PBENDRE LES ALIMENTS COMME UN REMEDE
Vous m'avez instruit à prendre les aliments comme des remèdes.
Hoc me docuisti, ut quemadmodum medicamentaj sic alimenta sumpturus accedara. Lib. x. cap. xxxi. n. 44.
S'il est humiliant pour une substance intelligente et immortelle d'être unie à un corps périssable, il est encore plus humiliant pour elle d'être asservie aux besoins de ce corps, et de dépendre de lui dans ses opérations les plus spirituelles. Tel est l'état de l'âme humaine. Il faut qu'elle prenne soin de son corps, qu'elle le nourisse, qu'elle fournisse à tous ses besoins : et si elle n'y pourvoit, elle éprouve un malaise, une gêne, une douleur qui la met hors d'état de s'acquitter des fonctions qui lui sont propres.
Mais cette dépendance a ses bornes et ses règles. L'âme doit toujours demeurer la maîtresse, tenir le corps dans l'assujettissement, et ne lui accorder que le nécessaire : c'est-à-dire, qu'elle doit modérer, et quelquefois réprimer les appétits qu'elle éprouve à l'occasion du corps; et ne les contenter que dans les limites prescrites par la raison, et par la loi de Dieu. Sinon, elle se rend coupable, elle devient esclave de son corps, et se dégrade jusqu'à la condition des bêtes.
Pour ne parler ici que de la nourriture, la faim aver-
tit l'âme du besoin. La faim est une douleur : les aliments sont le remède qui l'apaise. Dans l'état ordinaire du corps, on ne doit donc manger que quand on est averti de son besoin par la faim, et qu'autant qu'il est nécessaire pour apaiser cette faim. J'en dis autant de la soif. Telle est la règle; telles sont les bornes marquées par la raison pour le manger et le boire. De sages observations ont déterminé la distance des repas et la quantité de la nourriture selon le climat, l'âge^ le travail, les forces et les dispositions du corps ; en sorte qu'on lui donne ce qui est nécessaire pour le soutenir, et le mettre en état de seconder l'âme dans l'exercice de ses devoirs, et non au delà.
Avec quelle sévérité saint Augustin ne s'examine-t-il pas sur ce point ! Il craint d'excéder dans la quantité ; et ce qui l'inquiète, c'est qu'il ne voit pas de mesure fixe, ni de moyen de la fixer. Il craint que le plaisir de manger ne le fasse aller au delà du besoin ; parce que la cupidité ne sait pas où finit la nécessité. Il craint de s'arrêter au plaisir naturel qu'on ressent à satisfaire l'appétit. Il ne peut se tranquilliser sur tout cela.
Cependant quelle était sa table ? Possidius, son ami et son commensal, nous apprend qu'il ne vivait que d'herbes et de légumes, qu'on ne servait de viandes que pour les hôtes, et qu'il buvait un peu de vin à cause de la faiblesse de son estomac. Telle était la nourriture de ce grand évoque, de cet homme dont la vie était si précieuse à l'Église, dont les travaux, soit du ministère, soit de l'étude, étaient continuels. De plus il domptait sa chair par des jeûnes fréquents ; et
le môme Possiilius rapporte qu'il lui arrivail souvent de passer à jeun les journées entières, en donnant audience à son peuple.
Nous croirions faire une austère pénitence, si nous suivions un pareil régime, où ce saint docteur tremblait encore pour lui-même. Nous ne sommes pas néanmoins aussi occupés que lui, ni aussi épuisés par les fatigues de l'esprit et du corps. Que penserait-il, que dirait-il du luxe et de la profusion de nos tables, de la recherche de nos mets, de la délicatesse de nos apprêts? Que dirait-il de notre avidité, de notre sensualité, de nos damnables inventions pour irriter l'appétit, et nous faire manger, non pour la nécessité, mais uniquement pour la volupté ? Que dirait-il de tant de moyens imaginés pour précipiter la digestion, et mettre l'estomac en état de suffire à de nouveauxexcès ? Ne prendrait-il pas avee raison les chrétiens de ce siècle pour des épicuriens pjus raffinés que ne Tétaient ceux de la Grèce et de l'ancienne Rome? Balancerait-il à les comparer au mauvais riche, qui faisait tous les jours des repas somptueux, et à leur annoncer le même sort?
Mais quel serait son étonnement de voir les tables des ecclésiastiques le disputer et l'emporter pour la délicatesse et la somptuosité sur les tables des grands du siècle; les revenus de l'Église, la subsistance des pauvres, le patrimoine de la veuve et de l'orphelin, consacrés à la bonne chère et aux excès de la bouche?
