AIMER TOUT EN VUE DE DIEU
Ce n'est pas vous aimer assez, que d'aimer hors de vous quelque chose qu'on n'aime pas pour vous.
Minus... te amat qui tecum aliquid amat quod non propter te amat. Lib. x. cap. xxix.
Dieu est le centre où tout doit aboutir, comme il est le principe d^où tout part. C'est dans cette tendance générale de toutes les choses créées vers Dieu que consiste l'ordre : et ce qui ne se rapporte pas à Dieu s'écarte de l'ordre. Mais s'il est quelque chose qui doive spécialement être rapporté à Dieu, ce sont nos atTections, c'est notre amour. Dieu ne nous défend pas, il nous ordonne même d'aimer bien des choses hors de lui. Car il veut que nous nous aimions nous-mêmes ; il veut que nous aimions le prochain : ce qui embrasse tout le genre humain. Nous devons aimer tout ce qu'il aime de la manière dont il l'aime : et Dieu, selon l'Écriture, ne hait rien de ce qu'il a fait. Il ne hait que le péché; et le péché n'est pas son ouvrage.
Mais comme Dieu n'aime rien que par rapport à lui; et pour mieux dire^ comme c'est lui seul qu'il aime dans tout ce qu'il aime; parce que la créature n'étant rien de son fonds, elle n'a d'aimable que ce que Dieu a mis en elle : il veut aussi que l'homme,
qui est fait à son image, mette dans ses affections le même ordre qui règne dans les siennes. Et c'est principalement par là que nous devons ressembler à Dieu ; c'est en cela que consiste notre bonté morale. Car ce qui fait nos bonnes ou nos mauvaises mœurs, dit saint Augustin, ce sont nos amours bien ou mal réglés; et la règle de nos amours ne doit se tirer que de Dieu même.
Ainsi, notre première règle est d'aimer Dieu souverainement, et d'approcher le plus qu'il est possible de l'amour infini qu'il se porte à lui-même. De cette règle découle la seconde, qui nous oblige de rapporter à Dieu tous nos autres amours; c'est-à-dire, de ne rien aimer hors de Dieu qu'à cause de lui, et en vue de lui : en sorte que si Dieu n'entre pour rien dans quelqu'une de nos affections, elle ne sera au plus que moralement bonne; et s'il en est exclu, elle sera formellement mauvaise.
Ces deux règles comprennent tout : et notre perfection est attachée à les bien observer. Quand je dis notreperfection, j'entends aussi notre bonheur, même présent et actuel, autant que la condition de cette vie en est capable : car c'est un principe certain que ce qui contribue à nous rendre parfaits, contribue par cela même à nous rendre heureux.
Il est donc évident qu'on n'aime pas Dieu autant qu'on doit Vaimer, quand on aime hors de lui quelque chose qu'on naime pas pour lui. La raison en est qu'alors on n'aime pas Dieu de la manière dont il s'aime lui-même : car Dieu s'aime de telle sorte, qu'il
n'aime que pour lui tout ce qu'il aime hors de lui ; et il ne s'aimerait pas d'un amour infini, il ne serait pas Dieu, s'il pouvait s'aimer autrement. Or, il faut que notre amour soit de même nature que le sien : non qu'il doive être infini; cela est impossible; mais il doit être souverain, et de plus être à la fois le principe et le terme de toutes nos autres affections.
Donc en premier lieu. Dieu s'aimant à cause de luimême, et de ses perfections infinies, nous devons l'aimer uniquement à cause de lui, et prendre en lui les motifs de notre amour. Cet amour qui a bien des degrés, est la charité, sans laquelle il n'y a point de salut. En second lieu, puisque Dieu n'aime proprement que lui-même dans tout ce qu'il aime hors de lui; l'amour de charité que nous avons pour Dieu, doit donc s'étendre à tout ce que nous aimons hors de Dieu ; il faut que cet amour soit le motif, la règle, le but de nos autres amours.
