TENTATIONS QUI SURVIENNENT DANS LA CONVERSION
J'étais retenu par les tmgotelles, et pur les vanités des vanités, mes anciennes amies, qui me liraient par ?non vêtement de chair, et me disaient tout bas : Vous nous quittez donc? et de ce moment nous ne serons plus jamais avec vous.
Retinebant nugae nugarum^ et yanitates vanitatum, antiquse amicse meaî; et succutiebant vestera meam carneam, et submurmurabant : Dimittis nos? et a momento isto non erimus tecum ultra in œternum. Lib. vni. cap. xi. n. 26.
C'est au moment de la conversion, que les objets dont il faut se séparer reviennent à l'esprit avec plus de force, qu'ils déploient tous leurs charmes, qu'ils agissent vivement sur l'imagination et sur le cœur. Le tentateur voyant que la proie qu'il était sur le point de dévorer, va lui échapper, redouble alors ses efforts : il met tout en œuvre, il remue les sens.
il réveille les passionb, il présente à l'âme les images les plus douces et les plus voluptueuses. La nature corrompue agit aussi de son côté, et seconde puissamment le démon. Tout est ligué, tout est déchaîné, tout conspire contre le pécheur dans l'instant décisif de son retour à Dieu.
Trop heureux encore, si les personnes qu'il se résout à quitter, instruites de son dessein, ne font pas les derniers efforts pour l'en détourner, et ne viennent pas le combattre, armées de tout ce que leurs attraits, leur tendresse et leurs larmes ont de plus séducteur. L'imagination du moins supplée à leur absence : elle les lui dépeint dans l'état le plus touchant; elle les fait parler ; et quels discours ne leur met-elle pas à la bouche? Combien n'exagère-t-elle pas les circonstances et les suites d'une éternelle séparation? Quelle crise ! Quels combats ! Quel déchirement! L'âme en est toute bouleversée; elle ne sait plus où elle en est.
Dieu veut et permet tout ceci, afin de faire Sentir à l'âme son extrême faiblesse, et qu'elle ne soit pas tentée de s'attribuer la victoire. Oh! qu'elle est éloignée d'avoir cette pensée, si elle a le bonheur d'échapper à de si violents assauts! Par quelles actions de grâces ne reconnaît-elle pas que Dieu l'a protégée, l'a secourue, l'a délivrée de la tempête? Combien profondément se grave en elle l'image de son naufrage presque inévitable! et avec quels transports ne bénitelle pas la main qui l'a conduite au port! Elle a vu de trop près la mort, la mort éternelle, pour ne l'avoir
pas en horreur, et pour ne pas redouter tout ce qui pourrait désormais l'y exposer. Ne lui parlez plus de renouer ce dangereux commerce, de fréquenter ces sociétés, d'assister à ces spectacles, de prendre part à ces parties de plaisir. Plus il lui en a coûté d'y renoncer; plus elle a senti la difficulté de ce sacrifice; plus la séparation a été douloureuse et sanglante : moins il est à craindre qu'elle s'y rengage jamais. Elle sait trop que si elle se forgeait de nouvelles chaînes, elle ne serait plus en état de les rompre, et se rendrait tout à fait indigne de Tassistance divine. C'est un captif qui s'est mis en liberté par les plus violents efïbrts ; et à qui sa prison paraît d'autant plus dure, qu'il a eu plus de peine à en sortir.
Après les terribles secousses qu'éprouva Augustin, sa conversion fut parfaite et sans retour. Il passa tout à coup à l'extrémité opposée. Il ne se borna pas à l'observation des commandements, mais il embrassa la pratique des conseils évangéliques. Dans la prêtrise, dans l'épiscopat, il vécut en religieux. Les livres saints, les auteurs ecclésiastiques, Tétude de la religion, firent son unique occupation. Tous ses moments, tous sans exception, furent consacrés à Dieu. Il tourna vers lui seul toutes les pensées de son esprit, toutes les afl'ections de son cœur. Il n'eut plus de commerce avec le monde, que pour l'instruire et le sanctifier. Non-seulement il conserva la grâce de son baptême; mais jusqu'à sa mort il crût chaque jour en sainteté.
