EN JUGER
Les hommes se soumettent aux créatures par l'amour qu'ils ont pour elles ; et devenus leurs sujets, ils ne peuvent plus en juger.
Homines. . . ainore subdiintur eis (creaturis), et subditi judicare non possunt. Lib. x. cap. vi. n. 10.
L'homme étant la plus noble des créatures, et ayant sur elles un véritable domaine par l'intelligence qui l'élève au-dessus d'elles ; il lui appartient d'en porter son jugement : et c'est par la manière juste et vraie dont il en juge, qu'il honore leur créateur et le sien. Lui seul connaît leur auteur, leur destination, leurs propriétés. Sous chacun de ces rapports, il a des raisons de louer Dieu, de l'admirer, de lui rendre grâce. Il est à cet égard l'interprète et la bouche de la nature entière, qui ne peut bénir et glorifier Dieu que par lui.
Mais pour cela il faut qu'il juge des créatures selon
la vérité; et que ce jugement lui serve de règle dans son attachement pour elles, et dans l'usage que Dieu lui permet d'en faire. Il faut qu'il conserve toujours sur elles sa supériorité; qu'il n'établisse pas sa fin en elles; et que, selon la pensée de saint Augustin, il en use seulement, et qu'il n'en jouisse pas : c'est-à-dire, qu'il ne se rapporte point à elles; mais qu'il les rapporte à soi, se rapportant avec elles à Dieu, qui est le centre auquel toute son estime et toutes ses affections doivent aboutir.
Comment donc le jugement de l'homme se pervertitil sur cet important objet? Saint Augustin l'explique en deux mots. Il aime, dit-il, les créatures démesurément ; il se livre à elles avec emportement ; il s'en rend l'esclave, jusqu'à y attacher son repos et son bonheur. Dès lors il perd son empire naturel sur elles; il s'en laisse dominer; et aveuglé par sa passion, il n'est plus en état d'en juger conformément à la raison. Ce n'est plus sa raison qu'il écoute , mais son cœur corrompu parl'amourexcessifqu'iileur porte: et le cœur, accoutumé à y tendre et à s'y unir comme au but unique de ses désirs, ne tarde pas à séduire l'esprit, à en obscurcir les lumières, à substituer de faux principes aux véritables, et à lui ôter les moyens de raisonner juste sur les objets qui l'environnent.
Gomment veut-on que l'homme se souvienne alors de ce qu'il est à l'égard de Dieu, et de ce que les autres créatures sont à son égard ? Comment veut-on qu'il mette chaque chose à sa place; qu'il garde luimôme son rang; et qu'en s'estimant infiniment moins
que Dieu, il s'estime supérieur à tout le reste? Son cœur renverse cet ordre. Il commence par se donner tout entier aux créatures; il n'aspire qu^à en jouir; il ne se croit heureux qu'autant qu'il les possède. Il les met donc au-dessus de soi; il s'asservit à elles; il en fait ses dieux. C'est ainsi qu'il s'avilit lui-même, qu'il oublie le vrai Dieu, et le compte pour rien.
Mauvais juge de la naturC;, mauvais juge de luimême, plus mauvais juge de Dieu, il n'a plus ni règles, ni principes ; il ne voit plus chaque chose comme elle est, mais comme son cœur désire qu'elle soit. Ses affections dépravées président à ses raisonnements : et dans quelles erreurs ne le précipitent-elles pas ! Car, pour n'être pas troublé dans la jouissance des créatures, il prend le parti, ou de faire taire sa raison, et de s'interdire toute réflexion qui le ramènerait à la vérité; ou d'employer toute la force de son esprit à justifier les égarements de son cœur, et à imaginer toutes sortes de systèmes favorables aux passions.
