‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 60 sur 76 · DIEU REMPLACE LES PLAISIRS QU'O.N LUI SACRIFIE · texte numérisé non relu

DIEU REMPLACE LES PLAISIRS QU'O.N LUI SACRIFIE

Vous chassiez de mon cœur ces faux plaisirs ; et vous en preniez fa place, vous qui surpassez en douceur toute vnlùjiti^.

Ejiciebas. . . eas (suavitates nugarum) a me. . . : et intrabas pro eis omni voluptate dulcior. Lib. ix. cap. i.

Par quel merveilleux échange Dieu remplaça-t-il dans le cœur d'Augustin ces plaisirs de la chair, auxquels il craignait si fort de renoncer? Comment une privation qui lui semblait devoir être si douloureuse , devint-elle tout à coup pour lui le sujet de la joie la plus douce et la plus vive? 11 nous l'apprend lui-même. C'est que dans l'instant de sa conversion Dieu s'empara de son âme, et l'inonda de ces plaisirs purs et célestes, près de qui les voluptés de la chair sont nonseulement insipides, mais odieuses et insupportables. Un témoin de ce poids mérite bien qu'on l'en croie sur sa parole.

Il est donc vrai que Dieu a infiniment de quoi dédommager ceux qui sacrifient pour lui toutes les vaines joies de ce monde. En douterait-on, si l'on voulait réfléchir un moment , si l'on voulait s'en rapporter à tous les pécheurs convertis sans exception, à tous les saints, à Jésus-Christ même qui nous l'assure si souvent dans l'Évangile? Mais on n'en veut

pas convenir, parce qu'on ne l'a pas éprouvé. Celui qui ne connaît que les plaisirs des sens, et dont l'âme est toute plongée dans la matière, ne peut comprendre qu'il y ait d'autres plaisirs d'un ordre supérieur, des plaisirs analogues à l'âme, et spirituels comme elle. Il sent la perte qu'il va faire ; et il n'a nulle idée du bonheur qu'on lui promet. Voilà ce qui l'arrête, ce qui lui fait envisager comme triste, comme amèreune vie dont toutes les douceurs sont pour l'esprit, et où il n'y a rien pour le corps.

Mais raisonnons un peu : et voyons si par des principes sûrs et solides, nous ne pourrions pas suppléer à Texpérience qui manque à cet homme charnel. Quel est l'auteur de ces plaisirs qu'on goûte par le canal des sens? Ce ne peut être que Dieu. C'est lui qui les produit dans l'âme : car Tâme qui en jouit est purement passive en ces rencontres; et la matière seule n'en peut être la cause. Il n'est pas un bon philosophe qui ne convienne de ceci. A quelle fin Dieu a-t-il établi ces sensations? Pour la propagation de l'espèce humaine, pour la conservation de cette vie mortelle. Ce sont autant de moyens dont le créateur se sert pour faciliter à Thomme l'exercice de ses diverses fonctions animales. Ces sensations lui sont communes avec les bêtes, en qui Dieu les fait naître pour les mêmes fins. Donc, ou il faut confondre Thomme avec les autres animaux; ou l'on est forcé de convenir qu'il y a pour lui des plaisirs d'une autre nature, des plaisirs qui lui appartiennent en propre, et dont il est capable de jouir même dès cette vie. Ce sont ceux qui lui conviennent

en qualité d'être intelligent, libre, susceptible de notions, de sentiments et d'actions morales. Ces plaisirs n'aliènent pas la raison comme ceux des sens : au contraire ils répurent et la perfectionnent : au lieu de mettre l'homme au même niveau que la brute, ils l'ennoblissent, et rélèvent au-dessus de lui-même, l'égalant aux purs esprits, tout assujetti qu'il esta un corps mortel. La philosophie même profane les a connus, et les a mis sans comparaison au-dessus des voluptés sensuelles. Si l'on en doutait, qu'on lise seulement le Phllèbe de Platon.

