INDIGNATION DU PÉCHEUR CONVERTI CONTRE LUI-MÊME
J'avais déjà appris à me courroucer contre moi pour mes péchés passésj afin de ne ijIus pécher à l'avenir,
Jam didiceram irasci mihi de prEeteritis^ ut de cœtero non peccarem. Lib. ix. cap. iv. n. 10.
Le premier sentiment qu'éprouve par rapport à soi tout pécheur véritablement converti, c'est la haine de soi-même. Cette haine naît principalement de son amour pour Dieu. Il se considère comme ayant été Tennemi de Dieu; et sous cet aspect, il ne peut que se haïr, parce qu'il aime Dieu ; et il se hait d'autant pluS;, qu'il l'aime davantage. Suivent les mouvements d'une sainte indignation contre lui-même. Que ne se reproche-t-il pas? Son audace, sa rébellion, son ingratitude, son insensibilité. Avoir offensé un Dieu si grand ! s'être révolté contre un si bon père ! avoir abusé des dons naturels, des grâces d'un si généreux. bienfaiteur! Avoir souillé par ses pensées, par ses désirs , par ses actions les regards d'un être si pur et si saint! Avoir méprisé les menaces de sa justice et
les promesses de sa miséricorde! Il ne s'en lient pas aux reproches; il prend contre lui-même les intérêts de Dieu ; il les venge sur soi ; il s'arme de zèle , et se déclare une guerre implacable. Il accomplit ainsi cette parole de David : Mettez-vous en colère, et ne péchez point (1) : colère sainte, colère inspirée de Dieu même, et souverainement agréable à ses yeux.
Mais voyons toutes les suites de cette colère dans un vrai pénitent. Il a dérobé tant qu'il a pu ses péchés aux yeux des hommes, et aux siens propres : l'œil de Dieu, le seul qu'il devait craindre, est le seul qu'il n'a pas craint. Il ira se jeter aux pieds d'un prêtre, et les lui déclarera tous. L'orgr.eil a élé le principe de ses péchés : il se couvrira d'une honte volontaire en les accusant; il en découvrira toute la bassesse, toute la noirceur, toute la turpitude, et ne gardera le silence sur aucune des circonstances les plus humiliantes. Loin de désirer qu'on le ménage, qu'on le traite avec douceur, il encouragera le ministre du Seigneur à ne pas l'épargner; il recevra avec docilité et reconnaissance ses réprimandes, ses salutaires corrections ; il acceptera de grand cœur la pénitence qui lui sera imposée, la jugeant trop douce en comparaison de ce qu'il mérite.
Il ne s'en tiendra pas là. Ce que le confesseur, par prudence, craindra de lui enjoindre, il se l'enjoindra lui-môme; ce qu'on se bornera à lui conseiller, il se le prescrira. Quant aux choses indispensables, restitutions, réparations, réconciliations, fuite des occa-
(Ij Irascimini, et nolitc peccare. Ps. iv. j.
sions prochaines, il ira au-devant de tout; il s'offrira généreusement à tout, il accomplira tout, quelque difficile qu'en soit l'exécution : et cela par le motif de cette haine de soi-même, tant recommandée dans l'Évangile.
Mais que haïra-t-îl? que poursuivra-t-il en soi? Tout ce qui Ta fait pécher. Il haïra ses sens, les privant non-seulement de toute satisfaction criminelle, mais môme des plaisirs quil pourrait leur accorder innocemment. Ce ne serait pas les punir, que de leur refuser uniquement ce qui est défendu : il leur ôtera ce qui est légitime et permis. Il haïra sa chair, cette chair molle et délicate qu'il a tant flattée. Non-seulement il lui retranchera les voluptés, les sensualités, les recherches interdites par la loi de Dieu ; mais il la matera par l'abstinence et le jeûne; il la maltraitera, et la réduira par des privations et des austérités. Il haïra cet orgueil, cette folle estime de soi-même ; et il s^excitera intérieurement à se mépriser, à s'humilier, à se confondre, à s'anéantir : bien persuadé qu'en cela il ne fait que se rendre justice. Car que mérite un pécheur superbe et insolent, sinon le mépris, l'opprobre et la confusion de la part de Dieu qu'il a outragé; de la part des hommes qu'il a scandalisés ou provoqués à pécher; de la part de soimême, puisqu'il s'est déshonoré, avili, dégradé par sa conduite passée ?