De là deux espèces d'hommes indignes de ce nom qu'ils déshonorent : les hommes passionnés qui se livrent aveuglément à leur objet, soit l'argent, soit les honneurs, soit les plaisirs; sans se mettre en peine s'il y a une religion, une vie future, un juge suprême; sans penser à ce qu'ils sont eux-mêmes, ni s'ils ont une autre destinée que celle à laquelle ils visent sur la terre : elles impies, qui ajoutant l'irréligion à leurs autres dérèglements, s'élèvent contre toute vérité, soit naturelle, soit révélée, qui condamne leur orgueil et leurs autres passions ; et ne veulent souffrir ni
maître, ni loi, ni frein, ni joug. Ainsi, l'usage désordonné des créatures corrompt tous les sentiments du cœur, aveugle ou pervertit la raison, et a pour terme l'insensibilité ou l'irréligion.
La nature n'est plus alors un livre qui éclaire et qui instruit Fhomme : elle ne parle qu'aux sens du libertin ; Tavare y envisage tout du côté de la cupidité ; l'ambitieux y rapporte tout à la passion de dominer ; l'incrédule n'y voit que l'ouvrage du hasard. Le premier ne diffère de la brute qu'en ce qu'il met plus de raffinement et d'emportement dans ses débauches; plus d'industrie à se procurer des sensations voluptueuses, à les varier, à les prolonger. Le second est, selon saint Paul, un véritable idolâtre, qui adore un vil métal, et lui sacrifie l'équité, l'honneur, la conscience. L'ambitieux est à lui-môme son idole, et voudrait s'attirer les hommages de l'univers entier. Pour l'impie, poussant l'orgueil, la malignité et l'absurdité à tout excès, il foule aux pieds les principes; il ne veut point de Divinité; ou il s'en fait une à son gré, pour vivre dans l'indépendance , et n'avoir rien à craindre après la mort.
Mais que gagnent-ils les uns et les autres à oublier, ou à obscurcir la vérité? En subsistera-t-elle moins? En aura-t-elie moins les effets qu'ils appréhendent, sur lesquels ils s'étourdissent, ou qu'ils s'efforcent d'anéantir? Les passions sont-elles donc si éclairées, si impartiales, si intègres, que nous devions les prendre pour juges, et seuls juges de nos plus grands intérêts? Corrigeons notre attachement excessif aux créatures;
faisons-en l'usage que la raison nous dicte, que la tempérance nous prescrit, que le bon ordre de la société et le bien public nous commandent, que notre paix même et notre repos exigent : nous ne serons point exposés, ni à nous méconnaître nous-mêmes, ni à méconnaître Dieu, sa providence et ses lois. Nous serons raisonnables ; nous serons religieux ; nous serons heureux^ autant qu'on peut Têtre ici-bas, par l'espérance d'une meilleure vie.
DIGNITÉ DE l'homme.
On admire les merveilles de la nature ; et l'on se laisse de côté sans s'admirer.
Et euiit homines admirari alla montium, et iagentes fluctus maris, etc.; et relinquunt seipsos. Lib. X. cap. vin. n. 15,
Saint Augustin fait cette réflexion au sujet de la mémoire, dont il dit de si belles choses. Il a bien raison de s'étonner, non de ce que l'homme admire le grand spectacle de la nature, mais de ce qu'il ne s'admire pas davantage lui-même : car il est plus digne d'admiration lui seul, que tout le reste de Tunivers ensemble. Ceci n'est point une exagération : c'est une vérité qui est telle au jugement de Dieu même. Apprenons une bonne fois à nous estimer ce que nous valons. Cette considération ne doit pas nous inspirer d'orgueil : parce qu'en nous examinant nous verrons que nous
n'avons rien de nous-mêmes, et que nous tenons tout de Dieu. Mais elle est propre à nous élever l'àme, à ennoblir nos sentiments, à nous dégager des sens et de la matière, à nous détacher des choses d'ici-bas, et à transporter au ciel nos pensées et nos affections.
Tout ce que l'univers offre de plus frappant; la voûte céleste, le soleil, la lune et les étoiles qui l'embellissent et qui nous éclairent; la vaste étendue de l'Océan; la terre avec toutes ses productions; la matière inanimée, quelque belle, quelque ordonnée, quelque proportionnée qu'elle soit : tout cela est fort inférieur au moindre insecte : tout corps organisé, vivant et aninié, l'emporte sans difficulté sur ce qui n'a ni organisation, ni âme, ni vie. Cela est incontestable.
