‹ Morale tirée des Confessions de saint AugustinChapitre 72 sur 76 · DU MÉPRIS DES LOUANGES · texte numérisé non relu

DU MÉPRIS DES LOUANGES

Celui qui, lorsque vous le blâmez, cherche à être loué des hommes, ne sera, ni défendu jxtr eux, qaand vous le jugerez; ni an^aché de vos mains, quand vous le coiidanmerez.

Qui laudari vult ab hominibus vitupérante te, non defendetur ab hominibus judicante te, nec eripietur damnante te. Lib. x. cap. XXXVI. n. 59.

La matière des louanges, soit celles que l'on donne, soit celles que Ton reçoit, est une des plus importantes de la morale; et quiconque étudierait bien les motifs qui le déterminent à accorder ou à refuser des louanges, la manière dont il les donne, les exagérations ou les réserves dont il use, les personnes et les choses qu'il est disposé à louer ou à critiquer; et par rapport aux louanges qu'il reçoit, son empressement ou son indifTérence à les rechercher, l'impression qu'elles font sur lui au moment qu'il les reçoit, les effets qu'elles produisent par rapport à sa conduite : quiconque, dis-je, s'examinerait attentivement sur ces deux articles, acquerrait une connaissance assez profonde des dispositions de son esprit et de son cœur. Car cette matière tient à tout ; elle influe dans tout; et la façon dont on s'y comporte, est une des règles les plus sûres pour se discerner soi-même, et pour discerner les autres.

Saint Augustin s'examine très-sévèrement sur cet

objet; non sur les louanges qu'il donnait; mais sur celles que son mérite, que son zèle, que sa vertu lui attiraient. Il souffrait lorsqu'on louait en lui des choses où il se déplaisait à lui-même ; ou lorsqu'on en estimait d'autres bien au delà de leur valeur. Il voyait que ce n'était pas en vue de lui-même, mais en vue de l'avantage du prochain, qu'il devait être touché des éloges qu'il recevait. Et sa peine était de ne pouvoir s'assurer des sentiments de son âme à cet égard.

Vu les bornes que je me suis prescrites, on ne doit pas s'attendre que je traite au long un sujet si étendu, et sur lequel on pourrait faire un ouvrage très-intéressant. Je m'en tiendrai aux réflexions que me fournit le passage que j'ai choisi, et qui a pour objet les louanges que l'on reçoit.

Il n'y a de louange solide et réelle que celle que Dieu donne, parce qu'elle est fondée sur la vérité, et sur la connaissance intime de ceux qu'il loue. Il ne peut se tromper ni dans l'appréciation du vrai mérite, ni dans l'attribution qu'il en fait aux personnes. Ses louanges ne pèchent ni par excès, ni par défaut : une infaillible équité les dicte, les règle et les mesure. Elles n'ont point le mauvais effet d'enfler ceux qui les reçoivent : au conlraire Dieu les tempère tellement, qu'elles les humilient, et qu'elles leur apprennent à lui rendre gloire de tout le bien qu'il trouve en eux.

Il n'en est pas ainsi des louanges qu'on se donne à soi-même, ni de celles qu'on reçoit des autres hommes. Ne sachant pas au juste en quoi consiste le vrai mérite, nous louons souvent en nous et dans autrui ce qui ne

mérite pas d'être loué; nous louons trop ou trop peu; nous blâmons de môme mal à propos; parce que nos idées, ou fausses ou imparfaites, sont la règle de nos jugements. Ne nous connaissant pas, ou nous connaissant mal, nous nous applaudissons assez ordinairement de bonnes qualités et de vertus qui nous manquent. L'amour-propre nous aveugle, nous flatte, nous corrompt; et cela va au point que nous ne songeons pas môme à nous défier de ses artifices.

Mais la tromperie la plus manifeste qu'il nous fait, c'est qu'il ne nous permet pas même d'être en garde contre les louanges des autres; c'est qu'il nous porte à les désirer avec ardeur, à les rechercher et à les provoquer avec une sotte vanité, à les recevoir avec une parfaite confiance, comme si elles sortaient de la bouche de la vérité même. Cependant, outre que notre conscience dément souvent les éloges qu'on nous donne, l'expérience nous apprend assez que, quand les autres nous conaîtraient parfaitement, et nous apprécieraient au juste dans leur esprit, leurs paroles sont rarement conformes à leurs pensées, parce qu^ils sont flatteurs, trompeurs, intéressés. D'ailleurs, notre cœurnous répond que, comme nous n'aimons et n'estimons que nous-mêmes, les autres sont faits ainsi que nous; et que pour Tordinaire les louanges que nous leur donnons n'étant pas sincères, celles que nous en recevons ne le sont pas davantage.

