DU CRI QUE LES CRÉATURES ADRESSENT A L'HOMME
J'interroge les créatures par le regard de mon âme : elles me répondent par leur beauté.
Interrogatio mea, intentio raea ; et responsio eorum, species eorum. Lib. x. cap. vi. n. 9.
Comment peut-on interroger des êtres qui n'entendent pas ou qui ne comprennent pas? Et quelle réponse peuvent-ils faire, eux qui sont muets, ou dont la voix n'articule rien? Je les interroge, dit saint Au-
gustin, dans le secret de ma raison, par le regard attentif et réfléchi que porte sur eux l'intelligence : je leur demande ce qu'ils sont, de qui ils sont, pourquoi ils sont. Et ils me répondent en se présentant à moi avec leur vie, leurs mouvements, leurs beautés, leurs propriétés, leur ordre, leurs rapports, leurs usages. Le langage qu'ils me tiennent s'adresse d^abord à mes sens ; de là il passe à l'esprit ; et il faut pour l'entendre que Tesprit suit dans la m.éditation, et dans le silence de la contemplation. Qu'il est clair, qu'il est expressif, ce langage ! Qu'il a d'éloquence et d'énergie !
Mais encore quel est ce cri si haut, si pénétrant, si général, et si uniforme des créatures? Que nous disentelles toutes ensemble, et chacune en particulier? Car elles ne parlent qu'à nous, et nous sommes les seuls dans l'univers qui puissions les entendre.
0 toi qui nous contemples avec autant de plaisir que d'admiration ; loi qui recherches notre origine, qui étudies notre nature et nos qualités; toi qui tires de nous tant d'usages, soit pour la nécessité, soit pour la commodité, soit pour l'agrément de ta vie : ne nous en sache aucun gré : tu ne nous dois rien. Nous te servons, nous sommes entièrement à ta disposition; mais nous ne te connaissons pas; nous ne nous connaissons pas nous-mêmes ; nous ignorons à quoi nous sommes propres, et quels services lu peux attendre de nous. Nous sommes seulement sous la main, afin que tu nous emploies selon tes desseins. Telle est notre destination : nous la remplissons exactement, et nous ne pouvons nous en écarter.
Mais cette destination ne dépend ni de nous, ni de toi : elle vient de plus haut. Comme nous ne nous sommes pas faites, tu ne nous a pas faites non plus. Élève-toi jusqu'à notre auteur ; vois en nous ses bienfaits, admire sa sagesse, loue sa puissance, reconnais sa bonté et sa libéralité à ton égard, respecte ses ordres dans l'usage que tu fais de nous, et ne les transgresse pas. Tu es au-dessus de nous par ton' intelligence et ta liberté, par l'empire que tu as sur nous, par notre fin qui nous subordonne à toi. Mais tu es au-dessous de celui qui nous a faites; et tu dois lui obéir par ta volonté aussi ponctuellement que nous lui obéissons par nécessité.
Ne te dégrade pas : n'oublie pas ni ce que tu es, ni ce que nous sommes. Ne va pas chercher ton bonheur près de nous : il n'y est pas, ni ne peut y être. Ce n'est pas en vue de ton âme que nous avons reçu l'existence; mais en vue de ton corps. Nous passons, et ta vie présente passe aussi : à ta mort nous ne sommes plus rien pour toi. Mais toi-même, n'es-tu plus rien, lorsque tu meurs? Ton âme qui ne tire de nous aucun service immédiatement pour elle-même, ton âme qui l'élève si fort au-dessus de nous, meurtelle en se séparant de ton corps? Et ta fin est-elle pareille à celle des bêtes ? Dieu qui nous a créées pour toi, ne t'a-t-il pas créé pour lui ? N'as-tu pas des rapports avec lui, comme nous en avons avec toi? mais des rapports d'un autre ordre, des rapports plus nobles, des rapports moraux, purement spirituels, d'une intelligence créée à l'intelligence créatrice.
Oui, il y a une distance infinie entre ta destinée et la nôtre. Mesure-la, si tu peux, cette distance, et en te comparant à nous, sois étonné de ton excellence. Ce n'est point par ta masse, ni par tes forces, ni par tes organes que tu l'emportes sur nous : tant d'animaux sont plus grands, plus forts, plus agiles, ont les sens plus subtils que toi. Et quoiqu'ils aient en eux un principe de vie, de sentiment et d'instinct, et qu'à cet égard ils aient quelque chose de commun avec toi : quelle prodigieuse différence le créateur n'a-t-il pas mise d'ailleurs entre eux et toi !