De plus, entre les animaux, il y a bien loin du ver qui rampe, du moucheron qui vole, jusqu'au cheval, au lion, à l'éléphant, à l'aigle. L'instinct met encore une très-grande différence entre les bêtes, et donne aux unes beaucoup de supériorité sur les autres.
Mais qu'est-ce que l'animal le plus accompli, soit pour le corps, soit pour l'industrie et les qualités qui tiennent à l'instinct, si on le compare avec Thomme ? Sa taille droite, ses regards qui se portent vers le ciel, son front où est peinte la majesté, son visage où s'expriment les passions et les divers mouvements de son àme, sa voix articulée, ses bras, ses mains, la disposition générale de son corps, lequel est flexible à tous les mouvements, et approprié à l'exercice de tous les arts; bien d'autres choses de cette nature
qui n'appartiennent qu'à l'homme, laissent déjà entre lui et les autres animaux une distance immense.
Aussi ce corps est-il fait pour une âme d'un ordre fort supérieur à celle des bêtes. L'instinct animal, tout admirable qu'il est, peut-il être mis en parallèle avec l'adresse de l'homme, avec l'universalité, la perfectibilité de ses talents? La bête n'invente rien, ne corrige rien, ne perfectionne rien. Mais que d'arts, que de sciences sont des effets de l'invention humaine ! Avec des couleurs savamment ménagées, l'homme trace sur la toile les plus belles iîgures ; il leur donne du relief, de la vie, de l'expression, au point de faire illusion aux yeux. Le marbre devient souple et animé sous son ciseau; les pierres, les métaux, le bois, la dépouille des animaux, les diverses productions de la terre, tout se façonne entre ses mains, tout est rendu propre à ses usages.
Il a mesuré la distance des astres; il en a calculé les mouvements ; il en a même imité les révolutions. Il s'est ouvert une route sur la mer ; il a créé de nouvelles langues, et inventé l'art d'écrire. L'air, l'eau, le feu, la terre, les animaux, tout est soumis à sa force, à son travail, à son industrie , à son génie. Ce détail est inépuisable. Ce n'est pourtant encore là que ce que l'âme humaine a fait à l'aide de son corps sur la matière.
Cette âme est bien plus admirable encore, considérée en elle-même et dans ses facultés; dans son imagination, sa mémoire, son entendement; dans sa volonté, sa liberté, sa conscience; dans le pouvoir
qu'elle a de réfléchir sur sa nature, et sur tout ce qui se passe en elle. L'âme des bêtes n'a ici de commun avec elle que les facultés, les opérations et les affections relatives au corps et aux objets extérieurs; à la réflexion près, qui n'appartient qu'à Thorame.
Mais les relations morales de notre âme, soit avec Dieu, soit avec ses semblables, la font sortir absolument du rang des autres créatures, et lui donnent une élévation qui lui est uniquement propre. Elle est faite à l'image de Dieu ; c'est-à-dire, qu'elle est capable de le connaître, de l'aimer, de le posséder. Elle n'est point créée, comme les autres âmes, pour la vie présente, ni pour le temps : rien de ce qui finit ou peut finir n'est digne d'elle. Sa destination est d'être unie pour toujours à l'Être éternel, qui l'a rendue participante de son immortalité. Tous les biens que la nature étale à ses regards, tous les plaisirs qu'elle lui offre, sont au-dessous d'elle, et ne méritent pas son affection. Dieu est le seul objet qui réponde à l'immensité de ses désirs : pour être heureuse, il faut qu'elle en jouisse, et qu'elle soit assurée d'en jouir toujours. Sénèque disait : Je suis trop grand, et né pour de ti'op grandes choses, pour être le vil esclave de mon corps (1). Cependant ce philosophe n'avait qu'une notion très-imparfaite de la dignité de son âme; et il n'en avait aucune de son éternelle destination.
