DU TRIBUNAL DE LA VÉRITÉ
0 vérité, vous siégez partout sur votre tribunal, pour répondre à ceux qui vous consultent.
L'bique^ veritas, prcesides omnibus consulentibus te. Lib. x. cap. XXVI.
Quelle magnifique et sublime image de la vérité assise sur un trône immense, donnant audience à toutes les créatures capables de la consulter; répondant en même temps à ceux qui s'adressent à elle de toutes les parties de Tunivers; donnant à cbacun des réponses propres, claires, certaines, infaillibles; et exerçant cette auguste fonction sans aucune interruption depuis l'origine des temps !
Sainte vérité, vos oreilles sont toujours disposées à nous entendre, votre bouche toujours ouverte pour nous parler : toute langue vous est connue : nulle pensée, même la plus secrète, ne vous échappe : vos yeux lisent jusque dans les dispositions les plus intimes du cœur. Si l'homme, en quelque lieu qu'il soit, ne connaît pas ses devoirs; s'il est dans l'erreur; s'il s'égare et se perd, il ne peut s'en prendre à vous. A peine sa raison jette*t-elle une première lueur; à peine est-il capable d'attention et de réflexion, que vous l'invitez par un instinct secret ci vous consulter, que vous lui inspirez de l'amour pour vous; que vous
lui faites comprendre qu'il ne sera heureux qu'autant qu'il se montrera docile à vos instructions.
Si l'infidèle veut vous écouter, vous lui enseignez la loi naturelle ; et par son observation vous le disposez à de plus hautes connaissances, dont vous lui faites entrevoir de loin la nécessité. Si le mahométan : vous lui dévoilez l'imposture de sa secte, et vous le mettez sur la voie de la vraie et unique révélation. Si le juif : vous lui montrez Jésus-Christ à chaque page dans les anciennes Écritures qu'il admet avec respect. Si l'hérétique : vous faites briller à ses yeux l'Église, et son infaillible autorité ; vous le convainquez que sans une telle Église, c'en est fait de la foi divine, et du dépôt des vérités révélées. Si le schismatique : vous le rappelez à l'origine de sa séparation, et vous lui prouvez qu'aucune raison ne permet de diviser l'unité de TÉglise.
Ce que vous faites pour la foi, vous le faites aussi pour la piété et pour les mœurs. Partout vous condamnez sévèrement, et Timpie qui attaque la Divinité, ou qui ne lui rend aucun culte ; et le rebelle qui se soulève contre l'autorité légitime ; et l'injuste qui viole les lois de la société, et qui attente aux droits de ses semblables ; et le libertin, qui ne respecte la pudeur ni dans autrui, ni dans lui-même. Il n'est personne, de quelque état qu'il soit, à qui vous ne donniez pour sa conduite les leçons personnelles les plus salutaires.
Pourquoi donc parmi le genre humain tant d'erreurs, tant de désordres, tant d'impiété? C'est qu'on
ne vous consulte point ; c'est qu'on ne vous obéit point; c'est qu'on étouffe votre voix; qu'on vous méprise, qu'on vous hait; qu'on fuit de^vous le plus loin qu'on peut. Tous les hommes sont néanmoins vos disciples ; tous se portent pour tels ; tous se glorifient de l'être ; tous tiendraient à injure de passer pour vos ennemis, et presque tous le sont.
Lumière des êtres intelligents, comment arrive-t-il donc qu'on ferme les yeux à votre éclat ; qu'on refuse de marcher à votre clarté; qu'on vous haïsse, qu'on vous fuie, et qu'on vous préfère les ténèbres et le mensonge? Ah ! c'est que l'homme ne se connaît pas, et qu'il craint de se connaître ; c'est qu'il s'aime mal, d"un amour faux, aveugle, contraire à ses intérêts ; c'est qu'il écoute ses passions, qui lui apprennent à mettre son bonheur dans la vie présente; qui le penchent vers la terre, et détournent ses regards du ciel où vous résidez; qui l'attachent aux objets créés, à de vaines apparences, à dçs ombres sans réalité; c'est qu'enivré d'un fol orgueil, il veut ne dépendre que de lui-môme, et ne recevoir de conseils ni d'avis de personne. Voilà ce qui rend criminels et malheureux la plupart des hommes ; voilà ce qui les perd, malgré tous vos efforts pour les sauver, et pour assurer leur innocence et leur bonheur.
Mais où faut-il vous chercher, aimable vérité ? Où est votre tribunal ? Il est dans tous les cœurs ; il est au milieu du tien : tu n'as qu'à y rentrer : tu n'as qu'à m'écouler dans le silence des passions : tu m'entendras. Que dis-je? tu m'as entendue mille fois; tu m'as
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entendue malgré toi. A ce moment môme, je te parle ; je me découvre à toi; et en me découvrant, je te montre à toi-même. Mais ma lumière t'ofTense, parce que tu ne veux pas te voir tel que tu es, ni t'instruira de ce que tu devrais être.