Jamais il n'oublia que ce changement était l'œuvre
DE SAINT AUGUSTIN, — LX. 32o
de la droite du Très-Haut ; que la grâce avait triomphé en lui de toutes' les résistances de la nature et de l'habitude; et Dieu lui inspira d'en raconter au long la mémorable histoire, pour être dans l'univers chrétien un monument de ses miséricordes, pour inviter les fidèles à les chanter, et pour exciter les pécheurs à en faire l'épreuve sur eux-mêmes.
Le livre des Confessions oîi ce saint docteur met son àme à découvert, où il expose avec tant de simplicité, tant de vérité, tant d'humilité, ses égarements, leurs causes, leurs suites, et les miracles de la grâce pour l'en retirer, est sans contredit un des ouvrages les plus beaux, les plus instructifs, et les plus touchants qu'ait écrits aucun saint. Tous les chrétiens en conviennent assez; mais tous n'en font pas l'usage qu'ils en devraient faire. Si on le lisait dans le même esprit qu'il a été composé, les pécheurs y trouveraient de puissants motifs de conversion, lésâmes vertueuses une solide nourriture, les âmes intérieures de grands moyens d'avancer dans l'oraison et dans l'union avec Dieu.
Puisque l'esprit est tourné aujourd'hui du côté de la philosophie, si c'est la vraie sagesse que l'on cherche, et qui consiste dans la connaissance de Dieu et de l'homme : cette sagesse nous donne-t-elle quelque part des leçons plus belles, plus profondes, plus intéressantes, que dans les Confessions d'Augustin? Peut-on rencontrer ailleurs des notions plus sublimes, plus consolantes de la Divinité, plus propres à faire craindre sa justice, et aimer sa miséricorde?
326 MORALE TIRÉE DES COîsFESSIONS
Nulle part l'homme n'est mieux dépeint, à le prendre dès l'enfance. Nulle part ses passions et leurs ravages, les ténèbres de son esprit, la faiblesse de son cœur, ne sont représentées avec des couleurs plus vives et plus naturelles. On objectera qu'il n'y parle que de Dieu, qu'il humilie l'homme, qu'il lui montre à nu sa misère, qu'il lui apprend à ne compter en rien sur lui-même; mais à ne s'appuyer que sur Dieu, à ne se glorifier qu'en Dieu : et la philosophie de ce siècle ne saurait goûter une telle sagesse. Aussi cett^ philosophie est-elle insensée, méconnaissant également Dieu et l'homme, ennemie de la gloire de Dieu, et du bonheur de l'homme; nourrissant l'orgueil et tous les vices, ramenant tout à un triste et superbe égoïsme.
J'invite les lecteurs qui réfléchissent à comparer les Confessions de saint Augustin à celles du plus célèbre de nos philosophes. Le caractère de l'un et de l'autre s'y montre tout entier, et l'opposition du vrai et du faux philosophe est frappante. Quelle humilité dans le début d'Augustin ! Quel orgueil insoutenable dans celui de Rousseau ! Que la trompette du jugement dernier, dit-il, sonne quand elle voudra : je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge... Que chacun de mes semblables découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité : et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : je fus meilleur que cet homme4à (1). Parle-t-on ainsi, quand on croit au ju-
(1) Rousseau. Confpsu. Part. i. liv. i.
gement dernier et au souverain juge ? Augustin n'aurait-il pas eu horreur de porter devant le trône de Dieu même un pareil défi atout le, genre humain? Et l'on n'ouvre pas les yeux!
