MOMENT DÉCISIF DE LA CONVERSION
Prenez, lisez : prenez, lisez.
Toile, lege ; toile, lege. Lib. viii. cap. xn. n. 20.
Ce sont les paroles que fit entendre à Augustin une voix qu'il crut avec raison venir du ciel. Aussitôt il
DE SAIiNT AUGUSTIN. — LXIII. 337
alla prendre ]es Épîtres de saint Paul; et le premier endroit sur lequel ses yeux tombèrent acheva sa conversion : il y vit la condamnation de ses désordres passés, et la nécessité de se revêtir de Jésus-Christ. A l'instant môme il renonça dans son cœur aux biens et aux espérances de ce monde; il embrassa la continence, dont la profession lui avait paru si dure, et même impraticable; il entra dans la carrière de la sainteté, et il y marcha sans broncher jusqu'au dernier soupir.
A quoi Dieu attache sa grâce ! Ce que tant de réllexions, tant d'efforts, tant de déchirements intérieurs, tant de larmes et de prières n'avaient qu'ébauché, un court passage de saint Paul le consomme sans retour. Ce passage ne devait pourtant pas être nouveau à Augustin, qui depuis quelque temps lisait assidûment les écrits de cet apôtre; mais il n'avait fait encore aucune impression sur lui, parce que le moment de la grâce n'était pas venu. Il ne se doutait pas que deux mots dussent produire un si grand effet; mais il obéit à la voix ; il lut ces deux mots qu'il rencontra d'abord j il en fut frappé; toutes ses difficultés s'évanouirent, et sa conversion fut parfaite.
L'esprit souffle où il veut(t), et quand il veut. Nous ignorons le moment où il doit porter le coup décisif. Il faut donc être d'une extrême fidélité à ses mouvements et à ses inspirations. Une voix ne se fait pas pour l'ordinaire entendre du ciel : cette circonstance
(1) Joann. m. 8.
miraculeuse n'est pas nécessaire. Mais Dieu parle au fond (lu cœur : il presse tantôt de lire tel livre de piété;, tantôt de faire telle œuvre de charité, tantôt d'aller entendre la parole de Dieu, tantôt de s'adresser à un confesseur. On se sent poussé intérieurement, sans trop savoir pourquoi. Si l'on se rend à cette invitation, l'on est tout surpris de se voir changé au moment où l'on y pensait le moins. Si on la néglige, peut-être s'expose-t-on à se perdre sans ressource. Que serait devenu Augustin, s'il avait méprisé cette voix céleste? Qui peut répondre que Dieu ne l'eût pas abandonné? Il l'aurait mérité sans doute ; et il n'aurait pu imputer qu^à lui-même sa perte éternelle.
Ah! qu'il est important, non-seulement pour la conversion, mais pour la persévérance, d'être attentif et fidèle à la grâce ! Je dis à toute grâce sans exception : car nous ne connaissons, ni les suites heureuses d'une grâce acceptée , ni les suites funestes d'une grâce rejetée. Dieu a ses moments, dont il se réserve la connaissance : ces moments peuvent également faire d'un pécheur un grand saint, et d'un saint un grand pécheur. Tout consiste à y être très-attentif. Et comme nous ne savons pas quels sont ces moments décisifs, il n'en faut donc négliger aucun.
Antoine entre dans une église : le diacre lisait ces paroles de l'Évangile : Si tu veux être parfait , va , vends ce que tu as, donne-le aux pauvres, et viens à ma suite {{).
(I) Si vis perfectus esse, vade, vende qus habes. et da pauperibus... : etveni, sequere me. Matth. xix. 21.
DE SAINT AUGUSTIN. — LXllI. 339
Un avertissement secret lui fait entendre que ces paroles le regardent : et aussitôt il se met en devoir de les accomplir. Le voilà qui devient un saint, et le père d'un grand nombre de saints religieux. Voyez, je vous prie, quelle immense chaîne de grâces , toutes attachées à ce premier chaînon. Il y a mille traits semblables dans la vie des saints. Combien d'autres, au contraire, pour avoir manqué le moment oi^i Dieu les appelait^ ont été les auteurs de leur réprobation, et de celle d'une infinité d'autres !
Nous ne sommes pas plus isolés dans l'ordre de la grâce, que dans celui de la nature. Notre salut tient jusqu'à un certain point au salut d'autrui; et le salut d'autrui tient de même au nôtre. Gomme Dieu se sert de certains hommes en qualité d'instruments pour sauver d'autres hommes, il permet au démon d'employer les uns à la perte des autres. Quel mal n'ont pas fait un Arius, un Luther, un Calvin, un Voltaire, un Rousseau! Que d'âmes n'ont-ils pas perdues, et ne perdront-ils pas encore! Qui pourrait remonter à la source, que verrait-il? Une tentation écoutée, une grâce méprisée.
Tremblons pour tous les instants de notre vie : il n'y en a pas un qui ne puisse être pour nous, et peutêtre aussi pour d'autres, de la plus grande conséquence. Cette réflexion regarde surtout ceux qui par leur naissance, par leur autorité, par leurs charges, par leurs talents, ont un certain empire sur l'esprit des autres, et une certaine influence sur leur volonté. Une étincelle de grâce, nourrie et entretenue, peut
embraser notre cœur, et par notre moyen celui de beaucoup d'autres, qui à leur tour feront le même bien dans les générations suivantes. Tout ce bien qui se propagera peut-être jusqu'à la fin du monde, Dieu nous l'attribuera en qualité de premiers auteurs, et nous en récompensera. Une étincelle de péché peut produire l'effet contraire, et nous en serons responsables.
La conversion de l'univers, et ses suites, n'est-elle pas l'ouvrage des apôtres? l'ouvrage par conséquent de leur fidélité à la grâce de leur vocation? Ne pourrait-on pas dire aussi que les hérésies qui se sont succédé de siècle en siècle , doivent leur naissance à Simonie Magicien et aux premiers hérésiarques? A ne remonter que jusqu'à Luther, n'est-il pas constant que Luther a enfanté Calvin^ Calvin Socin, Socin les déistes, et les déistes les athées et les matérialistes?
Au reste, quand notre correspondance ou notre infidélité à la grâce n'aurait que des suites personnelles, n'est-ce pas assez pour exciter notre vigilance, que ces suites soient éternelles en bien ou en mal? Tenons-nous sur nos gardes à chaque moment, soit de tentation, soit de céleste inspiration ; disonsnous à nous-mêmes : de ce moment peut-être dépend mon éternité. Demandons sans cesse à Dieu qu'il ne permette jamais que nous abusions de ses grâces, ni que nous négligions même la plus petite.