Quand donc Dieu l'humiliera par des tentations et des épreuves ; quand sa vie nouvelle le rendra l'objet des railleries des impies et des libertins ; quand ses
désordres précédents l'exposeront à quelques mortifications, à des médisances, à des calonmnies même, à des jugements faux et téméraires; il reconnaîtra humblement qu'il a mérité tout cela, et encore davantage : ce qui le disposera à la douceur, à la patience, au pardon des injures. Le sentiment de sa propre misère, des révoltes importunes de la chair, de sa pente secrète au mal, de sa répugnance pour le bien, de la difficulté à se vaincre, lui rappellera les funestes effets de ses habitudes criminelles ; et lui apprendra quelles tristes traces, quels affreux ravages le péché laisse dans une âme, même après qu'il est pardonné. Il en concevra plus de défiance de luimôme; il en comptera moins sur ses propres forces, et ne s'appuiera plus que sur Dieu.
Enfin, il haïra cet amour-propre, qui lui a fait rapporter tout à lui-même ; cette volonté propre qu'il a préférée en tout à celle de Dieu ; cette liberté qu'il a portée jusqu'à l'indépendance, jusqu'à s'irriter contre la loi divine qui la gênait. Et par un eflet nécessaire de cette hainC;, il s'oubliera entièrement pour ne s'occuper plus que de Dieu ; il ne pensera à lui-même qu'avec horreur; il négligera ses intérêts personnels, et n'en connaîtra plus d'autres que ceux de Dieu. Il captivera sa volonté sous l'empire de la grâce, et se fera un devoir de la soumettre absolument à la volonté divine. Tous ses désirs, toutes ses affections, toutes ses craintes n'auront que Dieu pour objet, et ne tendront qu'à sa gloire et à son service. Quant à sa liberté dont il a si mal usé, il la remettra entre les
litué, et qui prostitue encore chez bien des nations à la créature l'hommage qui n'est dû qu'au créateur. Ce prodigieux égarement a été autrefois celui de tout le genre humain; il a été celui de nos ancêtres; et il serait encore le nôtre, oui l'égarement de chacun de nous, si la lumière de l'Évangile n'avait dissipé ces épaisses ténèbres, et rendu notre raison à elle-même.
Mais notre siècle a vu, et voit quelque chose de plus monstrueux encore. Il a vu des hommes nés chrétiens, élevés dans les principes de la vraie et seule religion, éclairés du flambeau de la plus saine philosophie, former entre eux une ligue pour abjurer et faire abjurer à leurs semblables et la révélation, et la philosophie, et le sens commun; pour déclarer la guerre à Dieu, pour Tattaquer dans son être, pour le braver jusqu'à dire : qu'il me foudiviCf s'il existe, à ce moment que j'écris contre lui{\) ; pour soutenir que l'univers n'a point de cause de son existence, qu^il est l'ouvrage du hasard, et que la matière, l'unique substance qu'ils veulent reconnaître, tient d'elle-même son être, sa forme, son mouvement. Quelle fièvre, quelle frénésie d'impiété!
Il a vu des hommes admettre à la vérité un Dieu ; mais un Dieu enchaîné par une aveugle fatalité, gouverné par des lois dont il n'est pas l'auteur, soumis à son propre ouvrage qu'il n'a pu se dispenser de faire tel qu'il est, esclave de la nécessité, et moins libre que l'homme qui dispose de ses actions : divinité à qui l'on ne doit ni ho/mmage, ni reconnaissance, ni prière; avec qui notre nature n'a aucun rapport moral, qui n'est
[\) Système de la Nature,
rien pour nous comme nous ne sommes rien pour elle.
Il a vu des hommes s'ériger en censeurs, ou plutôt en blasphémateurs de la providence; s'élever avec audace contre la sagesse et la bonté de Dieu; l'accuser de cruauté envers le genre humain; et lui imputer les maux dont nos passions sont la principale cause, ou qui sont la juste punition de nos crimes.
