‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 59 sur 76 · EN QUOT CONSISTE LE DÉSORDRE DE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

EN QUOT CONSISTE LE DÉSORDRE DE LA VOLONTÉ

Tout cet abîme de corruption consistait en ce que je 'ne voulais pas ce que vous vouliez; et je voulais ce que vous ne vouliez pas.

Hoc (abyssus corruptionis) erat totum nollequod volebas [al. volebam)j et Telle quod nolebas. Lib. ix. cap. i.

Ce ne fut qu'après sa conversion qu'Augustin connut bien le désordre de son état précédent. Alors ses yeux furent ouverts; et il vit clairement que le principe de sa corruption était une opposition secrète de sa volonté à la volonté divine : opposition qui naît de Torgueil, d'une prétention folle à l'indépendance, et en quoi consiste la malice du péché. Il n'avait pas compris auparavant toute la difformité de cette opposition; il la conçut pour Jors, et il en eut horreur. Où était donc, s'écrie-t-il, mon libre arbitre depuis tant d'années? Quel usage j'en faisais! Quoi ! je ne m'en servais que pour résister à Dieu ! Quelle étrange dépravation !

Il en est ainsi de tous les pécheurs. Lorsqu'ils reviennent à Dieu, leur étonnement est extrême, qu'ils aient eu l'audace de lui désobéir, et de se révolter ouvertement contre lui. Quand on leur représentait auparavant le crime d'une telle désobéissance, ils s'en moquaient, insultant à Dieu et à ceux qui leur par-

laient de sa part. Le premier effet de leur conversion, est de rabattre cet orgueil, de les rappeler à ce qu'ils sont, et à ce que Dieu est en lui-même, et par rapport à eux. A cette vue ils sont humiliés, confondus; la raison, la conscience, la religion, tout se réunit pour leur faire sentir l'énormité de leur rébellion; ils la détestent comme le comble de l'insolence et de la folie.

Ils comprennent quel est le mal de la volonté propre : que c'est elle qui corrompt la créature intelligente, et la rend capable de tout excès; que c'est elle qui provoque la colère de Dieu, qui anime sa justice vengeresse, et quia creusé l'enfer; qu'elle est la source unique de tous les crimes; et qu'ils n'auraient jamais eu lieu ni dans le ciel parmi les anges, ni sur la terre parmi les hommes , si les uns et les autres n'avaient écouté et suivi leur volonté propre. Ce qui leur inspire une sainte haine d'eux-mêmes, et leur découvre nonseulement l'équité, mais l'indispensable nécessité du précepte du renoncement intérieur, tant de fois répété dans l'Évangile (1) : précepte dont ils voient que l'observation ne saurait être portée trop loin : parce que pour peu que qu'on donne de prise à la volonté propre, on ignore où elle nous mènera, et qu'ainsi le plus sûr est de lui refuser tout.

Ce n'est point à ces pécheurs convertis que je prétends m'adresser ici. Après ce que la grâce a fait en eux, quel besoin ont-ils de mes paroles? Mais ne serait-il pas possible d'engager les autres à écouter un

(1) Matth. X. 38. 39. XYi. 24.23.

moment, et à réfléchir sur cet abîme de corruption, qui les soulève contre Dieu avec une obstination mêlée de fureur? Qu'ils pèsent ce que je vais dire, et qu'ils jugent : je m'en rapporte à eux.

Que sont-ils? Et d'où leur vient cette hardiesse de s'opposer à Dieu? Dieu est tout : ils ne sont rien. Dieu est leur créateur; ils tiennent tout de lui, à commencer par l'existence : ils en tiennent cette volonté, cette liberté dont ils sont si jaloux : et il ne la leur a pas donnée sans doute pour la tourner contre lui. Dieu est leur souverain maître : il n'y a pas de terme pour exprimer la dépendance où ils doivent être à son égard : dépendance volontaire, j'en conviens : autrement serait-elle glorieuse à Dieu ? serait-elle méritoire pour la créature ? Mais dépendance fondée sur les titres les plus justes, dont il n'est pas libre à Dieu de nous dispenser. Dieu est présent à toutes leurs démarches : ils ne peuvent se soustraire à ses regards : c'est sous ses yeux qu'ils forment le complot de leur révolte, et qu'ils l'exécutent. Dieu est leur juge, l'arbitre de leur sort éternel; ils ne sauraient ni corrompre ses jugements, ni échapper à sa vengeance. Dieu est leur père : rien n'approche du respect et de l'obéissance qu'ils lui doivent. Il est leur sauveur : il les a aimés jusqu'à se faire homme, et donner sa vie pour leur salut éternel : leur amour, leur reconnaissance doivent être sans bornes.

Et ils osent se révolter contre lui ! ils osent le braver; ils s'en font môme gloire! Quelle injustice! Et comment la caractériser ! Il n'est rien parmi les

hommes de plus odieux, de plus criant que la révolte d'un sujet contre son souverain, d^un serviteur contre son maître, d'un fils contre son père, d'un protégé contre son bienfaiteur qui l'a retiré de misère, qui lui a sauvé la vie. Ce ne sont pourtant là que des ombres de crime, en comparaison de la rébellion du pécheur.