Je ne sais si Rousseau a voulu contraster avec saint Augustin, en publiant, comme lui, sa confession à la face de l'univers. Mais l'intention de Dieu a été sans doute que le public connût pour quel homme tant de gens ont quitté Jésus-Christ et sa religion. L'on n'a imprimé que la partie la moins intéressante de cet ouvrage, celle où il raconte les aventures de sa jeunesse jusqu'à l'âge d'environ trente ans. La suite qui contenait l'histoire de ses ouvrages, des bons et des mauvais traitements qu'ils lui ont attirés, de ses liaisons, et ensuite de ses démêlés avec les philosophes, etc. : cette suite a été supprimée à cause des traits médisants ou calomnieux qu'elle contient (1). Quoi qu'il en soit, il résulte des Confessions de Rousseau, où l'on peut croire qu'il a dit de lui tout le bien, et le moins de mal possible : il résulte, dis-je, qu'il a été voleur, menteur, calomniateur, vagabond, libertin, mauvais calviniste, plus mauvais catholique ; que la plupart des personnes avec qui il a été lié^ ne valaient pas mieux que lui, surtout une certaine dame, sa bienfaitrice et sa corruptrice, qu'il vante tant, et qui n'avait ni honneur, ni religion.
(1) On a depuis publié plusieurs éditions des Œuvres de Rousseau, qui reproduisent ses Confessions dans leur intégrité. {Note de /'EiHteur.)
l'exe3IplEj plissant motif de conversion.
Ne [jourras-tu pas ce qiCoat pu ceux-ci et celles-là? Tu non poteris quod isti, et istœ? Lib. viii. cap. xi. n. 27.
Le premier obstacle qui se présente à l'esprit d'un pécheur touché de Dieu, et qui veut changer de vie, c'est la difficulté de la pratique de la vertu. Jamais, se dit-il à lui-même, je ne pourrai renoncer à telle habitude, me passer de tel plaisir, me corriger de tel vice. Comment embrasser une "vie tout opposée à celle que j'ai menée jusqu'ici? Comment m'éloigner du monde, m'adonner à la prière, et à Texercice des bonnes œuvres? Gela m'est impossible : on ne change pas ainsi de nature : mes habitudes sont trop invétérées. Là-dessus on s'effraye; l'imagination forge mille fantômes; la volonté se refroidit, et perd toute espérance; on est sur le point de tout abandonner; souvent on abandonne tout en effet. Tentation terrible, et la plus dangereuse qu'un pécheur puisse éprouver dans la crise où il se trouve.
A n'examiner la chose que d'une vue superficielle, on croirait que de tels sentiments viennent d'humilité et de connaissance de sa faiblesse. Mais au fond ils ont pour principe un orgueil secret qui nous fait compter sur nous-mêmes. On se persuade faussement
que la vie chrétienne doit être l'ouvrage de nos propres forces : et parce qu'en se sondant, on voit, on sent que ces forces sont nulles , on en conclut qu'il est inutile de penser à exécuter ce que Dieu demande de nous.
Mais c'est là précisément l'erreur. Il faudrait, en suivant les principes de la foi, raisonner tout autrement, et se dire : Il est certain que je ne me suis pas donné moi-même les vues de conversion que j'ai depuis quelque temps; elles se sont présentées comme malgré moi ; elles m'ont poursuivi sans relâche ; et j'y ai opposé une longue résistance : elles ne sont donc pas l'effet de ma volonté. Ces grâces qui m'éclairent, qui me touchent, qui me pressent, agissent sur moi ; mais ce n'est pas moi qui les produis : elles sont l'œuvre de Dieu : c'est sa miséricorde qui me prévient : je n'en puis douter : je serais un ingrat, si je le méconnaissais.
Or, la foi m'apprend que ce que Dieu a commencé, il le continuera, il l'achèvera, pourvu que j'y joigne ma coopération. Ce qu'il a commencé, malgré tant d^obstacles de ma part, il lui sera bien plus aisé de le continuer, si je ne lui en oppose plus de nouveaux. Le plus difficile était de changer ma volonté : par sa grâce, ce changement est fait : pourvu que je persévère dans celte bonne volonté, le reste qui en est une suite, ira, pour ainsi dire, de soi-même. Puisque ma disposition actuelle au bien est un don de Dieu, il ne me refusera pas les forces dont j'aurai besoin pour le pratiquer : autrement il serait contraire à lui-même,
de m'inspirer de bons desseins, et de m'abandonner dans l'exécution. Je m'appuie sur moi ; et je plie, je tombe : cela doit être. Mais si je m'appuie sur Dieu, je serai ferme, inébranlable, capable de tout. Ainsi, la défiance de moi-même, et la confiance en Dieu, me mettent en état de tout entreprendre.
