DES FAVEURS CÉLESTES
Quelquefois vous me faites entrer dans un état intérieur fort extraordinaire, et goûter je ne suis quelle douceur, qui si elle xe consomme en moi , sera je ne sais quoi qui ne sera pas la vie présente.
Et aliquaiido intromittis me in affectum multum inusitatutn introrsus ad nescio quam dulcediiiem, qufe si perficiatur ia me, nescio quid erit quod ista vila non erit. Lib. x. cap. XL.
C'est un saint qui parle, c'est un génie du premier ordre, un philosophe profond : c'est l'homme qui a le le mienx étudié l'état de son âme, et tout ce qui s'y était passé depuis son enfance. Il rend au public le compte le plus exact et le plus circonstancié de ses dispositions intérieures, dans un ouvrage où tout res-
(1) Ania ncsciri, et pro niliilo reputari. De Imit. Clir. lib. i. cap. II. a. 3.
pire la piété et la sincérité. Qui oserait le soupçonner ou d'erreur, ou de mensonge?
Or, il atteste que Dieu le mettait quelquefois dans un état intérieur qui ne lui était pas ordinaire; et qu'il lui faisait sentir une telle douceur, qu'elle tenait plus de la vie du ciel que de celle de la terre. Voilà certes un témoignage du plus grand poids.
Non-seulement les incrédules et les libertins, mais les mondains et les indévots traitent de pieuses rêveries tout ce qu'on lit dans la vie des saints touchant leurs communications intimes avec Dieu, et les faveurs qu'ils en reçoivent dans leurs oraisons. Ce sont, disent-ils, les effets d'une imagination échauffée, d'un cerveau affaibli par le jeûne, par les veilles, par la solitude, d'un tempérament ardent, d'un cœur sensible. Et parce que les femmes reçoivent plus communément de ces sortes de grâce que les hommes, ils se croient autorisés à les rejeter sans examen comme autant d'illusions, et comme un genre de maladie, qui exige plutôt les soins d'un médecin que ceux d'un directeur.
Mais sans parler de saint Antoine, dont la vie écrite par saint Athanase fait foi que Dieu récompensait souvent de ses consolations les cruelles vexations qu'il éprouvait de la part des démons ; sans parler de saint Bernard qui, dans ses sermons sur les Cantiques, parle de ces faveurs célestes, comme de choses qui lui étaient connues par sa propre expérience; sans parler de saint François d'Assise en qui Jésus-Christ, par le ministère d'un séraphin, imprima les marques de
ses sacrées plaies; sans parler d'un nombre infini d'autres témoignages aussi authentiques : que répondront-ils à l'autorité de saint Augustin? Diront-ils que c'était un visionnaire, une tête exaltée? Avanceront-ils qu'il s'est trompé sur ce qui se passait en lui-môme; ou que pour en imposer au public, il a feint d'éprouver ce qu'il n'éprouvait pas? Rien de tout cela n'est ni vrai, ni vraisemblable.
Il faut donc reconnaître la réalité de ces opérations merveilleuses de la grâce, de ces avant-goûts de la béatitude éternelle, dont Dieu fait quelquefois part ici-bas è ses amis et à ses fidèles serviteurs. Car l'état que saint Augustin exprime en cet endroit, n'est ni la paix de la conscience, dont jouissent tous ceux qui sont en état de grâce; ni la dévotion sensible, qu'il avait goûtée au commencement de sa conversion ; ni même le sentiment habituel de la présence de Dieu : c'est quelque chose de moins commun, de plus relevé^ de plus ravissant. C'est, dit-il, une affection, ou disposition passive de l'âme, ^rès-mwszVce; rare, et passagère par conséquent : ce n'est point un état où Tâme entre elle-même aidée de la grâce ordinaire; mais un état où Dieu agissant seul l' introduit -pur un moyen extraordinaire; c'est y? ne sais quelle suavité, qui si elle vient à la dernière consommation, sera je ne sais quoi qui ne ressemblera point à cette vie. Quel que soit le genre de grâce dont saint Augustin parle ici, il s'agit évidemment d'une faveur rare, miraculeuse, ineffable; d'un sentiment délicieux, qu'aucun elfort humain ne peut produire, qu'aucune illusion ne peut feindre, qu'au-
cune, idée ne peut représenter, qu'aucune langue ne peut exprimer.