Malgré toutes ces raisons qui devraient nous tenir en défiance, nous sommes constamment dupes des flatteries, même les plus grossières, les plus évidentes,

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les plus mal préparées. C'est qu'il y a au-dedans de nous-mêmes un flatteur plus adroit et plus dangereux que tous les flatteurs du dehors, qui nous fait avaler avidement le poison de la louange, et qui enchérit encore sur elle.

Qui pourrait dire combien ce poison est funeste ! combien il a gâté de belles âmes ! combien il a enhardi de méchants ! jusqu'à quel point il enivre la raison, il exalte les passions, il pervertit les sentiments, il entête, il infatué, il dénature ceux qui le boivent sans précaution I L'on peut assurer, même des plus gens de bien, qu'à peine en est-il aucun qui ne fût devenu meilleur, s'il n'avait pas été trop sensible à la louange. Qu'on juge par là du tort qu'elle fait aux autres.

Quand elle ne serait nuisible que pour la vie présente, ce serait déjà un grand mal : mais elle est bien plus dommageable par rapport à la vie future. Elle excite à mal faire, elle encourage, elle soutient, elle confirme, elle endort dans le crime : et par là elle damne également ceux qui louent et ceux qui sont loués. A l'égard des bonnes actions, elle en diminue le mérite, ou elle le fait perdre entièrement. Quiconque agit dans la vue de plaire aux hommes, a reçu sa récompense, et n'en a point à attendre de Dieu. Jésus- Christ l'a déclaré dans son Évangile (1). Combien donc de bonnes œuvres perdues ! Combien de vertus apparentes ! Combien de saintetés plâtrées ! Combien seront réprouvés, qui passaient ici-bas pour des élus et des

(1) Matth. VI. 2. 0. 16.

amis de Dieu, parce qu'ils n'ont recherché que l'estime des hommes !

Méditons la belle maxime de saint Augustin; tâchons de nous en pénétrer, afin qu'elle nous inspire une sainte horreur de toutes les louanges^ même de celles qui nous paraîtraient les plus justes et les mieux méritées : puisque si nous avons la faiblesse de les goûter et de nous y arrêter, elles peuvent nous ravir le mérite de nos meilleures œuvres. Pensons combienleslouanges humaines sont méprisables ; et quelle folie c'est de sacrifier une récompense éternelle à une vaine fumée ; quelle est la bassesse d'une âme qui, agissant sous les yeux de Dieu, pouvant et devant se le proposer pour fin, se détourne vers les créatures, et ambitionne leur suffrage ; quelle indignité c'est de préférer leur approbation à celle de Dieu.

Disons-nous souvent : Que me servira d'avoir l'estime des hommes, si je perds l'estime de Dieu? et si j'ai le bonheur d'être estimé de Dieu, qu'ai-je besoin des louanges des hommes? que peuvent-elles ajoutera mon mérite? quel bien m'en reviendra-t-il ? Je me complairai en moi-même ; et je me rendrai indigne des complaisances de Dieu. Les jugements des hommes ne seront-ils pas jugés un jour? Si Dieu me blâme, les hommes me justifieront-ils? S'il m'acuse, me défendront-ils? S'il me condamne, me sauveront-ils? Au contraire, si j'ai Dieu pour moi, en quoi me nuira le blâme des hommes? S'il prend ma défense, que m'importe qu'ils m'accusent? S'il me justifie, qu'ai-je à craindre de leur injuste sentence?

Meltons-nous donc également au-dessus des louanges et des mépris; ne craignons pas ceux-ci; ne cherchons pas celles-là; et si nous avons un choix à faire, préférons sans balancer le mépris du monde à son estime. Jésus-Christ nous en a donné l'exemple en sa personne, et il le renouvelle tous les jours dans celle des saints. Aimez à être ignoré, dit l'auteur de V Imitation, et à être réputé pour rien[\). L'oubli des hommes à notre égard met en sûreté nos vertus; leur mépris les ennoblit et les purifie ; leurs calomnies les portent au plus haut point de perfection.

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