Ce qu'une raison pure, éclairée, dégagée de tout préjugé et de toute illusion des sens, apprend à
(1) Major suiTij et ad majora genitus, quani ut inaiicipium sim mci corporis. Senec. Epùt. LXV.
l'homme sur son rapport avec Dieu à titre de fin dernière : la révélation le lui découvre avec plus de clarté, le lui développe avec plus d'étendue, le lui confirme avec plus de certitude. Elle lui expose tout le plan, toute la suite des desseins de Dieu sur lui : et ce qu'elle lui dévoile à ce sujet est si grand, si magnifique, si étonnant, si incompréhensible, qu'il ne peut s'empêcher de dire à Dieu avec David : Qu'est-ce que l'homme, pour que vous le traitiez avec tant d'hotmeur, et que vous en fassiez l'objet de votre affection (1) ? Non, il n'y a que la religion qui nous donne une idée complète de la grandeur de Thomme. Cette grandeur est telle, qu'elle passe toute ses conceptions : il ne la comprendra pleinement que dans l'autre vie, soit par l'excès de son bonheur, soit par l'excès de son malheur.
DES TROIS VIES DE l'aME.
Mon corps tire sa vie de mon âme ; et mon âme tire la sienne de vous, 6 mon Dieu.
Vivit... corpus meum de anima mea^ et vivit anima mea de te (Deus meus). Lib. x. cap. xx.
De tous ceux qui sont capables de quelque réflexion, et qu'une fausse philosophie n'a pas gâtés, il n'en est aucun qui ne sache que l'âme est le principe de la vie
(l) Quid est homOj quia magnificas eum? aut quid apponis erga eum cor tuum? Job. vu. 17. ,
du corps : c'esl-à-dire, qu'elle est ou la cause, ou l'occasion de ses fonctions animales, et de tous ses mouvements, soit intérieurs, soit extérieurs. La mort rend cette vérité sensible à quiconque admet la distinction de l'ànie et du corps, comme de deux substances de nature différente.
Mais une autre vérité qui intéresse l'homme bien davantage, à laquelle on pense beaucoup moins, et qui est même ignorée profondément de plusieurs, c'est que Dieu est la vie de l'âme, le principe unique, et la cause immédiate de sa vie physique, de sa vie morale, de sa vie heureuse; et par conséquent qu'il a avec l'àme des rapports plus intimes, plus étendus, plus nécessaires, que l'àme n'en a avec le corps qu'elle vivifie. Il n'est pas malaisé de démontrer cette grande vérité ; mais il est difflcile d'engager les hommes à la méditer, à s'en bien pénétrer, et à en faire la règle de leur conduite.
Dieu est le principe de la vie physique de l'âme, en qualité de créateur. Cela n'est pas douteux. L'âme n'est point éternelle : elle a commencé d'être : ainsi elle a été tirée du néant. Quand on prétendrait, ce qui est faux, et n'a d'ailleurs aucune espèce de fondement, qu'elle a existé dans une autre vie avant celle-ci ; comme il répugne d'admettre une suite infinie de vies en remontant, il faudrait toujours s'arrêter à une première vie, qu'elle tiendrait de Dieu.
Non-seulement Dieu a créé l'âme; mais il la conserve, et lui continue l'existence à chaque moment : en sorte qu'elle retomberait dans le néant, si la main toute-
puissante qui l'en a tirée suspendait un instant Faction qui la fait exister. Dieu conserve donc l'âme continuellement avec toutes ses opérations et ses affections successives.
Ce n'est pas tout : il concourt comme cause première et universelle à la production de ses actes, et sans ce concours, elle ne pourrait en produire aucun. De plus. Dieu est encore la cause première de tout ce qu'il y a de passif en elle : ou si d'autres esprits agissent sur elle, ce n'est que par sa volonté ou sa permission.
Il est encore certain que Dieu, en qualité de lumière unique des esprits, éclaire l'œil de l'âme, et la met en état de discerner les objets qui sont du ressort .de l'entendement. Il est pareillement certain que c'est en Dieu, comme vérité infinie, que l'âme aperçoit toutes les idées simples^, éternelles, immuables. Car^ où l'âme verrait-elle ces idées, sinon où Dieu les voit? Où Dieu les voit-il, si ce n'est en lui-même ? Et où existeraient- . elles hors Dieu? Il est certain enfin que sous le rapport de souverain bien. Dieu est l'objet de la volonté de l'âme : le désir du bonheur, qui est le plus intime de nos désirs, et la source de tous les autres, qui est aussi continuel en nous que la respiration, n'est autre chose que le désir de posséder le souverain bien.