Et pourquoi douterait-on de ces merveilles de la grâce si bien attestées ? Est-ce parce qu'elles sont surnaturelles? Mais tout n'est-il pas surnaturel dans la religion? Est-ce parce que le démon tâche quelquefois de les contrefaire? Elles sont donc réelles : et du reste il y a des moyens sûrs de discerner les opérations divines de celles du démon. Est-ce parce que l'imposture a lieu en cette matière comme en toute autre? Mais l'imposture a ses caractères auxquels elle se fait reconnaître : il n'est question que de voir si ces caratères sont applicables à saint Augustin, et à tant d'autres personnages d'une sainteté reconnue. Est-ce enfin parce qu'on n'a soi-même aucune idée, aucune expérience de ces sortes de choses? Quelle raison ! j'aurais honte de m'arrêter à y répondre.
Mettons un moment tout préjugé à part, et raisonnons. N'est-ce pas un principe évident qu'il ne peut y avoir de bonheur ici-bas hors du service de Dieu ; et que plus ce service est parfait, plus le bonheur est grand? N'est-ce pas de plus une maxime certaine selon l'Évangile, que les travaux, les croix, les tentations, les humiliations de toute espèce sont le partage des fidèles imitateurs de Jésus-Christ? Enfin, n'est-il pas constant que la pratique des saints est de rejeter tout plaisir, toute joie, toute consolation humaine? Dieu cependant s'est engagé à les rendre heureux : ils disent qu'ils le sont, et ils le sont en effet. Ils ont donc leurs plaisirs ; et des plaisirs d'un ordre surnaturel; des
plaisirs que la chair et le sang ne conçoivent pas ; des plaisirs qui ne sont pas même connus du commun des chrétiens ; et réservés à ceux qui, pour s'attacher à Dieu, renoncent absolument à tout le reste, et à eux-mêmes par-dessus tout.
Oui, Dieu se charge lui-même de leur bonheur : il les soutient; il les console; il essuie de temps en temps leurs larmes; il se fait goûter à eux; il les dédommage de ce qu'ils lui ont sacrifié : un moment de ces délices ineffables dont il les enivre, leur fait oublier tout ce qu'ils ont souffert pour lui, et désirer d'en soufl'rir mille fois davantage. Comme ils s'étudient à lai donner en tout des preuves de leur amour, il s'applique à leur donnera son tour des témoignages de son affection; et pour m'exprimer avec l'auteur de Vlmitation, la familiarité dont il use à leur égard est tout à fait étonnante (1).
Quoi ! pour nous aider à porter le poids de cette misérable vie, l'auteur de la nature a établi des sensations agréables communes aux bons et aux méchants, qu'il ne refuse pas môme à ceux qui en abusent pour l'offenser : et l'auteur de la grâce n'aurait pas attaché à la vie surnaturelle que l'âme tire de lui, des voluptés incomparablement plus pures et plus délicieuses ! La religion a ses afflictions et ses peines : et elle n'aurait pas une onction céleste qui les adoucit ! Il est des temps et des étals dans la vie intérieure où le ciel est d'airain, où l'on est en proie aux souffrances, aux tentations, aux épreuves, aux rebuts apparents de
(1) De Imit. Chr. lib. ii. cap. I. n. l.
la part de Dieu : et il n'y aurait pas d'autres temps et d'autres états, où le ciel verse sur l'âme une douce rosée qui la rafraîchit ; où Dieu la visite, la caresse, l'inonde de ses consolations !
J'ose le dire : quelque grandes que soient les faveurs passagères dont saint Augustin fait mention^ le parfait service de Dieu en renferme d'autres encore plus excellentes. Les âmes qu'il destine ici-bas à une union intime avec lui, consentent par un mouvement de l'Esprit saint, à être privées de toutes les visites du ciel ; et ne balancent pas à leur préférer la souffrance toute pure pour autant de temps qu'il plaira à Dieu. Elles aiment mieux sans comparaison suivre Jésus- Christ au jardin des Olives et au Calvaire, que de partager avec lui les délices du Thabor. Elles n'aspirent qu'à mourir comme lui sur la croix au milieu des tourments et des opprobres, et dans une espèce d'abandon de Dieu, qui exerce sur elles sa justice.
Mais après qu'elles ont expiré de cette mort mystique, vient le moment de leur glorieuse résurrection. L'union avec Jésus-Christ leur époux se consomme. Ce ne sont plus des faveurs de peu de durée, après lesquelles, comme saint Augustin s'en plaint, on sent le poids douloureux de la nature, on gémit, et l'on pleure. C'est un état permanent; c'est une paix stable au-dessus de tout sentiment; c'est une volupté douce et tranquille qui nourrit et rassasie l'âme; c'est un ravissement continuel en Dieu, qui lui laisse néanmoins toute sa réflexion, et une pleine possession d'elle-même; c'est un paradis anticipé; et si elle souf-