Mondain, libertin, incrédule, tourne les yeux vers moi. Je ne t'ai pas encore abandonné. Si tes intérêts te sont chers, prête l'oreille à mes salutaires avis. Ce n'est pas pour mon bien que je te parle, c'est pour le tien. Je n'ai nul besoin de toi : tu n'étais pas; et de toute éternité j'existais en moi-même : j'étais souverainement heureuse. Je n'existe point à cause de toi; mais tu existes par moi et pour moi. Je suis ta lumière, ta règle, ta voie, ton principe et ta fin. Sans moi, tu n'es que ténèbres, que désordre; tu ne peux que t'égarer, et manquer pour toujours ta félicité.
Tu ne veux pas être trompé, même dans les choses les plus indifférentes. Pourquoi donc te trompes-tu toi-même sur les objets les plus importants? A quelque science, à quelque étude que tu t'appliques, tu y cherches la vérité; et si tu croyais ne la pas rencontrer, tu renoncerais à ton travail et à tes réflexions. Pourquoi donc dans la science de la religion et des mœurs, la seule qui t'intéresse véritablement, la seule d'où dépend ton sort éternel, la seule pour laquelle tu es créé : pourquoi dans cette science à laquelle nulle n'est comparable ni pour la beauté, ni pour la solidité, ne cherches-tu pas la vérité ? Pourquoi négliges-tu de t'en instruire, ou de la mettre en pratique, si tu la connais ?0 homme, tu ne peux être
indifférent pour moi sans l'être sur tes plus grands intérêts; tu ne peux être mon ennemi, sans l'être de toi-même. Quelque effort que tu fasses, tu ne me nuiras pas : je serai toujours tout ce que je suis; mais tu le nuiras à toi-même ; et la vérité qui devait faire ton bonheur, sera à jamais ton supplice.
A CEUX QUI n'ont PAS COMMENCÉ D'AIMER DIEU.
Je vous ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle ; je vous ai aimée tard.
Sero te aniavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova ! sero te amavi! Lib. x. cap. xxvil.
Il faut connaître, il faut avoir éprouvé combien Dieu est aimable, pour bien entrer dans ce sentiment de saint Augustin, et pour juger de quel vif regret il était touché, en se rappelant qu'il avait passé tant d'années sans aimer son Dieu. Hélas, lui disait-il, vous ne m'avez créé que pour vous aimer, et j'ai prostitué mon cœur aux créatures. J'ai dédaigné votre beauté souveraine, éternelle, immuable, pour courir après des beautés du dernier ordre, des beautés sujettes au temps et au changement. Encore si mon âme s'était attachée à des substances spirituelles comme elle, je serais moins criminel, quoique toujours coupable; puisque j'aurais laissé le créateur pour la créature, la source immense pour un petit écoulement, et l'être
pour le néant. Mais j'ai aimé des corps : j'ai été épris d'une vaine surface, de vaines couleurs^ de mépri- , sables proportions. Mes sens m'ont séduit : je me suis arrêté à des voluptés grossières ; j'y ai mis ma félicité. Ah ! mon Dieu, quelle'confusion, quelle humiliation pour moi ! je vous ai préféré un morceau de boue ; j'ai préféré un plaisir brutal à la joie pure, intime, ineffable, divine, que vous répandez dans les âmes. 0 cieux ! soyez étonnés d'un si prodigieux aveuglement.
Qui de nous ne s'est pas égaré comme Augustin? Quand dirons-nous comme lui du fond du cœur : Ah ! Seigneur, j'ai commencé bien tard à vous aimer. J'aurais dû vous aimer, et n'aimer que vous, dès que j'ai été capable de vous connaître ; j'aurais dû croître en amour pour vous à chaque instant, et me consumer dans ce saint exercice. Je sens et je déplore ma folie : elle a été extrême, et je n'aurai jamais assez de larmes pour vous en témoigner ma douleur.
Mais notre dureté égale notre aveuglement. Nous avons perdu les plus belles années de notre vie : elles ont été employées à offenser Dieu, à satisfaire nos passions : et nous ne sommes pas touchés de ce désordre; nous n'en gémissons pas; nous ne sentons pas la perte immense que nous avons faite ; nous ne faisons rien pour dédommager Dieu^ et pour nous dédomager nous-mêmes. Humilions-nous ; confondonsnous ; pleurons du moins sur notre insensibilité. Conjurons Dieu de nous découvrir un rayon de sa beauté, et d'en pénétrer notre esprit et notre cœur.