Et pour commencer par nous-mêmes, il faut que l'amour de notre corps et de toutes les choses relatives à ce corps, se rapporte à l'amour de notre âme ; et que l'amour de notre âme se rapporte à celui que nous portons à Dieu : en sorte que nous aimions notre âme, parce que nous aimons Dieu, de l'amour dont Dieu l'aime, dans les mêmes vues et pour les mêmes fins que Dieu l'aime.
Avons-nous bien compris ceci jusqu'à ce moment ? Et concevons-nous à présent quel monstre c'est que l'amour-propre, cet amour de nous-mêmes rapporté à nous, à nos intérêts; et en combien de rencontres
cet amour est opposé, non-seulement à la perfection, mais à l'essence de l'amour de Dieu ? Concevons-nous que Tamour-propre est la source de toutes nos passions, de tous nos désordres, de tous nos péchés; la cause unique de notre perte éternelle?
Si l'amour de nous-mêmes est bien réglé, notre amour pour le prochain le sera nécessairement : c'està-dire, que si nous rapportons à Dieu l'amour que nous avons pour nous-mêmes, c'est une suite que nous lui rapportions aussi l'amour que nous avons pour le prochain. Car tout le dérèglement de notre amour pour le prochain ne vient que d'une de ces deux causes : ou de ce que nous l'aimons en vue de nous-mêmes, sans rapport à Dieu, ou môme en excluant le rapport à Dieu : et alors nous l'aimons mal ; ou du moins nous l'aimons d'un amour purement naturel, qui n'a rien de commun avec le précepte que Dieu nous fait d'aimer le prochain ; ou de ce que Tamour de nous-mêmes forme un obstacle à l'amour que nous devons au prochain : et alors nous lui voulons du mal, et nous cherchons à lui nuire. Ainsi, l'amour-propre n'est pas moins l'ennemi de l'amour du prochain, que de l'amour de Dieu : et dès que nous aimerons Dieu autant que nous le devons, l'amourpropre ne nuira ni à l'amour légitime de nous-mêmes, ni à l'amour du prochain.
Il me semble que cette vérité bien méditée est également propre à nous instruire et à nous confondre : je n'aime pas assez Dieu, si j'aime hors de lui quelque chose que je n'aime pas pour lui. Si cela est indubi-
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table, que dois-je penser de mon amour pour Dieu? Toutes mes afTections, tant celles que je me porte, que celles que je porte à mes semblables, sont-elles pour Dieu? se rapportent-elles à Dieu ? Dieu les avoue-t-il ? les approuve -t- il ? Tout ce qui se passe dans mon cœur;, mes dispositions habituelles, mes résolutions, mes actes libres, toute ma conduite en un mot, a-telle Dieu et son amour pour motif, pour règle^ pour fin? Si cela est, je travaille à concentrer tous mes amours dans l'amour de Dieu, je suis dans la voie du salut et de la sainteté. Si au contraire je vois en moi une foule d'affections qui ne tendent point à Dieu, ou qui sont même opposées à son amour; je suis dans la voie de l'imperfection, et peut-être de la damnation.
Je remarque en finissant que saint Augustin ne dit pas, ce n'est pas aimer Dieu; mais, ce n'est pas l'aimer assez. Tout amour qui ne se rapporte pas à Dieu, n'est pas criminel, pourvu qu'il n'exclue pas ce rapport. C'est un amour qui n'a qu'une bonté morale, qui n'a rien de surnaturel, que Dieu ne récompensera pas, mais aussi qu'il ne punira pas. Il n'y a point d'obligation sous peine de péché, de rapporter à Dieu toutes ses actions par le motif de la charité ; c'est seulement un point de perfection auquel il est bon d'exhorter les fidèles. Le sentiment contraire est une erreur condamnée par rÉgiise. Ce n'est pas même une obligation d'agir dans l'habitude de la charité : autrement toutes les actions des infidèles et des chrétiens qui ne sont pas en état de grâce, seraient autant de péchés : ce que l'Église a pareillement condamné.