Tu peux le connaître ce créateur, cette cause universelle de toutes choses : tu peux te former une idée de ses perfections. Il a même imprimé en toi la notion transcendante de l'infini : et c'est par cette notion que tu apprécies le mérite, que tu fixes les bornes de chaque créature, que tu vois qu'elles sont toutes devant lui, même les plus parfaites, comme si elles n'étaient pas.
Tu comprends que toute vérité est en lui, qu'il est lui-même la vérité par essence, que tout ce qui est hors de lui, n'est que par lui, et n'a que l'ombre de sa réalité. Tu comprends que cette belle lumière qui éclaire l'univers, qui répand des couleurs si vives et si variées sur les objets, qui en rend visibles toutes les beautés et les proportions, n'est qu'une image très-imparfaite de la lumière qui brille dans le monde intelligible : lumière dont Dieu est la source, lumière qui éclaire tous les esprits, et qui leur découvre à chacun selon leur degré d'intelligence, les beautés qui
ne passent pas, les proportions qui ne changent pas, les essences qui ne s'altèrent pas, les idées éternelles comprises dans Tidée infinie et universelle qui les réunit et les concentre toutes.
Non-seulement tu peux connaître Dieu, soit dans ses ouvrages, soit en lui-même : mais tu es capable de l'aimer : tu es fait pour le connaître et l'aimer. La première notion que ta raison aperçoive, est celle de Dieu : tu en dérives toutes les autres notions primitives. Ton premier désir est celui de le posséder. Ta volonté aspire sans cesse au souverain bien, au bien infini : elle s'y porte de toute sa force : aveugle qu'elle est, et sujette à être trompée par les passions, dans son erreur même c'est toujours cet objet qu'elle poursuit; et elle rejette bientôt tout ce qui ne répond pas à l'immensité de son désir. La marque infaillible que tu es fait pour aimer Dieu, c'est que tu te fais un Dieu de tout ce que tu aimes, et que tu lui prêtes, par rapport à toi, ce qui ne peut convenir qu'à Dieu. Creuse cette pensée : elle mérite que tu Tapprofondisses.
Nous avons nos lois : tu as aussi les tiennes. Mais considère avec quel respect Dieu a ménagé ta liberté. Nos lois sont l'effet d'un ordre absolu, que nous suivons aveuglément : notre obéissance est nécessaire, etji^est d'aucun mérite pour nous. A notre égard tout se réduit au physique, et nous ne sommes susceptibles d'aucune moralité. Pour toi, c'est l'ordre moral qui fonde ta prééminence : tu n'y es pas asservi : il cesserait d'être moral, s'il n'était pas laissé à ton choix.
408 MORALE TIRÉE DES CO.\FESSIO>ÎS
Des lois bien autrement importantes que les nôtres sont imposées à ta raison et à ta conscience. Tu les connais; tu en sens l'équité; tu n'en ignores pas la sanction; tu sais que de leur observation dépend ton bonheur ou ton malheur éternel. Mais tu les suis librement : tu es l'arbritre de ton sort : Dieu Ta mis entre tes mains. Toi seul es capable de bonté et de malice morale : ta détermination te rend bon ou méchant, digne de récompense ou de châtiment, ami de Dieu ou son ennemi, heureux par son amitié, malheureux par sa haine.
Voilà ce que les créatures^ dans leur langage muet, disent à chacun de nous, quand nous les envisageons en elles-mêmes, et par rapport à leur auteur, et que nous nous comparons à elles. Voilà ce qu'elles nous apprennent de Dieu et de l'homme. Que Dieu est grand absolument et sans comparaison, lorsqu'on l'étudié dans ses œuvres et dans le livre de la nature ! Que la dignité de l'homme est sublime, lorsqu'on le met en parallèle avec le reste de cet univers, et même avec l'univers entier ! Tout n'est rien auprès de lui, puisque tout est pour lui seul. Mais si sa dignité a pour fondement unique ses rapports moraux avec Dieu, combien Dieu, tout infini qu'il est dans l'ordre physique, est-il infiniment plus grand dans l'ordre moral !