Le monde, dira-t-on, est monté aujourd'hui sur ce ton; il n'y a pas moyen de faire autrement, sans se
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rendre singulier, sans s'exposer tout au moins à la raillerie, sans exclure de chez soi la bonne compagnie, et prendre le parti de vivre seul. Cela peut être. Mais ce monde^ n'est-il pas le monde réprouvé dans ^'Évangile, le monde pour lequel Jésus-Christ n'a pas prié, le monde qui de son côté ne prie guère Jésus-Christ, qui ne pense qu'à la vie présente, et se met peu en peine des promesses de la vie future? Qu'est-ce qu'un homme d'Église, qu'est-ce qu'un chrétien qui veut faire son salut, doit avoir de commun avec ce monde? Et quelle excuse trouvera-t-il au jugement de Dieu dans les usages de ce monde expressément condamnés par la religion que nous professons, et contre lesquels réclament les maximes et les exemples de tous les saints? Les excès de la table abrutissent l'esprit, ruinent la santé, ruinent la fortune, entretiennent, augmentent, étendent la misère des pauvres, occasionnent une infinité de crimes, sans parler de ceux qu'ils traînent immédiatement à leur suite. On sait tout cela : on ne peut se faire illusion là-dessus : on gémit même quelquefois sur la grandeur du désordre, sur l'énormité de l'abus, dont on craint d'être la victime, dont on prévoit pour soi et pour sa famille les plus tristes conséquences. Et cependant on ne se réforme pas : et loin de se réformer, chaque jour on enchérit sur le luxe de ses pères, sur son propre luxe. On voit qu'on ne peut y suffire, et l'on s'endette. On sait que le pauvre ne peut plus vivre par le prix excessif que les riches mettent aux aliments : et chaque jour on leur rend la vie plus difficile.
Au point où en sont les choses, il n'y a plus de remède, ni dans la religion qui n'est point écoutée, ni dans la raison qui est impuissante, ni dans l'exemple qui est trop rare et trop faible. On ne peut l'attendre que de l'excès même du mal, ou de quelque heureuse révolution dans nos mœurs ménagée par la providence.
lO'OfiANCE DE NOS FORCES DÉPLORABLE, ET NEANMOINS SALUTAIRE.
Ce sont encore des ténèbres déplorables que l'ùjnorance où je suis de mes forces.
Sunt... et istœ plangendae tenebrse, in qiiibus me latet facultas nica quae in me est. Lib. x. cap. xxxii.
Saint Augustin se sondant lui-même, et examinant en présence de Dieu ses dispositions intérieures par rapport à de certains objets, dit que sur ces objets il ne peut répondre de lui; et que dans le jugement qu'il porte sur ce qu'il ferait, ou ne ferait pas en ces rencontres, il peut se tromper. Ce sont là, ajoule-t-il, des ténèbres déplorables.
Il a bien raison. S'il est quelque chose qui doive faire trembler, non-seulement les bons chrétiens, mais même les plus grands saints, c'est l'ignorance où ils sont de leur progrès dans la vertu, et le peu d'assurance qu'ils peuvent prendre sur leurs forces. Hélas ! quelque affermis que nous croyions être par
une longue et constante pratique du bien^ à ne regarder que nous-mêmes , sur quoi pouvons-nous compter? De quel bien sommes-nous capables? De quel mal pouvons-nous nous garantii"? Que faut-il pour nous ébranler, et nous renverser? Presque rien. Une occasion dangereuse, un défaut de vigilance, un sentiment de présomption, ou de défiance à l'égard de Dieu, suffisent pour nous faire succomber à la tentation. Nous touchons à notre chute, au moment où nous nous en doutons le moins. David, lorsqu'il jeta un regard sur Bethsabée, pensait-il qu'il allait devenir adultère et homicide? Salomon si chéri de Dieu, doué d'une si éminente sagesse, se serait-il jamais imaginé qu'il dût un jour prostituer son cœur à des femmes étrangères, et son hommage à leurs' fausses divinités?
Ces exemples, et tant d'autres non moins fameux dans l'histoire de l'Église, nous étonnent, et nous avons peine à les concevoir. Mais qui de nous n'a point à se reprocher quelque faiblesse dont il ne se croyait pas capable ? Qui de nous n'a pas lâché le pied en bien des rencontres, où la victoire lui semblait assurée ? Pour peu que nous nous connaissions, nous avons tout sujet de craindre toujours pour nousmêmes ; et nous ne savons pas à quels excès une passion mal combattue d'abord, une négligence, une infidélité à la grâce, peuvent nous conduire. Le mal, comme le bien, a presque toujours de petits commencements, et des causes imperceptibles.
