I;IM\UTK THEORIQUE DE LA CONSCIENCE
jamais cjaiplèLemeiit rintérieiir à roxtérieur. Tous les objets et rapports (l'ohjols ne donneront jamais le sujet conscient qu'ils impliquent ; ni les clats ni les actes de la conscience ne peuvent s'extraire de la seule matière diircrenciée des phénomènes et objets qui existent pour la conscience. Il y aurait dans cette prélenduc extraction un cercle vicieux. Le donné objectif, loin de fournir tout, présuppose celte conscience à hupielle il est donné et qui elle-même, pour sa part, donne, c'està-dire entre nécessairement comme facteur et force dans le résultat. Nouvelle raison pour conférer à la conscience une valeur llicori(|ue d'ordre primordial.
Non seulement la conscience est ainsi la condition primaire de toute connaissance objective et (U' t(jule science, mais elle est encore la condition de toute vraie sensibilité et de toute vraie volonté. l'as plus qu'on ne peut connaître et savoir sans conscience, on ne [teut jouir ou soulïrir sans conscience, ni vouloir ou choisir un objet déterminé sans quelque perception et appétition plus ou moins conscientes de cet objet. 11 en résulte que, tout ce qui a une valeur pour nous ne l'ayant que comme satisfaction d'une de nos fonctions de conscience ^sentir, connaître, vouloir), aucune chose ne vaut théori(piemenl j»onr nous et n'est scienlili(iuement évaluable que dans, par et pour la conscience. De là le primai théorique de la conscience, qui, comme nous le verrons plus loin, entraîne son primat pratique.
PRIMAITK PniLOSOPIllOUB KT SCIENTI Kior R DE LA CONSCI ENCK PAR RAPPORT AIX CATÉGORIES OBJECTIVES
Considérons maintenant la cijnscience non plus sous le rapport «lé sa primaulé psyclndo^nque et subjcclive, mais plus spécialement dans ses rapports objeclifs. La
incilltnirç iiK'lhodf (rt-valiialion. ici, sera do soiiniettre la conscieia'O aux (|uatre iirandcs caléiiories oljjcolivcs : existence, (iiialitc, quantité et relation. A tous ces points de vue, il sera encore impossible de ne pas admettre la supérioritt' théorique de rèlre conscient sur Pètre non conscient ou moins conscient.
I. — La première catt'^orie est celle d'cristenri'. Or IV'Ire capable de conscience exisle d(>ux lois, pour ainsi dire : en lui-même et pour lui-même. De plus, étant capable de concevoir l'existence des autres êli'cs en même tcm|ts que la sienne, il existe (Mi (|uel(|ue manière dans les autres comme en soi.
Quant à l'être capable de conscience /r/Zcc/hV, n"a-t-il [las toujours été classé' au-dessus de l'être dont la conscience s'absorbe en sensations spontanées ou en actes spontanés, comme chez les animaux iniV'rieurs? L'être capable de réilécliii'. en cllél, peu! seul vraiment se eonnaîlre, connaUre les r/////'('.s" êtres et surtout la iolalité des êtres, l'èlre lui-même, l'iinirerseL Or, (pii se connaît, qui connaît autrui et connaît le tout, doit avoir, scientiliipiemetd et pliilosopliiqucmeid. une siqx'riorité sur l'être (pii vit soit dune existence sourde et sans pensée, soit d'une existence exclusivenu'nt confinée dans la pensi'e de soi. T'est ce que personne ne Contestera sans paradoxe.
ï^a caléfîorie même d"exislene(\ si l'ondameulale pour la science et pour la pliilos(qdiie. nous ta dev(»ns à la conscience. Kt c<' n'est pas là nue simple idé'e abstraite: eest. nous l'avons vu, une possession de l'i'lre même, pi'rqirioté primordiale qu'il est inqiossible de mettre en doute, idée vivante, idée- force «jui se rènlise en sr pensa /il ; e/'i/o snm.
M. — \u point de vue de la calé'^^NJiie de tpialilr, i'emar(pion> dabord que rid(''e même de qualité nous vieid, elle aussi, de la conscience : sans celle-ci. les qualités des objets de la connaissance et de la science
seraient absolument comme si elles n'étaient pas. Supprimez tout être conscient capable d'éprouver l'état particulier répondant à la couleur bleue ou rouge, à l'odeur de rose ou à la saveur de miel, etc., il n'y aura plus réellement ni bleu comme tel, ni rouge, ni parfum, ni saveur. Toute qualité est l'expression, plus ou moins concrète ou abstraite, d'un état de conscience; or, ce sans quoi il n'y aurait point de qualités ne peut pas ne pas avoir, sous le rapport de la qualité, une valeur tJK'orique de première importance.