Nous avons besoin d'être éclairés et échauffés. Présentons-nous donc à ce soleil des esprits, à cette source infinie de lumière et de chaleur : prions-le de dissiper nos ténèbres, et de nous embraser.
Ce divin soleil remplit tout, il est présent à tout, sa vertu est capable d'animer tout. Mais nous ne le laissons pas agir sur nous : nous le fuyons : nos passions mettent entre lui et nous d'épais nuages, qui nous dérobent sa vue et son action.
Oh ! quelle misère pour une créature faite à l'image de Dieu de ne pas l'aimer ! Mais quelle misère incomparablement plus grande d'être insensible à ce défaut d'amour ! Quel excès de misère de s'y complaire, de vouloir y vivre et y mourir ! Cet affreux état est celui de la plupart des hommes. Excepté Dieu seul, tout les affecte, tout les intéresse, tout les occupe. Ils ne pensent qu'au présent, comme si rien leur était plus présent que Dieu ; ils ne pensent qu'aux biens sensibles, comme si ces biens n'étaient pas des dons de Dieu, et des motifs de Taimer ; ils ne pensent qu'à eux-mêmes, comme si Dieu n'était pas tout pour eux. Quoique tout les rappelle à Dieu, ils le séparent de tout; ils l'en détachent et l'en écartent; ils n'aspirent qu'à l'oublier, qu'à le perdre tout à fait de vue, afin de jouir paisiblement de tout le reste.
Arrêtons-nous un moment ici, et faisons un retour sur nous-mêmes. Sommes-nous dans cette funeste illusion? Sentons-nous la nécessité d'en sortir, et de faire pour cela les derniers efforts? Songeons qu'elle ne durera pas toujours, qu'à la mort elle se dissipera;
et qu'alors commencera le regret et le désespoir éternel de n'avoir pas aimé Dieu ; tous les autres biens nous seront enlevés : Dieu seul nous restera; mais pour notre malheur. Nous conserverons la capacité de l'aimer, et nous ne pourrons plus l'aimer, ni aimer autre chose^ ni nous aimer nous-mêmes. Nous aurons toujours une tendance intime vers lui; et nous en serons toujours repoussés. Notre âme sera déchirée par deux sentiments opposés; l'un de désir du souverain bien : désir naturel, et qui est le fond de notre être ; l'autre de haine de ce même bien : haine forcée, et produite par la rage et le désespoir : et ces deux sentiments se fortifiant sans cesse Tun par l'autre, causeront le tourment inexplicable de la damnation éternelle.
Oui, l'amour de Dieu, qui remplit et satisfait, fera le bonheur des élus; ce même amour frustré, rejeté, abhorré fera le supplice des réprouvés. L^amour profane et sensuel peut nous donner une faible idée de ce supplice. Autant il nous charme, quand il est jouissant : autant il nous désespère, quand il est rebuté, et qu'il ne peut imputer ces justes rebuts qu'à luimême.
Prévenons un si terrible malheur. Commençons à aimer, quoique tard : Dieu nous y invite. Il est toujours temps de réparer le passé; mais il faut profiter du présent. Si la grâce nous touche à ce moment, ouvrons-lui notre coeur. Laissons y entrer l'amour, et consentons à éprouver combien il est doux, après bien des années passées dans le crime, de pouvoir dire
avec Augustin : je vous ai aimé tard, ô mon Dieu; mais je vous aime, et je veux vous aimer éternellement.
A CEUX QUI ONT C0M3IEXCÉ D'aIMER DIEU.
Je viens de parler à ceux qui n'ont pas encore commencé d'aimer Dieu. Parlons maintenant à ceux qui, après avoir longtemps vécu dans le péché, ou dans la dissipation, la tiédeur et l'indifférence pour Dieu, se sont enfin donnés à lui, et peuvent se répondre jusqu'à un certain point de Faimer. Ils disent tous avec saint Augustin : je vous ai aimé tard, ô mon Dieu. Mais le disent-ils avec la même plénitude d'afTection, avec la même vivacité de regret, avec la même détermination de consacrer à l'amour tous les moments de leur vie ? Que chacun s'interroge, et se rende justice làdessus.
Augustin converti se dévoua à Dieu de tout son cœur; il s'appliqua à accomplir, autant qu'il dépendait de lui, le grand précepte de la charité : aimant Dieu pour lui-même, ne s'aimant qu'en Dieu, et le prochain en vue de Dieu. Afin de n'aimer et ne servir que Dieu seul, il renonça au monde, à ses biens, à ses plaisirs, à ses honneurs, et aux plus flatteuses espérances. Il consacra à Dieu ses talents, ses études, ses veilles, ses immenses et continuels travaux. Son unique
crainte fut de ne pas assez reconnaître un bienfait dont il pénétrait toute l'étendue ; de souiller volontairement par la tache la plus légère son âme que le baptême avait purifiée; de ne pas répondre assez fidèlement aux grâces de Dieu, et de ne pas lui rendre amour pour amour. Il a vécu quarante-cinq ans depuis son baptême, non-seulement sans reculer, mais sans s'arrêter un seul instant dans la voie de la sainteté. Combien avait-il déjà fait de progrès, lorsqu'il écrivit ses Confessions, dix ans après sa conversion !
