‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 57 sur 76 · MÉLANGE DE L'ACTION DE DIEU ET DE CELLE DE L'HOMME DANS LA CONVERSION · texte numérisé non relu

MÉLANGE DE L'ACTION DE DIEU ET DE CELLE DE L'HOMME DANS LA CONVERSION

Je sentais que j'étais retenu par mes péchés, je disais d'un ton lamentable : Combien de temps encore ? combien de temps? Demain ? demain ? Pourquoi pas tout à l'heure ?

Sentiebam... eis (iniquitatibus raeis) nie teneri : jactabam voces raiserabiles : Quamdiu? quamdiu? Cras et cras?Quarc non modo? Lib. VIII. cap. xii. n. 28.

C'est ici la dernière lutte d'un pécheur qui veut sérieusement se convertir. Il s'indigne contre ses fers : il emploie tous ses efforts à les briser; et il ne peut en venir à bout. Il veut forcer la prison où il s'est rendu volontairement captif ; ses péchés le retiennent ; il ne peut en secouer le joug. Quoi donc ! s'écrie-t-il, toujours des délais; toujours des remises; toujours

demain, et jamais aujourd'hui. Pourquoi ne mets-je pas fin tout à l'heure à mon opprobre et à ma honte?

Ainsi, Dieu convainc l'àme pécheresse de son impuissance, et lui fait sentir que sa conversion qui en un sens dépend d'elle, en un autre sens n'en dépend pas. Pour changer, il faut qu'elle le veuille : cela n'est pas douteux : son retour à Dieu ne peut être consommé que par une détermination pleine et entière de sa liberté. Mais en premier lieu, pour le vouloir, il lui faut une grâce : car, après le péché, Tâme ne saurait jamais former d'elle-même la résolution de se convertir, ni même en concevoir le désir. Et Dieu ne lui doit pas cette grâce : s'il la lui accorde , c'est par pure bonté. En second lieu, ce n'est pas assez de vouloir, il faut exécuter. Augustin voulait; il voulait sincèrement; il voulait de toute sa force, et néanmoins il ne pouvait pas. Que lui fallait-il donc encore outre la grâce de vouloir? Une grâce de pouvoir, une grâce d'action , une grâce qui opérât en lui ce plein consentement, lequel consomme la conversion : parce que, selon la doctrine de saint Paul, c'est Dieu qui opère en nous non-seulement la volonté, mais l'accomplissement [i). Sans une telle grâce, Augustin aurait toujours voulu^, et n'aurait jamais pu. La conversion de l'homme est donc bien moins son ouvrage, que celui de Dieu.

Irrité contre lui-même de l'inutilité de ses effortSj Augustin gémit; il pleure; il pousse vers Dieu des cris lamentables. Jusques à quand, Seigneur, serez-vous

(1) Deus estj... qui operatur in vobis et velle, et perficere. Philipp. II. 13.

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en colère contre moi? Oubliez mes iniquités passées, je vous en conjure. Ces gémissements, ces larmes, ces prières tléchissent le cœur de Dieu. Le voyant humilié, convaincu de sa faiblesse, persuadé qu'il ne peut rien, et que ses péchés seuls l'ont mis dans ce malheureux état: Dieu assuré de sa reconnaissance, et qu'il lui rendra gloire de tout, vient à son secours, rompt ses chaînes, et le met en liberté. Ainsi, il est vrai que c'est Dieu qui nous convertit, en formant en nous l'acte par lequel nous nous convertissons. Les pécheurs, quels qu'ils soient, ne reviennent pas à lui autrement.

Si Dieu , qui ne fait rien en vain, voulut que la conversion d'Augustin lut plus lente, qu'elle ne s'opérât que par degrés , et que tous les pas de son retour fussent marqués : c'est qu'il le destinait à être un jour le défenseur de sa grâce ; et que pour cela, il fallait qu'il en connût par sa proj)re expérience toute la nécessité et toute la gratuité. En soutenant la cause de la grâce contre Pelage, Augustin trouvait en lui-môme la preuve de ce qu'il avançait. Son esprit si longtemps égaré, son cœur si longtemps corrompu , lui fournissaient des armes : il savait par une conviction personnelle que la grâce avait précédé en lui tout mérite, et que sans son secours, il n'aurait jamais pu, ni môme voulu quitter son péché. Comment aurait-il cru, comme cet hérésiarque, que la nature seule offrait à l'homme toutes les ressources pour la pratique du bien; qu'il sufBsait que ce bien lui fût montré, que le précepte lui fût connu ; et que le libre arbitre avait en soi toute la force nécessaire pour accomplir la loi?

Mais, dira-t-on, si Dieu opère en nous la volonté et l'accomplissement, nous n'avons donc rien à faire de notre côté, sinon d'attendre patiemment qu'il plaise à Dieu de nous convertir. Ce langage aurait quelque apparence de vérité, si la conversion se faisait toujours subitement, sans être préparée de loin, et qu'elle fût produite tout à coup par un seul acte de la toutepuissance divine. Encore en ce cas faudrait-il du moins s'abstenir de pécher, en éviter les occasions, et vivre moralement bien.

Mais si l'on excepte un saint Paul , une Marie Égyptienne , et un petit nombre d'autres dont le changement a été violent et momentané; celui des autres pécheurs est Tefiet d'une longue suite de grâces qui agissent lentement et doucement. Ces grâces éclairent successivement l'esprit, et y font croître la lumière par un progrès insensible; elles pénètrent de .même le cœur peu à peu, s'insinuant comme l'huile; elles l'amollissent, et disposent avec une suavité merveilleuse la volonté à ce que Dieu désire d'elle. Or, il est évident qu'il faut répondre à toutes ces grâces ; que si l'on manque à une seule on en interrompt la suite, et l'on ne parviendra pas au terme heureux oîi elle aboutit.

Comme donc il y a de la part de Dieu une chaîne de grâces, il doit y avoir de la part de l'homme une chaîne de coopérations : il faut que ces deux chaînes s'entremêlent, et soient en quelque sorte entrelacées l'une dans l'autre, anneau par anneau. Dieu commence toujours, c'est-à-dire qu'il offre le premier au pécheur le moyen, soit éloigné, soit prochain, de se convertir. Si

le pécheur use du moyen qui lui est offert, cette grâce en attirera une seconde, laquelle, s'il y est fidèle, sera suivie d'une troisième, et ainsi de suite jusqu'au parfait changement. La grâce précède , la volonté correspond; et si elle refuse de le faire, elle arrête le progrès de l'opération divine. Ainsi, la grâce n'étant autre chose qu'un secours nécessaire donné à la volonté pour agir, et ce secours étant toujours offert, la volonté n'est jamais excusable, si elle reste dans l'oisiveté, puisque son action est sans cesse provoquée et excitée par la grâce.

Mais je n'ai pas la grâce. Si vous entendez ce que vous dites, vous parlez contre votre conscience. Vous avez encore des remords, des moments de réflexion, des retours sur vous-même, quelle qu'en soit l'occasion. Vous avez reçu autrefois des grâces, et le souvenir n'en est pas effacé de votre esprit. Or, ce souvenir est lui-même une grâce. Écoutez-le : écoutez ces réflexions, ces remords. Cela vous conduira plus loin. Ce sera pour vous une invitation à prier, et parla prière vous obtiendrez toutes les autres grâces.

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