui me plaisent, et que j'afl'ectionne sans comparaison plus que tous les mouvements que j'exécute par mon corps : et ma volotité n'obéit pas. C'est pourtant ma volonté qui commande à elle-même, qui se commande de vouloir : et malgré cela, ce qu'elle commande avec empire, avec le plus grand effort; ce qu'elle n'a qu'à vouloir pour le pouvoir, elle ne le fait pas, parce qu'elle ne le veut pas. Ainsi elle veut, et ne veut pas à la fois le même objet.
Rien n'est plus ordinaire que cet état. Tous les jours on trouve des pécheurs qui ont un désir sincère de revenir à Dieu; et qui enchaînés par leurs mauvaises habitudes, n'y reviennent pas : il font des efforts ; et ces efforts n'aboutissent à rien : ils luttent contre eux-mêmes ; et ils ne peuvent se vaincre. Le péché leur déplaît; ils voudraient ne le plus commettre; et l'habitude les emporte.
Inconcevable tyrannie de l'habitude ! La volonté forme elle-même ses liens : elle les forme, parce qu'il lui plaît ainsi. Il paraîtrait naturel de penser que ces liens n'ont de force que celle qu'elle leur donne, qu'ils ne tiendront qu'autant qu'elle voudra, et qu'elle demeure toujours maîtresse de les rompre. Mais la chose n'est pas ainsi. Par l'habitude la volonté affaiblit l'empire qu'elle a sur ses actes. Elle ne perd pas^ il est vrai, tout à fait sa liberté ; mais le poids de l'inclination joint à l'ascendant de l'habitude, tient la volonté tellement penchée d'un côté, qu'elle est dans une sorte d'impossibilité morale de faire pencher la
balance du côté opposé. Et en effet, sans une grâce de Dieu très-puissante, elle ne viendrait jamais à bout de se dégager.
Cet état est bien douloureux, surtout pour une âme que Dieu commence à éclairer sur le danger où elle se trouve j qui veut en sortir; mais qui par malheur se voit engagée si avant, qu'il n'est plus en son pouvoir de s'en retirer. A qui peut-elle s'en prendre qu'à elle-même? Elle s'est précipitée; elle s'est enfoncée : tout ce que son état lui permet encore de faire, c'est de crier au secours, de tendre les bras, et de se laisser tirer en haut par celui qui lui présente une main charitable.
Dieu qui par une bonté gratuite et prévenante, a éclairé et touché cette âme, est résolu de ne pas l'abandonner, pourvu qu'elle le laisse faire, et que, selon ses forces présentes, elle réponde aux mouvements de la grâce. Quand je dis ses forces, j'entends celles que Dieu lui donne : car d'elle-même elle n'en a point. Il a été en son pouvoir de tomber; mais il ne lui est pas libre de se relever : elle n'en aurait pas même la volonté, si Dieu ne la lui inspirait. Il pourrait la guérir tout d'un coup par un remède efficace; mais pour l'ordinaire ii n'opère laguérison que par degrés; et il ménage son secours avec une sage économie pourje bien môme de cette âme.
La première grâce qu'il lui fait, est de lui montrer l'abîme où elle s'est jetée, et de lui donner un vif désir d'en sortir. Il la laisse ensuite pendant quelque temps se débattre , et faire des tentatives
inutiles, aJSn qu'elle se convainque pleinement de son impuissance. Toutes les secousses que l'âme se donne pour se délivrer, sont un effet des grâces qu'elle reçoit; mais le but de ces grâces n'est pas de la convertir encore ; c'est de lui faire sentir qu'elle ne peut se convertir d'elle-même, et que tous ses efforts, toutes ses résolutions sont inefficaces; c'est de lui inspirer des sentiments d'une profonde humilité, en lui apprenant à se connaître, en l'obligeant à confesser qu'elle ne trouve en soi aucune ressource; c'est de la porter à recourir avec plus de confiance au médecin qui peut seul lui rendre la santé, à observer avec plus de fidélité et d'obéissance tout ce qu'il lui prescrira, à se remettre en un mot absolument entre ses mains. C'est encore afin de la pénétrer d'une plus vive reconnaissance pour le bienfait de sa guérison, lorsqu'elle aura compris combien elle était difficile; et de la rendre à l'avenir plus circonspecte, plus vigilante, plus attentive à conserver une santé qui lui est si précieuse, et qu'elle ne saurait rétablir, si elle venait à la perdre de nouveau.
Telles sont les vues de Dieu dans la manière dont il distribue les grâces de conversion. Si le pécheur répond à ces premières grâces : malgré le sentiment de son impuissance, malgré le peu de succès de ses résolutions, malgré les rechutes que Dieu permettra encore pour l'humilier davantage, il se convertira infailliblement; et son changement opéré ainsi par degrés sera solide et durable. Le point essentiel est qu'il ait une volonté droite, qu'il n'impute son mal
qu'à lui-même, qu'il ne cherche point à s'en justilier, qu'il en gémisse devant Dieu, qu'il s'humilie, qu'il ne perde point la confiance, et qu'il mette à profit tous les bons sentiments que Dieu lui inspirera.
Il est à propos que ceux qui conduisent les âmes, et que les pécheurs eux-mêmes soient bien instruits de cet ordre que Dieu suit le plus souvent : afin que ceux-ci ne se désespèrent point; et que leurs guides les soutiennent, les consolent, et suivent pas à pas la marche de Dieu,