D'homme à homme, la désobéissance peut être susceptible de quelque couleur, de quelque espèce d'excuse; elle peut avoir un motif apparent, tel que la violence, Toppression, la tyrannie. Mais comment excuser, comment colorer l'attentai du pécheur? Que dira-t-il? Que les commandements de Dieu gênent sa liberté ? Que personne n'a droit de Tempêcher de faire ce qu'il lui plaît? Qu'il ne doit point l'obéissance, lorsqu'elle lui semble dure et pénible? Oserait-on alléguer de pareilles raisons contre l'autorité humaine? Les plus insolents révoltés ne s'en serviraient pas. Et l'on a l'impudence de les faire valoir contre l'autorité divine ! Car toutes les raisons du pécheur se réduisent à ceci: je veux être libre; je veux me gouvernera mon gré, et ne dépendre que de moi-même; j'obéirai quand le précepte de Dieu ne mettra point d'obstacle à mon plaisir; mais quand il en coûtera quelque sacrifice à mes passions, je ne me soumettrai pas.

Autant que cette rébellion est injuste, autant elle est vaine et inutile. Si le pécheur pouvait se retirer du domaine de Dieu, et s'assurer une entière indépendance, son crime lui produirait du moins quelque avantage. Mais dans le temps môme qu'il pèche, il

demeure toujours malgré lui sous l'empire de Dieu. Il secoue le joug de la loi; mais il ne s'affranchit pas de la peine portée par la loi; il éprouve déjà cette peine au fond de sa conscience. Il résiste par sa volonté; mais il n'en est pas moins sujet par sa nature, et par l'essence même de son être. S'il offense Dieu, n'est-ce pas en vertu de la permission même de Dieu, qui ne souffrirait pas un tel outrage, s'il n'avait des moyens infaillibles de se venger? Il sort de l'ordre pour quelques moments ; mais ignore-t-il que la justice divine saura bien l'y faire rentrer, l'y tenir éternellement assujetti? Quel est le sujet qui voulût se soulever contre son roi, s'il était assuré de tomber tôt ou tard entre ses mains ?

Révolte insensée par conséquent, puisqu'elle ne saurait procurer l'avantage qu'on se propose, qui est de se rendre indépendant. Le pécheur paraît l'être: il s'en glorifie ; mais l'est-il, lui qui ne peut se répondre d'un instant de vie ; lui que Dieu peut arrêter lorsqu'il est sur le point de consommer son crime, lors même qu'il le conçoit en son cœur? Si Dieu par bonté ne met pas la main sur lui à ce moment; s'il se laisse outrager pendant une longue suite d'années; sa justice n'y perd rien de ses droits; il saura bien les exercer un jour; et plus le châtiment aura été différé, plus il sera terrible. Dieu est patient, dit Tertullien, parce qu'il est éternel; et un supplice qui doit durer toujours, n'en est pas moins long, pour commencer un peu plus tard.

Et c'est ici où l'extrême folie du pécheur paraît dans

tout son jour. Il sait que son opposition à la volonté de Die\i aura pour lui des suites aflreuses, des suites nécessaires et inévitables; il le sait, et il commence à l'éprouver dans l'instant même qu'il pèche. Plus de paix, plus de repos pour lui : en devenant contraire k Dieu, il devient contraire à lui-même; et son état actuel lui est un présage certain du tourment qui l'attend dans l'autre vie.

Mais, dira-t-il , je ne crois rien de tout cela. Quoi ! il ne croit pas qu'il y a un Dieu, une providence, une liberté, une loi naturelle, une vie future? Je réponds qu'il le' croit, et qu'il est impossible, s'il fait usage de sa raison, qu'il ne le croie pas. Non-seulement il croit, mais il sent; il est déjà dans un enfer anticipé. Éloigner la pensée d'un objet, en étouffer le sentiment, n'est pas une preuve qu'on doute de la vérité de cet objet : au contraire, c'est une preuve qu'on en est convaincu; mais que la pensée en est importune, que le sentiment en est affligeant. La distance est bien grande entre le défaut de foi, et le désir de n'en point avoir. Je le répète : il croit tout, et cela d'une croyance à l'épreuve de tous les arguments; puisqu'il les a tous essayés en vain, et qu'aucun n'a pu le tranquilliser. Il croit, et d'une foi si présente, qu'elle se réveille en mille occasions, et surtout au moindre danger qui menace ses jours. Il croit, et d'une foi qui l'attriste, qui le désole, qui le tient dans des transes et des frayeurs continuelles : en un mot il croit, et il tremble, comme les démons. Peut-être que par orgueil, pour^ ne paraître pas se démentir, il fera bonne contenance

jusqu'à la fin, et affectera^ s'il peut, cle mourir avec intrépidité. JMais quel qu'il soit au dehors^ il est persuadé, troublé, désespéré au dedans.

Mais si rien n'est plus évident que Tinjustice, que la folie, que les funestes effets de l'opposition de notre volonté à celle de Dieu : quel autre parti devonsnous prendre sinon de renoncer absolument à notre propre volonté, toutes les fois qu'elle se trouve en concurrence avec la volonté divine? Notre dépendance de l'Être suprême est nécessaire et inévitable : rendons-la douce par notre soumission volontaire : faisons notre bonheur de notre devoir. Goîitons dès cette vie combien Dieu est bon à ceux qui le servent de tout leur cœur; et entretenons-nous dans la ferme espérance d'en faire une épreuve incomparablement plus délicieuse pendant l'éternité. Dès que saint Augustin eut plié sous le joug du Seigneur, il le trouva plein de douceur. Son expérience le convainquit qu'il y a plus d'avantage, plus de consolation, plus de bonheur, même dans la vie présen-te, à faire la volonté de Dieu que la nôtre. Tous ceux qui, comme lui, ont passé par les deux états, en ont jugé de même. Essayons : c'est faute d'avoir fait cet essai, que nous 'ugeons le contraire.

348 MORALE TIRÉE DES r.ONFESSTOXS

Page 1