DOIT-ON FONDER LA SCIENCE MORALE XXXI
EN QUOI CONSISTENT LES FONDEMENTS DUNE SCIENCE ET, EN PARTICULIER, DE LA SCIENCE MORALE
Pour déterminer en quoi consistent les fondements d'une science, il faut se placer aux trois points de vue de la logique, de la psychologie, de répistémologic J'entends par londements logiques d'une science l'ensemble de ses principes les plus généraux, auxquels on remonte par induction ou qu'on dégage par analyse. A l'aide de ces principes dominateurs, tout le reste se déduit. Ils peuvent consister dans des faits, dans des lois, dans des liypolbèses, dans des postulats, ou même dans de simples idées, dans des constructions de fesprit formées à l'aide des matériaux fournis par Texpérience. Les principes premiers d'une science en font l'unité organique et permettent la systématisation de toutes ses parties. Grâce à eux, un rapport s'établit entre les multiples conséquences et le petit nombre de thèses initiales auxquelles ces conséquences viennent se rattacher. Dans certaines sciences, comme les mathématiques, les principes ne sont pas toujours ce qu'il y a de plus évident à première vue. Lorsqu'ils peuvent avoir ce caractère de révidence, ils ont le double avantage de la primauté logique et de la certitude immédiate : tel est l'idéal que s'étaient proposé les anciens et aussi Descartes. Cet idéal demeure celui de la morale, alors même que d'autres sciences pourraient s'en itasser (1). *
(1) Je n'ii^nore pas ([u'\\ est de mode aujourd liui chez les malhémaliciens les matliématiiiues ont aussi leurs modes) de dédaiennr les évidences au profit des jeux de la logique. Les uns, pren.inl pour méthode l'emi)irismc, se contentent de réws.s/r dans ia jjratiquc et considèrent les principes eux-mêmes comme des moyens de réussite ou des postulats pratiipiement commodes, élant donné tel but. D'autres se livrent aux fantaisies dune iniairination loinbinatrice (jui croit avoir établi la possibilité des choses |)ar ce seul fait qu'elle a évité lacontradiclion dans les raisonnements. U n'en demeure pas moins vrai, jiour les logiciens rigoureux, qu'une science 4ui, dune manière ou d'une autre, sur un point ou
XXXIl INTRODUCTION
JenliMids par roiidenH'nls psycliolo^àtiiies ceux ((ul établissent la conformité tics [)rincipes d'une science avec notre constilnlioii coinine êtres doués d'intelligence, de sensdjilitc et de volonté. C'est, par cela même, l'harmonie avec le contenu le plus primilif de l'expérience interne et avec les formes les plus essentielles de cette expérience.
Le résultat des fondements psychologiques est de conférer à une science (jui, sans cela, aurait pu demeurer un t'dilice tout liyj»olhéti(pit', sa preu)ici-e base solide, son premier genre de légitimité : conformilé au réel. Ainsi le moraliste doit prouver, par ses analyses, que l'iilée morale n'est pas une puic abstraction ; ipie, de fait, nous sommes constitués moralement, que l'homuie, par son organisation même, est un animal moral, que les principes pi'cmiers d'où se déduit la science de l'action sont d'accord avec l'expérience intime que nous avons de notre humanité.
.Mais cette première sorte de conlirnialion n'est pas encore suflisante ; il faut en venir à des fondements épistémologi(pM's, établis par l'analyse et la criliipu' de la connaissance. Pour cela, il faut rechercher : 1° l'oi'igine ; '1" la validité objective des principes à la fois générau.x et spéciau.x d'où jiart la science. Il faut voir si ces principes, déjà en harmonie de fait avec notre propre naliuT, sont aussi r\\ harmonie de droit avec la réalité objective, autant que nous itoiivons la coiicrvoir
sur un aulrc, ne prend pas pour fumltMiicnls des évidences auxquelles loul le reste se ralUiclie, denuMire une construcliim en l'air, irjcap;dtle délahhr non .seulenionl des rc''.ilités. ni.iis niéniede vraies possibilités. Lne théorie où l'on posUilerait «pic le contenu esl plus t;rand (jue le ronlennnt potirr.iil être lo>,'i<picinent liée; elle n'étalilirait pas plus la possihililé «pie la rcalilc. Il y a une loi^ique do I ahsurde. Toujours est-il rpie la niorale, elle, iloit prendre loiitacl cl avec le véritable posnihle et avec le rrrl ; car son domaine est à la fois ce qu'il y a de plus idéal comme constituant le meilleur possible; et ce qu'il y a de plus réel, comme conslihi.int une réalisation du meilleur par tout notre être, un don de notre être entier. «Misa réalité la plus iniimi*, .-mx exigences de l'idéal, La morale doit sans doute <4re ninsrtinenlc, mais Cduséqui-nte avec de~ principes (|ui puissent s imposer à l'intelliifence et, par l'intelligence, h la volonté. Il ne > agit plus ici de jeux logiques, mais de vie vécue.
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d'après notre constitution inti'llectuclle. lue illusion psyciiologiquiMiient naturelle et subjectivement nécessaire n'en serait pas moins une illusion au point de vue objectif.
Entre les diverses sortes de l'ondeineuts que nous venions de délinir nous n'apercevons pas la moindre incompatibilité. Dans une remarquable étude publiée jtar la Renie de métophi/airnie et de morale (1), on a Soutenu (pi'il faut clutisir ; nous choisissons les trois sortes de fondements à la fois. Tant (pie l'un manque, rédilice de la morale n'a pas de bases complètes : il peut demeurer une construction très logi(iue et intérieui'ement cohérente, mais il n'a pas d'assises dans la réalité.
I.e caractère propre de la morale des idées-forces, c'est que les fondements sur lesquels elle repose sont indivisiblement psychologiques analyse du sujet conscient), cosmologi(pies analyse des objets et valeurs objectives), sociologiques ;rapi»ort des sujets entre eux), épistt'mologiques (rapport du sujet à l'objet). Toute idée n'est-elle pas, selon non-;, un acte du sujet relatif à un objet conçu également par les autres sujets, avec un rapport du sujet à l'objet qui constitue le degré de validité appartenant à l'idée? Ainsi s'unissent scientifiquement et piiilosopliiquement tous les points de vue. Notre bien .s'«/^yfr///' contient parmi ses éléments la satisfaction de Tintelligence, qui elle-même ne peut être satisfaite que par des raisons objeclives, c'est-à-dire par des idées valables i»our tous les sujets pensants ; il en résulte, grâce au moyen terme de l'intelligence et de ses idt'cs, une introduction du point de vue impersonnel dans la satisfaction de noti'C volonté personnelle. Les êtres inintelligents sont déterminés par des lois; les êtres intelligents sont déterminés par la représentation même des lois, rpii est une idée-force. De là inie synthèse de la morale subjective et de la morale objective, de la morale |i-;ycIiologifpie et des moi'ales
1) M. Lalande : Sur une fausse exif/ence de la raii^on dans la méthode des sciences morales (1SI07|.
XXXIV INTnODLCTlON
cosmologique ol sociologique, sous le conti'ùle de ré|tisténiologie. Il est diffieile de renverser une doeliMiie qui a ainsi pour caraelèrc (Trlre universelleiueul synthétique et radicalement analytique.