En outre, dans la conscience réfléchie, développée au point de s'ouvrir au Tout, non seulement il y a, comme nous l'avons déjà remarqué, une intelligence plus haute, mais, par cela même, il y a une sensibilité plus large, une activité capable d'actions à longue portée dans le temps, à extension indt'finic dans l'espace, comme un arbre dont les rameaux et les l'ruits envahiraient le ciel ; il y a donc plus d'existence qualifiée, plus de vie, plus de réalité' concrète.
m. — Même sous le rapport de la qiianUlé , dont le rôle est capital dans la science, on doit attribuer une valeur supérieure à la conscience. Seule, d'abord, elle conçoit la quantité. En outre, elle la réalise en elle-même sous forme d'un nombre incalculable d'états diirérenciés, dont elle fait ensuite la synthèse plus ou moins claire. L'idée du nombre, objet de l'arithmétique, est due à la conscience.
La conscience n'existe pas pro[>rement dans l'étendue, objet de la géométrie, mais c'est encore elle (|ui conçoit l'espace et son immensité. L'immensité n'a d'existence réelle que chez l'être conscient qui la pense.
De même pour le temps, dont on sait le rôle en mécani(iue. La « quantité protensive » ou durée n'est qu'une manière d'être de la conscience, qui seule connaît le présent, le passé, l'avenir, qui seule les réaliste en les concevant. Pour une pierre, quelle distinction y a-t-il entre ce qui est, ce qui fut, ce qui sera? Lin rocher
ost, on (fnol(iiios(»plo, en ilcssous du lomps I). Existàlil toujours, sur un Himalaya saus comuieuci'menl ni fin, il no serait pas vraiment étemel, sinon pour une eonseienco «'ajjable d'embrasser tous ses moments en un tout sans limites.
Le senlimenl et l'idée de la dun'c, dus à la eonscienct', nous douiicnt prise sur la diirt'e même, sur le passé i>ar la mt'moire, sur l'avenir par la fM-évision el par raetiou.Tli. Ribol accorde, ôans ses Malriflii-s de la imhnoii-c, (pu' le l'ait d'avoir eonseienee nous peruiel de •< reconnaître les plj(''n(>mènes connue ayant tieetipé une position précise entre d'autres états de conscience ». Eti bien, demanderons-nous, une telle reconnaissance estelle indilli'rente.'ïanl s'enl'aul. Klle nous p«'rniel de ressusciter le passé ou, au contraire, d'en empêcher la réapparition. Klle nous lait aniieiper l'avenii" et coopérer nous mêmes à sfi production pur iidéeforre du possible et du désirai)! e.
La (puiulitc intensive, le de;/ré. i|ui joui' un si j^'raud rôle en dynamique et en pli>si(|ue, est enC(U'e un lait de conscioFice. Nous mi^surons l'inteiisitc' |»ar TelVort plus ou moins grand que nous avons à d(''ployei'|)Our vaincn* ime ré'sislanee. Mais il ne faut pas entendre par là exelusivemenl im etVorI musculaire. Nous dislinf,'uoiis une lumière trop vive, i|ui blesse nos yeux, dune luniicre moins inter»sc. sans l'aire d'abord iisa^jc des mux'les. Nons distintîuons une sens;iliuii interne forte d'inie faible, une violente colique du n b'ger mal de lét»». L'effort pnqu'emenl dit n'est qu'une des formes de l'action vitale contrahée.en Intle avec ce qui la cordrarie. ('/est là (|m' nons fuiisons ridt''e de /'o/vv pinson nu)ius intense, l'idée: de det/rê ((ualitalif (Ui qnaidilatif. alors nirme que nous ne ponriions pas mesurer ce dcf^'ré' ni le reiliiiie en n<tmhres. IMus la eonseienee est dé'veloppée. plus son existence pour soi lui parait à elle-m^'me intenae r\ foile. bien qu'il n'y ait. ici (Micore,
(I) Voir sur ro pouil (liixaii. Genète ih ii<léc île lemp».
I'RIMALTL; TIIEORIÇJUE I)K LA CONSCIENCE 3y
aucun élément musculaire appréciable et que l'intcnsité semble cori'esj)Ondre. du cùlé physiologicpie, à des exertions pm'einenl mîrveuses.
Le sentiment dintensit»', en se conceranl. s'inlensi/îe lui-même. Guyau a remar(|ué (pie, sil existe une puissance dynamogèm* de la sensation, si toute sensation non pénible est un stimulant de la force, il en doit être de même de la conscience, fond de toute sensation. Puis, rappelant ce mot d'Ai'istote: " Nous aimons les sensations», Guyau ajoute: « Si nous les aimons, c'est qu'elles ont sur nous, semble-t-il, un véritable etlet tonique; mais nous aimons aussi à avoir conscience, et il est [»robal)le que nous en retirons un avantage immédiat de l'orce générale il). »
Si donc il est vrai que nous recherchons et voulons la « puissance ». par quel aveuglement Nietzsche jteut-il nier que nous avons par cela même, plus prol'ondémeul que tout le reste, la volonté de conscience ?
