COMMENT IL FAUT CONSULTER LA VÉRITÉ
0 vérité, celui-là vous consulte comme il faut, qui a moins en vue d'entendre de vous ce qu'il veut, que de vouloir ce qu'il a entendu de vous.
Optimus niinister tuus est (veritas), qui non magis intuetur hoc a te audire quod ipse volueritj sed potius hoc velle quod a te audierit. Lib. X. cap. xxvi.
La belle maxime ! Quel est celui qui ne sent pas combien elle est juste et raissonnable? Mais où sont ceux qui la mettent fidèlement en pratique? Qu'ils sont rares !
Nous consultons Dieu : nous le prions de nous faire connaître la vérité, soit sur ce qui nous regarde personnellement, soit sur les objets qui nous intéressent. Mais apportons-nous à cette prière les dispositions convenables? Sondons notre cœur.
Nous demandons à Dieu qu'il nous fasse connaître ce qui lui déplaît en nous, afin de le corriger. Mais voulons-nous sérieusement le connaître? S'il nous le découvre, en conviendrons-nous? Y mettrons-nous ordre ? L'amour-propre ne nous aveugle-t-il pas sur nous-mêmes ? Nous convenons assez en général de-
vant Dieu que nous sommes remplis de défauts et d'imperfections : cet aveu ne nous coûte guère. Mais quand il en faut venir au particulier; quand la lumière divine nous découvre tel et tel défaut, que notre orgueil nous a caché jusqu'ici, et dont nous sommes idolâtres ; quand elle nous éclaire sur nos fausses vertus, et qu'elle nous montre que ce sont de véritables vices, ne détournons-nous pas les yeux? Ces traits de lumière ne nous blessent-ils pas? Ne commençons-nous pas à entrer en dcflance de Dieu, et à croire que ce n'est pas sa vérité qui nous parle?
Nous venons le consulter avec une forte prévention en notre faveur, et disposés à rejeter tout ce qui ne favorisera pas cette prévention. Nous semblons lui dire : Ah! Seigneur, ne me présentez pas à moi-même tel que je suis, et que vous me voyez; mais tel que je me vois ; ne me montrez rien en moi qui me déplaise, qui m'humilie, qui me confonde. A cette condition je vous croirai : sinon, vous me parlerez en vain : je ne vous écouterai pas.
J'excepte un très-petit nombre d'âmes droites, pénétrées de leur bassesse, de leur néant, de leur corruption; plus portées à croire d'elles le mal que le bien : et j'assure hardiment de toutes les autres, qu'elles sont telles plus ou moins que je viens de dire; qu'elles n'ont pas un désir sincère de se connaître, et qu'elles ne veulent entendre de la part de Dieu que ce qui les flatte.
Que leur arrive-t-il en effet? C'est qu'après avoir consulté Dieu sur elles-mêmes, elles prennent pour
ses réponses leurs propres imaginations, le faisant parler à leur gré, et se persuadant fortement que c'est lui qui leur a parlé. De là tant d'illusions si fréquentes dans la vie spirituelle, et dont on a tant de peine à revenir. Delà l'entêtement, l'opiniâtreté, l'attachement prodigieux à son propre sens, l'orgueil, et tous les travers de la fausse spiritualité. C'est à l'égard de ces âmes que le démon se transforme en ange de lumière, les séduisant par leur propre vanité.
Nous voulons être à Dieu : et nous le consultons sur la vie que nous devons mener, sur les abus que nous avons à réformer^, sur les vertus qu'il désire que nous pratiquions, sur les sacrifices qu'il exige de nous. Nous nous offrons à tout : nous faisons des communions, des neuvaines pour savoir sa volonté; nous nous adressons aux ministres du Seigneur. Qui ne croirait que nous agissons avec droiture, et que nous cherchons la vérité?
Mais en même temps que nous voulons être à Dieu, nous prétendons être à nous-mêmes, conserver tous nos droits sur notre liberté, nous gouverner à notre manière, tenir au monde par certains endroits. Sur cela nous formons dans notre esprit un plan de vie, auquel nous sommes résolus de ne rien changer. Si Dieu, soit intérieurement, soit par l'organe de ses ministres, nous demande quelque chose qui ne s'accorde pas avec nos vues ; s'il dérange notre plan ; s'il exige de certains sacrifices trop pénibles à notre délicatesse, des pratiques qui aient pour objet de combattre notre humeur, notre esprit propre, notre volonté propre;
nous fermons l'oreille, nous refusons de croire que Dieu veuille de nous de telles choses ; nous quittons ce confesseur qui n'est pas assez accommodant; nous rejetons ce livre qui nous propose un genre de perfection incompatible avec notre état; et nous méconnaissons la vérité, parce qu'elle ne s'accorde pas avec DOS idées et nos projets de dévotion.
Nous consultons Dieu sur nos affaires; mais au lieu d'attendre sa décision sur le parti que ,'nous devons prendre, nous en prenons un d'avance, et nous nous adressons à lui étant déjà secrètement déterminés. Ce n'est donc point pour savoir ce qu'il faut faire que nous le consultons; mais plutôt pour l'amener à nous conseiller suivant ce que nous sommes résolus de faire. S'il ne nous répond pas selon nos vues, il ne sera ni cru, ni même écouté ; ou bien dans notre préoccupation nous lui prêterons des réponses qui ne sont pas de lui.
Voilà encore une fois comment se comportent à l'égard de la vérité la plupart de ceux qui se flattent d'être bons chrétiens, d'être dévots, et môme spirituels. Est-il surprenant après cela qu'ils s'abusent en tant de manières? Voulons-nous sérieusement que la vérité nous instruise et nous dirige ? Commençons par mettre à ses pieds notre propre esprit : présentonsnous à elle comme des aveugles, à qui il n'appartient ni de discerner, ni déjuger, surtout en nos propres affaires. Croyons fermement que dans les choses du salut, [où l'amour-propre et la nature sont si intéressés à nous séduire, nous nous tromperons infailliblement.
si nous écoutons leurs conseils. Croyons encore qu'ils se déguisent toujours sous les plus belles apparences; et qu'ils empruntent souvent le nom et l'autorité de la raison et de la religion.
Ainsi, quand nous voudrons connaître sûrement la vérité sur quelque objet que ce soit, ne prenons aucun parti, ne penchons d'aucun côté; mais tenons-nous dans la plus parfaite indifférence. J'avoue que cela est bien difficile à une âme remplie de désirs, d'aversions, de craintes, d'espérances, de projets, d'imaginations. C'est pourtant à quoi l'on doit tendre pour se garantir de toute espèce d'illusion et de tromperie.
La règle que suivent les saints est en général de tenir pour vrai en cette matière ce qui est le plus contraire à leurs idées, d'embrasser ce qui répugne le plus à leurs inclinations : et ils se fondent entre autres choses sur ces paroles de l'Écriture, que les pensées de Dieu sont fort éloignées de celles des hommes, et ses voies très-différentes de leurs voies. Toute leur attention va donc à se défier d'eux-mêmes. Ils sont persuadés que ce qui les reprend, ce qui les humilie, ce qui les contrarie, est plutôt la vérité, que ce qui les flatte, ce qui les enfle, ce qui s'accorde avec leurs penchants. Cette règle est sévère, j'en conviens; mais notre corruption profonde nous la rend nécessaire.
Demandons à Dieu qu'il nous apprenne à la pratiquer : car nous en sommes très-incapables de nousmêmes. C'est la plus grande grâce qu'il puisse nous faire ; c'est l'unique moyen d'être conduits par l'esprit de vérité, et d'avancer dans les voies de Dieu.
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