Dieu nous a pardonné nos péchés ainsi qu^à lui. Notre cœur, comme le sien, a été touché, amolli, changé. Nous nous rappelons cet heureux moment avec une tendre reconnaissance. Avons-nous marché sur-le-champ comme lui à grands pas dans le chemin de la perfection? Toutes nos pensées, toutes nos affections ont-elles été pour Dieu? Nous sommes-nous acquittés avec autant de fidélité de tous les devoirs de notre étal ? Si cela est, glorifions-nous humblement dans le Seigneur, et remercions-le de cette fidélité comme d'un nouveau bienfait.
Mais sommes-nous fondés à nous rendre un témoignage si consolant? Avouons à notre honte que non. En nous donnant à Dieu, nous avons encore conservé quelques liaisons avec le monde. Je ne parle pas de certains rapports extérieurs indispensables, et compatibles avec la plus haute sainteté. Je parle de certains attachements secrets, non pas criminels, mais trop naturels; attachements aux personnes; attachements aux biens, aux plaisirs, aux honneurs du monde ; de
certains ménagements pour ce qu'on appelle usages, bienséances, manières de penser du monde; d'un certain respect humain, d'une crainte pusillanime de choquer le monde, d'encourir sa disgrâce et sa censure, en nous déclarant trop ouvertement pour Dieu. Nous usons de réserve, et nous appréhendons d'en trop faire. Nous composons en quelque sorte avec la nature, lui accordant bien des choses que la grâce nous porte à lui refuser. Notre cœur est partagé entre l'amour de Dieu et l'amour-propre : et celui-ci influe dans notre dévotion, et corrompt nos meilleures actions.
Pour tout dire en un mot, nous sommes sujets à moins de vices; mais nous avons plus de défauts : peut-être même sommes-nous plus orgueilleux, plus délicats et plus sensibles, plus méprisants, plus critiques, plus capricieux, plus attachés à notre sens, plus dominés par notre humeur, que lorsque nous étions couverts de la lèpre du péché. Peut-être que l'enflure de l'esprit a pris la place de la corruption du cœur; que des vices plus subtils et plus dangereux ont succédé à des vices grossiers. Il n'est pas rare en effet que dans le péché commis par faiblesse on ait plus d'humilité que dans la vertu pratiquée avec une certaine complaisance et un esprit de propriété. La fausse justice, la justice pharisaïque, est plus commune qu'on ne pense. Combien de dévots et de dévotes s'applaudissent de leurs bonnes œuvres, font en sorte qu'elles ne soient pas ignorées, se préfèrent secrètement, et quelquefois assez ouvertement aux autres, et
rendent grâces à Dieu, comme le pharisien de TÉvangile, de ne pas ressembler au reste des hommes? Dans de pareilles dispositions on se flatte d'aimer Dieu, et on n'aime que soi-même.
Ne jugeons pas de notre amour pour Dieu par une certaine routine de dévotion, et par les pratiques extérieures : cette règle est suspecte, et induit bien des gens en erreur. Jugeons-en par la détermination profonde de notre volonté, par la solidité invariable de nos sentiments, par le mépris et la haine de nousmêmes, par notre courage à combattre en tout l'amourpropre, à mortifier nos passions, à tout refuser à la nature.
Si nous aimons la retraite, le silence, le recueillement, l'oraison; si nous marchons en la présence de Dieu ; si nous purifions de plus en plus nos motifs ; si nous supportons avec égalité d'âme les défauts du prochain, faisant en sorte qu'il n'ait point à souffrir des nôtres ; si la vue de nos misères nous humilie sans nous décourager, ni même nous étonner : que dirai-je enfin? si nous ne désirons pas d'être saints pour nousmêmes, mais pour Dieu ; si nous oublions nos intérêts pour ne penser qu^aux siens; si nous tâchons de mourir au jugement propre, à la volonté propre : nous pouvons croire que nous aimons Dieu, et que nous en sommes aimés. Ces marques ne sont pas équivoques. Mais en combien de chrétiens, en combien de prêtres, en combien de religieux se rencontrent-elles? Sont-ils bien communs, ceux qui peuvent dire avec autant de vérité que saint Augustin : Je vous ai aimé tard, ô
mon Dieu; mais je vous aime, et je m'efforce de vous aimer toujours dayantage.