RAPPORTS AVEC LA PHILOSOPHIE DES IDÉES-FORCES \XIII
des idées utiles à l'espèce, des idées pratiques et praticables : nous sentons pour agir, nous pensons pour réaliser, nous nous représentons le monde actuel pour en créer un nouveau. Voilà diverses vérités que le « pragmatisme » contemj)orain a gonflées jusqu'à en faire des erreurs, comme si Futilité de Tespèce liunuiine, en déterminant pour celte espèce la part qu'elle peut s'approprier dans le champ infini de la vérité, déterminait la vérité même et rendait vrai ce qui nous est commode ou nécessaire 1 Telle que nous l'avons toujours soutenue, la pliilosopliie de l'action n'est pas le culte de l'arbitraire ; elle est un etïbrt perpétuel pour en sortir, pour saisir les lois du ré(d et les tourner au profit de l'idéal. Aussi, loin de laisser à l'idée un caractère superficiel et lactice, nous l'avons toujours représentée comme une détermination de la réalité qui, nécessaire iiour l'action, entraîne à une action déterminée. La lumière projetée sur les choses qu'on veut regarder n'en découvre ([u'une partie pour les besoins de la vision ; cependant, comme tout voir à la f(jis est impossible, il faut bien se résoudre ou aux ténèbres totales ou à la vision partielle : l'ignorance est encore plus inférieure au réel que le savoir. Loin d'appauvrir la réalité, l'idée reni'icliit en s'y ajoutant avec sa direction propre et sa force projtre. Penser un idéal futur, n'est-ce pas doter le possible d'un début (l\icluaiilé qui sera le counnencement de l'actualité complète? L'essentiel est de ne pas croire qu'aucune idée particulière soit adé(|uateau tout réel, encore nnjins au tout idéal. Mais [ilusieurs idées qui se complètent sont plus adé(|uates qu'une seule : le moyen d'égaler progressivement le réel et l'idéal, c'est donc de multiplier les idées qui en expriment les diverses faces. Le rlédain des idées et de la [»ensée, c'est le dédain de la liunière et de la vision, du son et de l'audition, de l'étendue et du tact; c'est aussi le dédain de la science ; c'est in^me le dédain de l'action et du sentiment, ([u'on veut en vain opposer à l'idé-e. Car, encore un coup, qu'est-ce qu'une action aveugle, sinon une action machinale, et qu'est-ce cpi'un seidiment sans idée, sinon une obscure et brute sensation, dé-
XXIV PRKFACE
pourvue de tout élément représentatif ? L'idée est ellemême une virtualité d'action pour l'avenir, une réalité d'action pour le présent. An point de vue i)sycli()logique, elle exprime une direction de la volonté sous rinfluence de la représentation et du sentiment. Au point de vue physiologique, elle exprime rindissolnhililé du changement interne et du changement externe, je ne dis pas leur parallélisme, mais leur solidarité ou leur liaison, qne Ton a vainement contestée par des arguments qui ne sont valables que contre riiy[»ollicse de deux mondes parallèles. Au point de vue philosophique, l'idée exprime la nature de la véritable activité, (pii est la volonté tendant à une jdeine conscience de soi et d'autrui. La volonté ne nous a jamais paru indéterminée, inintelligible. Sa raison est une loi interne d'expansion vers le plus grand bien conscient i)onr Tindividii et pour le tout. Cette loi n'est i)as imposée du dehors, mais résulte de la spontanéité même, si bien que la volonté, en pi'enant la conscience de soi. linif par s'unir à la conscience d'autrui |)Oiu' consliluei' tordre moral.
IV. — Considérée sous le rapport des relations nmtuelles (pii relient les sujets conscients, la i)hilosoithie «les idées-forces appai'ait comme une doctrine de l'association libre, conciliée avec les lois du mécanisme organique. Dans la sociologie comme ailleurs, nous avons montré le côté actif des id('>es, comment elles transforment les relations vitales en relations iidelligenles et volontaires, eons('(pn^mm(^nl eonlracliudles ou (|uasi-contractuelles. L'organisme social devient un organisme d'idées-forces et la solidarité vitale devient une solidarité' morale. De plus, nous avons fait voii" comment la conception |>sycho-sociologique peut s'étendre au monde entier et permet de s'en former une représentation par analogie (I).