Voilà évidemment comme il faut se soutenir dans ces tentations de découragement. On ne regarde que soi et sa misère : mais il faudrait encore plus regarder Dieu, et les richesses, la puissance, Tefficace de sa grâce. Au lieu de s'arrêter à soi, qui empêche qu'on ne jette les yeux sur tant d'autres, en qui Dieu a opéré des miracles de conversion? Croyons-nous être les premiers qui de pécheurs seraient devenus saints ? Dieu fait-il sur nous ses essais et son apprentissage? Craignons-nous qu'il ne manque son œuvre? Parcourons en esprit les saints que TÉglise honore. Combien y en a-t-il qui ont été pécheurs comme nous, et peutêtre plus que nous? De quoi s'est formée l'Église primitive? De juifs et d'idolâtres. Qu'étaient-ils? Que sont-ils devenus avec le secours de la grâce? Quelle admirable révolution s'est faite tout à coup dans leurs sentiments et dans leur conduite ! Qui a transformé ces loups en agneaux? Qu'est-ce que Dieu leur a demandé, pour opérer en eux ces merveilles? De ne pas lui résister, de le laisser faire, de répondre à ses lumières et à ses inspirations.
Pourquoi ne pourriez-vous pas ce qu'ils ont pu ? Avez-vous des liens plus forts à rompre? Dieu exiget-il de vous un genre de perfection plus sublime? La
profession du christianisme engage-t-elle aujourd'hui à des devoirs plus difficiles? Le monde est-il plus redoutable pour vous que toute la puissance romaine, que toutes les passions, que tous les préjugés, que tous les intérêts, que tout l'enfer déchaîné contre les premiers chrétiens? Encore un coup, pourquoi ne pourriez-vous pas ce qu'ils ont pu ? N'avez-vous pas, comme eux, un esprit pour connaître la vérité, une volonté pour l'aimer, une liberté pour vous y déterminer? Avaient-ils plus de secours, plus de moyens, plus de facilité que vous? Les sources d'instruction étaient-elles plus abondantes? le recours aux sacrements plus aisé? les ministres du Seigneur en plus grand nombre? leur accès plus facile? le culte extérieur plus libre? Quelle injustice! quelle ingratitude d'alléguer aujourd'hui des difficultés, lorsqu'il s'agit de se convertir et de mener une vie chrétienne !
Direz-vous que Dieu ne pourra pas en votre faveur, ce qu'il a pu pour ceux-ci et pour celles-là ? Ses grâces seraient-elles épuisées ? ou auraient-elles perdu leur force ? N'a-t-il plus le pouvoir de tourner les cœurs comme il lui plaît? Vous rejetteriez-vous sur le défaut de bonne volonté de sa part? Mais depuis tant d'années vous en éprouvez les effets. Ce bon pasteur ne s'est point lassé de courir après vous, et de vous rappeler. Eh quoi ! prétend-il que vous reveniez de vousmême au bercail? Non : attendez-le; ne fuyez plus; laissez-le s'approcher, et vous rejoindre. Il vous dispense même de la fatigue du retour; il veut vous charger sur ses épaules et vous porter; tout le ira-
332 ilOBALE TIRÉE UJiS CONFESSIONS
vail, toute lapeine sera pour lui. [l sait que votre fuite vous a épuisé, que vous n'êtes plus capable du moindre effort. Ne le rebutez pas, lorsqu'il vous abordera; souffrez les témoignages de sa bonté et de sa tendresse. C'est ainsi qu'il a ramené tant de brebis égarées : ce qu'il a fait pour elles, il est prêt à le faire pour vous. Si vous entendez sa voix à ce moment, n'endurcissez pas votre cœur; et ne vous défendez pas de ses poursuites, en alléguant des obstacles qui ne sont rien pour lui : il les aplanira, il les surmontera tous : livrez-vous seulement à lui.
LXlt.