Mais entre les plaisirs que la raison se revendique, quels sont les plus relevés et les plus délicieux? Ce doivent être sans contredit ceux qui naissent du commerce de rhomme avec Dieu. Car il est évident que si Dieu a attaché des sensations si douces à certains rapports du corps humain avec d'autres corps : il a dû attacher, non des sensations, mais des sentiments incomparablement plus doux, plus délicats, plus pénétrants et plus intimes aux rapports immédiats do l'âme avec lui-même. Les premiers rapports n'ont pour objet que la vie animale : l'objet des seconds est la vie de l'àme elle-même : vie qu'elle tire de Dieu, et que son union avec Dieu peut seule entretenir. La fin des uns est une fin passagère, subordonnée, et de la dernière classe; la fin des autres doit subsister aussi longtemps que Dieu et l'âme : elle est la fin de rhomme par excellence; et elle tient le premier rang entre toutes les autres, qui ne sont à son égard que des movens.

Enfin il n'y a point de proportion naturelle entre l'àme et le corps ; ces deux substances ne sont pas faites l'une pour l'autre ; et elles ne sont unies que par un libre dessein de Dieu (1). Les sensations que Tàme reçoit à l'occasion du corps, lui sont comme étrangères : elles s'arrêtent à la surface, et n'ont aucune vertu propre à la rendre heureuse. Au contraire^, il y a une analogie essentielle entre Fâme et Dieu, qui malgré la distance du fini à l'infini, sont deux substances spirituelles, intelligentes, dont Tune est évidemment faite pour connaître et aimer l'autre, et pour goûter dans cette connaissance et dans cet amour une satisfaction, une joie, qui est sa félicité.

Cela étant, il est aisé à tout homme qui consulte sa raison de comprendre que les vrais plaisirs de l'homme ici-bas sont dans le service de Dieu, dans la pratique de la religion, dans le témoignage d'une bonne conscience, dans la paix qui accompagne l'accomplissement de ses devoirs. Ces plaisirs ne sont ni sensibles ni turbulents; mais ils sont tranquilles, profonds, et se goûtent dans l'intime de l'âme ; ils ne causent jamais ni regrets, ni dégoût, ni satiété; ils subsistent toujours, et sans interruption, môme parmi les accidents et les maux de cette vie. Au lieu de s'affaiblir avec l'âge, ils prennent chaque jour de nouvelles forces ; et ils ne sont jamais plus présents, plus vifs,

(1) Le corps et l'àme sont faits l'un pour l'autre, et Dieu a établi entre eux une proportion naturelle. Le contraire est une erreur professée par Descartes, par Malebranche, etc., et par un certain nombre de philosophes modernes. {Note de l'Éditeur.)

plus consolants qu'au moment de la mort, où les autres plaisirs nous quittent.

Tels sont les plaisirs de tout vrai chrétien. Tels et plus grands encore sont ceux des saints qui, comme Augustin, embrassent les conseils évangéliques, et renoncent à tout pour suivre Jésus-Christ. Leurs délices intérieures croissent à proportion qu'ils s'attachent à imiter plus parfaitement ce divin modèle, à porter leur croix, à mourir à eux-mêmes, à dépendre en tout de la grâce, à combattre les mouvements de la nature. Que les libertins blasphèment tant qu'ils voudront ce qu'ils ignorent; que les hommes sensuels ne conçoivent pas d'autres plaisirs que ceux qui chatouillent l'âme par les organes du corps ; que les chrétiens lâches et imparfaits gémissent sous le joug du Seigneur, et qu'ils le trouvent pesant ; c'est une vérité assurée dans l'Évangile, confirmée par l'expérience, et avouée par la raison, que Tunique bonheur de Fhomme en cette vie est dans l'observation de la loi de Dieu, dans la conformité de sa volonté à celle de Dieu; et que plus celte conformité est entière, plus aussi son bonheur est parfait. Craignez Dieu, dit l'Écriture, et observez ses commandements : car c'est là tout Vhomme (1). Si c'est tout Thomme, c'est toute la philosophie.

(1) Deuin Unie, et mandata ejus observa: lioc est enim omnis honio. Eccl. XII. 13.

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