Ne nous appuyons donc jamais sur nous; ne pré-
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sumons pas de nos forces; ne nous rassurons pas sur notre vertu, ni sur notre vie passée. Nous ignorons aujourd'hui ce que nous serons demain : ce matin en état de grâce; ce soir peut-être en péché mortel.
Ignorance déplorable sans doute ; mais ignorance salutaire; ignorance nécessaire pour nous entretenir dans l'humilité, qui seule peut faire notre sûreté. Pour n'avoir rien à craindre, il nous faut tout craindre; pour être forts en Dieu, il faut que nous soyons pénétrés de notre faiblesse. Dieu ne souffrira jamais que l'homme se glorifie en lui-même : pour le punir et le guérir en même temps de cette folle présomption, il permettra qu'il fasse les chutes les plus humiliantes. Il est inouï qu'un chrétien humble, qui ne compte que sur Dieu^ soit jamais tombé en des fautes considérables : au lieu que quiconque s'est confié en soi-même, a tôt ou tard appris à ses dépens à se détromper.
Mais quoi! ne puis-je donc m'assurer de rien dans les choses qui regardent mon salut? Non, si vous n'envisagez que vous-même ; parce qu'à quelque degré de sainteté que vous soyez parvenu, vous êtes toujours capable de pécher, toujours faible, toujours corrompu dans votre volonté, toujours enclin au mal, toujours exposé à abuser de votre liberté, toujours sujet à l'amour-propre, toujours porté à jeter sur vous un regard de complaisance, et par conséquent eu danger de déchoir.
Oh ! que l'on serait humble , que l'on serait circonspect, et toujours tremblant sur soi-même, si l'on pensait à combien peu de chose tient la sainteté delà
créature ! Non-seulement je ne puis me répondre de ma persévérance finale; mais je ne saurais me garantir un quart d'heure, un instant môme de consistance dans le bien. A tout moment il peut m'échaper une faute, une pensée, une parole, un regard, qui par degrés me précipitera dans l'abîme. Car telle est ma misère, que pouvant tomber, je suis dans l'impossibilité absolue de me relever ; qu'une chute légère me dispose à une chute plus lourde ; et que par une juste punition, l'abus d'une grâce peut entraîner ma perte éternelle.
Mais si je ne trouve aucune assurance en moimême, j'en trouve une pleine et entière du côté de Dieu. Je sais que si je me confie en lui, je suis inébranlable : que de sa part aucun secours, aucun genre de protection ne me sera refusé : que si je lui abandonne les intérêts de mon âme, il en prendra soin comme de son propre bien : en un mot, que si je ne me relire pas moi-môme de ses mains, personne n'est assez puissant pour m'en arracher : et qu'ainsi il est impossible que je périsse, pourvu que je persiste dans la volonté de m'abandonner à Dieu, et de me laisser conduire en tout par son esprit. Le Seigneur me gouverne, disait David, et rien ne me manquera (1). Voilà ce que la foi m'enseigne, et ce qui doit me tranquilliser : la seule inquiétude qui puisse me rester après cela, est de n'être pas assez souple, assez docile, assez soumis à la conduite de Dieu.
Or, plus je suis convaincu du peu de fond que je
(1) Dominus régit me, et nihil ruihi deerit. Ps. xxii. 1-
puis faire sur moi-même, plus je dois naturellement être porté à ne compter que sur Dieu, et à me tenir fortement attaché à lui. Car dans une aflaire aussi essentielle que celle du salut ; dans une affaire exposée à tant de dangers ; dans une affaire dont le succès dépend de tous les instants de ma vie ; dans une affaire où tout est perdu pour moi, si je la manque, il me faut nécessairement quelque point d'appui , et d'un appui constant, solide, inébranlable: et moins je le trouve en moi, plus je dois le chercher hors de moi. Mais où trouverai-je un tel point d'appui, sinon en Dieu? Quel autre que lui peut faire réussir une affaire qui me touche de si près, et où je ne puis rien? Tous les autres hommes ne sont-ils pas dans le môme cas que moi? Peuvent-ils rien pour eux-mêmes, et n'ont-ils pas besoin du même appui?
Je tire donc un très-grand avantage de la défiance de moi-même, puisqu'elle m'engage à mettre toute ma confiance en Dieu. L'incertitude où me jette le sentiment de ma misère sur ma persévérance dans le bien, n'est donc rien moins que déplorable en un sens, si elle peut me procurer de la part de Dieu la plus grande et la plus parfaite certitiide. Bénissons-le, remercions-le, de ce qu'il n'a pas voulu que nous comptassions sur nous-mêmes, afin de nous obliger à nespérer qu'en lui.