Cet ordre moral lui-même, tel que la raison nous le découvre, qu'cst-il auprès de l'ordre de la grâce que la religion chrétienne nous révèle? Ici se montre éminemment toute la dignité de l'homme, et le prix de son âme, par les rapports surnaturels que Dieu a dai-
gné lui donner avec lui ; par la fin à laquelle il lui a plu de le destiner; par ce qu'il lui en a coûté pour le racheter, et lui rendre les moyens de salut qu'il avait perdus par sa faute. Son corps même n'est plus une vile matière organisée, et préparée pour les fonctions naturelles de l'âme à laquelle il est uni. Cette union doit subsister éternellement; le corps doit participer icibas à sa manière à la sainteté de l'âme, être consacré à Dieu comme elle, être le temple de l'Esprit saint, contracter même une espèce d'alliance avec la Divinité par son union avec le corps de Jésus-Christ, pour partager un jour avec l'âme son immortalité, sa spiritualité, son incorruptibilité, toutes ses qualités glorieuses. Mais que Dieu lui-môme, connu par la révélation, acquiert à mes yeux de grandeur ! S'il me donne une si magnifique idée de sa puissance, en tirant, par un simple acte de sa volonté, et les esprits et les corps du néant : il m'en donne une incomparablement plus sublime de sa bonté, de sa sainteté, de sa justice, quand il s'unit à notre nature, pour expier nos offenses par l'efl'usion de son sang; quand l'Homme-Dieu nous sanctifie par l'application de ses mérites, quand il nous nourrit de sa chair adorable.
Quel est le mal du péché^ puisqu'il ne faut pas moins que les souffrances, que les humiliations, que l'anéantissement d'un Dieu pour le réparer ! Quel est le prix de la grâce, puisqu'il ne faut pas moins qu'un Dieu pour nous la mériter ! Oh ! qu'il est saint, le Dieu qu'offense le péché ! Qu'il est grand, le Dieu auquel il faut qu'une personne divine satisfasse pour le péché ! Qu'il
est bon, le Dieu qui s'abaisse jusqu'à prendre notre nature en réparation de l'outrage fait à la majesté divine par le péché ! Qu'il est plein de miséricorde ce Dieu qui nous pardonne toutes les fois que nous avons un regret sincère de l'avoir offensé !
Mais si aux yeux de notre faible raison Dieu est si admirable dans l'ordre de la nature; si la foi nous le montre plus admirable sans comparaison dans l'ordre de la grâce; que nous paraîtra-t-il donc dans l'ordre de la gloire, où nous le verrons sans voile, sans énigme, tel qu'il est, face à face ! Que serons-nous alors nous-mêmes? Et par quel efîort de sa puissance rendra-t-il un esprit créé capable de contempler son essence incréée, et de soutenir le poids de sa gloire infinie? Le spectacle de ses ouvrages me jette dans le ravissement : et encore n'en comprends-je que bien peu de chose. Les vérités que me présente la foi, m'étonnent et m'humilient par l'excès de leur hauteur. Mon esprit les croit et les adore; et il "en conçoit en quelque sorte la sublimité, en ce qu'il se sent trop faible pour y atteindre. Quelle sera donc l'élévation de mes pensées, quels seront mes sentiments, quand je contemplerai, non d'une vue passagère, mais d'une vue fixe et éternelle, immédiatement en lui-même, sans ombre, sans nuage, le Dieu de la nature, le Dieu de la religion, le Dieu de la gloire ! Taisons-nous ici. Ce qui nous est réservé ne peut ni s'exprimer, ni se concevoir.
O homme, tu n'interrogeras plus alors les créatures pour connaître Dieu, mais imparfaitement. Tu ne con-
sulteras plus la foi, pour t'en former une idée plus haute, mais obscure. Tu le verras à découvert; tu l'aimeras; tu le posséderas; tu partageras sa félicité, l'ineffable félicité du souverain bien. Voilà à quoi tu es appelé : voilà pourquoi tu as été créé, pourquoi tu as été racheté. Si tu crois ceci, je n'ai plus rien à te dire. Mais que je te plains, si tu ne le crois pas, et si tu ne veux pas le croire !
l'homme assujetti aux créatures ne peut pas