Ennemis de la Divinité, vous ne méritez pas qu'on parle à votre raison, puisque vous y renoncez; vous méritez encore moins qu'on parle à votre cœur; il est trop corrompu : et c'est sa profonde corruption qui a enfanté ces systèmes aussi extravagants qu'impies. Le seul parti qu'il y ait à prendre à votre égard est de vous plaindre, de vous abandonner à votre sens réprouvé, devons mettre par tous les moyens possibles hors d'état de dogmatiser. Vous êtes les fléaux de la société humaine; et si vos principes pouvaient être universellement reçus, vous feriez de l'univers un lieu d'horreur, où régneraient tous les crimes, et où chacun ne trouverait de sûreté que dans la violence ou la fraude. Vous savez mieux que personne que votre doctrine est fausse, abominable, inadmissible, impraticable, destructive de tout bien, de tout lien parmi les hommes : la haine que vous portez à Dieu est le seul motif qui vous détermine à la publier. Vous ne montrez en cela que l'impuissance de votre rage; et vous en êtes d'autant plus dignes, vous et vos écrits, de l'exécration publique.
Mais laissons ces monstres. D'autres moins cou-
pables, parce qu'ils ne dogmatisent pas, vivent d'ailleurs dans un oubli absolu de la Divinité. Investis de ses bienfaits, ils en usent sans règle et sans mesure; ils ne se refusent aucun plaisir; ils les recherchent avec fureur; ils y mettent leur félicité, et ils ne pensent pas à celui dont ils les tiennent. Il n'a aucune place ni dans leur esprit, ni dans leur cœur; ils ne lui rendent aucun hommage; ils n'espèrent, ils ne craignent rien de lui ; il est pour eux comme s'il n'existait pas. Le présent les occupe, les fixe, les absorbe; ils ne songent ni d'oîi ils viennent, ni où ils vont. Leur âme enfoncée dans la matière n'a que des sensations : tout ce qui s'élève au-dessus des sens est une région inconnue pour eux. En vain les créatures leur crient : Nous ne nous sommes pas faites; c'est à Dieu que nous devons l'être : ils n'entendent point cette voix, parce qu'elle ne frappe pas leurs organes, et que leur raison est sourde à tout cri qui s'adresse directement à elle. Quel bruit pourrait réveiller des hommes si profondément assoupis? comment les retirer de cette ivresse continuelle qui les abrutit? Ils se sont rangés parmi les animaux qui n'ont point d'entendement; ils ne connaissent que les voluptés corporelles, et toute leur industrie ne va qu'à se les procurer. Tirezles de là; ils croient n'être plus rien.
Il en est d'autres enfin, et c'est le plus grand nombre, qui connaissent Dieu, qui y pensent quelquefois, qui ont des sentiments de religion ; mais qui, emportés par leurs passions, se livrent, non sans remords, aux objets qui les excitent. Ils savent qu'ils vont contre la
défense du créateur; mais ils s'irritent de cette défense, et ils se permettent de raisonner contre elle, pour apaiser les cris de leur conscience. Pourquoi, disent-ils, Dieu a-t-il mis tant d'attraits dans les créatures? pourquoi nous a-t-il donné un penchant si violent pour elles? Ou il ne fallait pas nous interdire ce qui nous cause tant de plaisir ; ou il ne fallait pas attacher tant de plaisir à des jouissances qu'il voulait nous interdire. Ignorait-il que nous sommes tellement faits, que la défense ne sert qu'à enflammer davantage la concupiscence? C'est ainsi que l'homme s'efforce de se justifier à lui-même son désordre ; qu'il en rejette la cause sur Dieu ; qu'après avoir abusé des créatures contre la réclamation de sa raison, il abuse ensuite de sa raison pour excuser, ou môme pour autoriser cet abus, et y persévérer avec impunité.
