LXXXVIII
SIR l'humilité, et la nécessité de la GRACE.
Donnez-moi ce que vous m'ordonnez ; et ordonnez-moi ce qu'il vous plait.
Da quod jubés, et jubé quod vis. Lib. x. cap. xxix.
Celte courte et belle prière qui contient toute la doctrine de l'Évangile sur l'humilité et sur la grâce, ; ne serait pas venue à l'esprit de saint Augustin, s'il n'avait été intimement convaincu que sans Dieu, l'homme ne peut absolument rien dans l'ordre du salut, non pas même former un bon désir ; et qu'avec
le secours de Dieu il est capable de tout. C'est cette grande vérité de l'impuissance totale de la créature par rapport au bien surnaturel, et de la nécessité de la grâce, qu'il défendit depuis d'une manière si forte et si victorieuse contre les pélagiens. Il remarque dans un de ses écrits qu'il les avait réfutés d'avance -par ces paroles : Seigneur, donnez ce que vous commandez, et commandez ce qu'il vous plaît.
Nous nous trompons étrangement sur l'humilité, jusqu'à ne pouvoir concevoir comment l'homme peut se mépriser et se haïr soi-même. Nous avons peine à concilier ce précepte de l'Évangile avec ce que l'Écriture nous apprend d'ailleurs de la bonté intrinsèque et naturelle de l'homme, de sa dignité, de sa ressemblance avec Dieu. Comment mépriser ce que Dieu lui-même a jugé bon? Comment haïr ce qui est fait à son image? Mais ce n'est pas l'œuvre de Dieu qu'il nous est ordonné de mépriser et de haïr en nous; c'est noire ouvrage ; c'est le péché, et les suites du péché; c'est encore notre propre fonds^ et l'imperfection inhérente à la créature. Envisageons donc l'homme sous deux rapports. Ce qui est de Dieu en lui, mérite toute notre estime, tout notre amour, et doit nous inspirer des sentiments nobles et élevés. Mais ce qui est de l'homme dans l'homme, n'est digne que de mépris et de haine, et ne peut que nous porter à l'humilité.
N'est-il pas vrai en effet que celui-là est méprisable et haïssable aux yeux de Dieu, et par conséquent aux siens propres, s'il se rend justice, qui, par la cor-
ruption de sa nature, est enclin au mal, répugne au bien, et ne peut produire de lui-même aucune pensée, aucun sentiment, aucune action qui l'achemine vers sa fin dernière ? Plus cette fin est sublime, et plus est déplorable l'impuissance, je ne dis pas d'y parvenir, mais d'y tendre et de vouloir y tendre.
Or, tel est l'homme depuis le péché d'Adam. Ce péché lui a fait dans l'âme deux plaies profondes, dont Dieu seul peut le guérir. Il y a introduit les ténèbres de l'ignorance, et le mauvais penchant de la concupiscence. Il a de plus tellement affaibli son libre arbitre, qu'il ne lui reste nulle force pour faire le bien surnaturel, et très-peu pour éviter le mal : en vain la loi l'éclaire-t-elle sur ce qui lui est commandé ou défendu : ]e précepte par lui-même ne sert qu'à le rendre plus coupable, parce qu'il le rend prévaricateur. Et c'est en ce sens que la lettre le tue; parce que se bornan^ au simple ordre et à la simple défense, elle ne lui fournit de son chef aucun moyen d'accomplir ce qu'elle lui enjoint. Ajoutons que l'effet de la défense n'est que d'irriter davantage la convoitise qui s'en porte avec plus de fureur vers l'objet interdit. Vérité si constante que les païens eux-mêmes en sont convenus. Nous faisons toujours effort, dit un d'eux, vers ce qui nous est défendu ; et le refus produit en nous le désir (1).
Delà l'indispensable nécessité de la grâce, non-seulement pour faire le bien surnaturel, mais pour le
(1) Nitimur invetitum sempeiv, cupimusquc negata. Ovid. Aotor. III. Eleg. IV. 17.
vouloir faire, pour en avoir même la pensée. Si Dieu par sa grâce ne nous donne ce qu'il nous commande, nous ne l'exécuterons jamais. Il veut que je croie en lui, que j'espère en lui, que je l'aime : je n'aurai ni la foi, ni l'espérance, ni la charité, s'il ne met en moi ces vertus. Mais ne puis-je pas me disposer par mes seuls efforts à les recevoir? Non : il faut que la grâce me prépare; et toute disposition, soit prochaine, soit éloignée, ne peut venir que d'elle. Ne puis-je pas du moins les demander? Point du tout: je ne saurais prier sans la grâce de la prière. Il y a plus : je ne puis pas même connaître ces vertus, ni le besoin que j'en ai, sans une lumière surnaturelle, sans une grâce qui éclaire mon entendement. En un mot, la grâce précède tout mérite ; c'est elle qui commence, qui continue et qui consomme en nous l'cSuvre du salut.
C'est sur la persuasion intime de ces deux vérités qu'est fondée l'humilité chrétienne. Quand on fait réflexion que par le péché originel on est né enfant de colère, digne de la damnation éternelle ; qu'on ne peut pas se relever de ce péché, ni effacer cette tache, encore moins expier les péchés personnels qu'on a pu y ajouter ; qu'on a un penchant violent vers le mal, penchant qui se manifeste dès la plus tendre jeunesse ; qu'on ne peut résister par ses propres forces à aucune tentation; mais qu'on est aussitôt vaincu, qu'attaqué; que le bien qui peut quelquefois plaire à l'esprit, répugne à la volonté ; et que d'elle-même elle est trop faible pour l'embraser : comment n'aurait-on pas de bas
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sentiments de soi-même ? comment ne se sentirait-on pas obligé de se haïr et de se renoncer ?
Lorsqu'ensuite un chrétien vient à penser que par une grâce toute gratuite Dieu Ta délivré de la tache originelle, Ta sanctifié et rétabli dans ses premiers droits par le baptême; qu'il lui pardonrie ses péchés actuels dans le sacrement de pénitence, toutes les fois qu'il y a recours; qu'il lui donne ou qu'il lui offre à chaque instant toutes les grâces nécessaires pour pratiquer le bien et éviter le mal, et surtout la grâce de la prière, à laquelle sont attachées toutes les autres ; lorsqu'il repasse dans son esprit cette longue suite de grâces, tant intérieures qu'extérieures, qui l'ont prévenu dès l'enfance ; et qu'il songe que Dieu les lui a données par une pure bonté, tandis que par justice il les refuse à tant d'autres, qui en feraient un meilleur usage : comment ne serait-il pas pénétré de reconnaissance ?
Mais quand après cela, faisant un retour sur luimême, il rétléchit sur le peu de profit qu'il a tiré de tant de grâces, sur l'abus formel qu'il en a fait, sur les résistances qu'il a tant de fois opposées à la voix de Dieu, sur les sacrements qu'il a négligés ou profanés, sur tant de péchés de toute espèce dont il s'est rendu coupable, sur les sentiments d'orgueil, de révolte, d'obstination, de mépris de Dieu, d'insolente présomption, qui ont accompagné ces péchés : quel sujet d'humiliation pour lui ! et en même temps quel motif de bénir et de remercier Dieu, qui lui laisse encore les moyens de réparer toutes ces fautes par la pénitence !