Yoilà pour ce qui concerne la vie physique de l'âme. Ses rapports avec Dieu à l'égard de la vie morale ne sont pas moins étendus. Point de Dieu, point de morale, c'est un principe évident. Dieu est donc tout à la fois l'origine et le terme de toutes les obligations mo-
raies auxquelles l'âme est assujettie : obligations envers Dieu, comme auteur de la loi naturelle et de la révélation ; obligations envers le prochain, sous tous les rapports libres ou nécessaires, permanents ou passagers, qui nous lient avec lui ; obligations de l'àme envers elle-même, et envers le corps qu'elle gouverne. La volonté de Dieu est le principe de ces obligations; elle en est la mesure; elle en fait toute la force. Ainsi, toute autorité législative vient primitivement de Dieu; en dernier ressort elle se termine à Dieu; elle est circonscrite par la loi de Dieu; elle devient injuste et perd sa force dans tous les cas où elle contredit cette loi. L'univers moral n'a pas moins Dieu pour auteur que l'univers physique. Celui-ci est l'effet de sa puissance ; et celui-là de sa providence , qui comprend son suprême domaine, son amour infini de l'orde, sa sagesse, sa bonté, sa justice et sa miséricorde.
La conscience qui nous intime nos devoirs, qui nous en reproche l'infraction ou l'omission, qui nous approuve et nous applaudit secrètement, quand nous y avons été fidèles, n'est autre chose que la voix de Dieu môme, qui se fait entendre au fond de l'âme, et qui en mille manières la porte au bien, et la détourne du mal. Ou cette voix divine s'adresse à l'homme, simplement en tant qu'homme et raisonnable : et alors on l'appelle naturelle; ou elle parle à l'homme en tant que chrétien, et relativement aux objets de la religion : et alors elle est surnaturelle, et prend le nom de grâce. Or, qui ne connaît la nécessité et l'étendue de l'influence de la grâce, soit habituelle,
soit actuelle, sur toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les actions de l'homme dans l'ordre du salut? Je n'entre dans aucun détail, parce que cela me conduirait trop loin. J'en ai dit assez pour faire comprendre que l'âme tire de Dieu uniquement toute sa vie morale.
Quant à sa vie heureuse, soit en attente et en espérance ici-bas, soit en jouissance dans le ciel, il est manifeste, et tout concourt à le démontrer, qu'il n'y a point, ni ne peut y avoir de bonheur solide hors de Dieu. La raison en est que l'âme, par cela seul qu'elle est capable de connaître et d'aimer Dieu, est nécessairement faite pour lui; et que tout bien, moindre que Dieu ne remplira jamais ni son avidité de connaître, ni son désir d'aimer. Ainsi, l'âme est heureuse en cette vie d'un bonheur commencé^ quand elle connaît Dieu par la raison et par la foi, quand elle l'aime, qu'elle se tient toujours attachée à lui, toujours soumise à son bon plaisir, voulant tout ce qu'il veut, et ne voulant que ce qu'il veut. Dans cette soumission et cette conformité, elle trouve la paix, même au milieu de ses maux et de ses souffrances. Mais dans le ciel plus de maux, plus de souffrances, plus de craintes, plus de désirs, paix parfaite, rassasiement entier, jouissance pleine et inaltérable du souverain bien, imperturbable sécurité.
La vie heureuse est le terme des deux autres vies de l'âme : car dans les desseins de Dieu, l'âme n'existe que pour le bonheur, et sa vie morale est la voie d'y parvenir. Bon gré, mal gré, nous vivons et nous vivrons
42i MORALE TIRÉE DES CONFESSIONS
toujours de Dieu selon le physique ; mais il dépend de nous de vivre de lui selon le moral, et par là de nous assurer en lui une vie éternellement heureuse.