Mais qu'il écoute dans le silence de ses passions ces mêmes créatures dont il abuse. Elles lui diront que si le plaisir qu'il tire de leur usage est un don du créateur, il doit donc aimer celui qui est Tauteur de ce plaisir, et ne pas chercher dans ce plaisir même un prétexte de l'offenser. Elles lui diront que l'Être infiniment sage a eu des vues dignes de lui dans l'institution de ces plaisirs; qu'il a pu et dû en régler l'usage, et le fixer à certaines bornes, qu'il ne nous est pas permis de franchir sans une manifeste rébellion ; que Dieu serait contraire à lui-môme, s'il pouvait sou-ffrir que l'homme s'attachât aux objets sensibles, au préjudice de l'amour qui lui est dû. Elles lui diront que pour un être raisonnable, tout plaisir qui n'est pas in-
nocentne saurait être pur, ni se goûter paisiblement; parce que son premier et son plus grand plaisir doit être d'observer fidèlement la loi de son créateur, et qu'il doit avoir en horreur tout ce qui plaît aux sens, dès qu'il est pour la raison un objet de défense. - Ah ! que les saints savent faire un tout autre usage des créatures ! L'univers est pour eux un grand livre, où ils lisent partout le^nom de Dieu. Ils voient cet auguste nom gravé sur tous les objets. Non-seulement le ravissant spectacle du ciel, le cours des astres, les révolutions des saisons , l'harmonie et le concert de toutes les parties de ce grand tout, le rapport des effets aux causes et des moyens à la fin; mais chaque objet particulier, une fleur, une plante, le moindre insecte, tout leur rappelle Dieu, tout les élève à Dieu, tout leur représente Dieu, tout est pour eux une matière de contemplation, un sujet de louange, de bénédiction et d'amour.
Jamais leur esprit ne s'arrête à ce qui frappe les sens;mais pénétrant plus avant, il remonte à la cause universelle , qui donne à tout Tôtre, le mouvement, la vie, l'intelligence. Ils voient Dieu comme l'âme du monde, comme le principe qui produit tout, qui conserve tout, qui régit tout, à qui chaque chose doit ses qualités, ses propriétés, les animaux leurs divers instincts, et qui découvre une ombre légère de ses perfections dans les différents objets de la nature. Ils comprennent parfaitement que si la main puissante du créateur cessait un instant de soutenir le monde, il retomberait dans le néant; que s'il cessait de le gou-
verner^ cet admirable mécanisme ne serait que désordre et confusion. Sans être de profonds physiciens, les saints sont les seuls vrais philosophes, les seuls qui aient de grandes vues; parce que Dieu, qui est la grandeur même, est toujours le terme de leurs réflexions; parce qu'ils tirent du physique des conséquences morales, ramenant tout à la piété, à la crainte et à Famour du Seigneur, en quoi consiste la vraie sagesse.
Mais ce qui excite le plus leur admiration et leur reconnaissance, c'est de penser que tout cela est fait pour rhomme, et pour la moindre partie de l'homme, qui est son corps, pendant le séjour passager qu'il doit faire sur la terre ; et que Dieu n'a rien épargné pour embellir le lieu de son exil. Si la voie est si belle, s'écrient-ils^ que sera-ce donc du terme? Si le pèlerinage nous offre tant de charmes, que nous est-il réservé pour la patrie? Si dans cette vie périssable, Dieu a préparé un palais si magnifique à ce corps mortel, quelle merveilleuse demeure a-t-il destinée à notre âme, et même à nos corps, dans la vie future, dans celte vie qui ne passera jamais?
Telles sont les pensées des saints à la vue des objets sensibles : pensées qui les jettent dans le ravissement; qui leur causent un plaisir pur, mille fois plus délicieux que celui qu'on goûte par l'entremise des sens. Dieu les dédommage des voluptés grossières qu'ils lui ont sacrifiées, par des voluptés d'un ordre supérieur, dont les créatures sont l'occasion : c'est ainsi qu'ils en jouissent.
Mais pour trouver sur la terre môme celte source
de plaisirs célestes, il faut être, comme les saints, détaché de tout; il faut user de ce monde comme n'en usant point; il faut purifier ses affections, et ne souffrir aucune tache, aucune souillure dans cet oeil intérieur destiné à voir Dieu, soit en lui-même, soit dans les choses créées. Ici les mondains ne m'entendent pas, ils n'ont aucune expérience de ce que je dis : cela passe toutes leurs idées, et ils ne balancent pas à prononcer que ce sont là de pieuses rêveries. Mais qu'ils cessent d'être mondains, qu'ils essaient de s'élever audessus des sens, qu'ils écoutent la raison et la foi, qu'ils commencent à aimer Dieu, à lui rapporter tout, à le chercher partout : tôt ou tard ils le découvriront, ils le goûteront, et ils comprendront alors que pour une âme pure il n'est point de spectacle plus ravissant que celui de la nature, quand on ne s'arrête pas à elle, mais qu'on remonte jusqu'à son auteur.