On le voit, toutes les formes de la quantité, extensive. protensive et intensive, sans lesquelles il n'y aurait pas de science exacte, trouvent dans la conscience leur première origine, leur j»reinière réalisation, leur première mesure, et c'est là (pi'elles acquièrent vraiment leur valeur vivante et vécue.
IV. — Passons enlin au point de vue de la rclalitm, qui est la catégorie scientilitpie par excellence. La plus importante des relations est celle de la (•au!>e à l'eiret. Faut-il rapix'Ier que toide idée d'activité, deflicace, de production immanente ou transitive, de puissance envelopi»ant des actes, nail de la conscience ? Qu'on se ligure connue on voudra la causalité, dès qu'elle n'est plus conçue comme une simple concomitance ou conséquence brute, elle est une représentation, valable ou non, em|)runtée à la conscience et à l'expérience inti'ricnir.
(1/ Éduculion el Iléréililé, p. 218.
I.a concomilaiice miMiio v\ lu .s<''(|iienco dans le lenips, seules choses dont s'oeeupenl les sciences positives, sont aussi des représentations puisées dans le monde temporel de la conscience. Seul lètre conscient se V(tit pouvoir, se voit (i<jii\ se voit jinlir: seul aussi il V(»it se suivre ou s'accompaf/ner ses actions et moditicaiions. ainsi cpie les etfets de ces actions et modifications.
Le jioint de vue crili<jiie, ipii met en doute le caractère objectif de la causalitc", est ultérieur. On peut soutenir que la bille qui semble a;.fir sui" une autiebilU' n"aj,Mt pas, ne pousse [)as. La bille, d'ailleurs. n\'.«<t pas une vraie unité, réellement existante; si ses éléments oïd une action, nous ii^norons ce qu'elle est et S(unnies réduits à constater des sé<|uences ou eoneomilances. On a même étendu la théorie aux états mentaux et su )posé qu'ils ne sont pas vraiment causes les uns des autres, ni ejfels les mis (W^' autres, mais (piils s'accomiiaiînent ou se suivent en vertu de eondilions qui ne sont pas en eux, étant caclu-es au fond de l'orf^anisnie. Ce sont là iW^ s|>écuIafions mèlft/t/iifsif/nes. (\\\'\ olVrenl d'ailleurs i|uel(|ue incohérence. Tanlt')!, en ellet, v.i attribue aux cor|»s la causalité, tantôt on montre qu'il n'onl réellement aucune causalité saisissable sous firme efliciente et active, mais (pi'ils présentent imiquemeid (]('<> séries lii-es. Il sérail alors plus lofïicjue de nier toute cnusc, (|U('lle (|ii Vllr >(ii|. Mais alors il restera au moins des liuisons, des niulli|licité'S ramenées à (juchpu' unité'. Oi'i en puiseraton l'idée, sinon dans la conscience, à laquelle, par t(»us les chemins, on sera tou.Wuii's (tblii^é de revenir ? Sous quehpu' forme (pi'on se repré'senle la causalili' ou la non-causalit('', il faudra emprinder celte re|tn''sentalion à ce qui se passe /mur In ronscienre et dans rexpc'rience interne.
Quelle que sr)it la valeur objective de rich'e dr cause, conçue par la conscience, celle idé'ç nous perniel. ii'j'ùl-elle pas de réalilc- dans les choses exl(''ri<'ures. «le Ini doiMier un eouimrMcrmi'nl de îM'.iIil)'' e;i nous.
PniMALTK THKOniolE DE LA CONSCIENCE 4]
d'agir comme si nous pouvions causer des événements, au lieu de rester spectateurs inertes d'un s{)ectacle déroulé sans nous devant nous. A (pioi bon revenir sur un point de vue dont nous avons, à tant de reprises, moidré la suprême importance scientili(iue et philosophique ? Se persuader ipron peut agir, c'est se donner à soi-même un pouvoir réel. — non sans doute d'exécuter l'impossible, mais d'exéculer ce f/ui est possible par celte idée même et sous cette idée. Kpris et fasciné de {luissance, Nietzsche ne voit pas que, ici encore, la conscience est une puissance, la i)remiere condition de toute puissance sur soi: il ne voit pas que \\ cnjyance même à notre indépendance est un moyen (rindépendance, que l'esclave qui conçoit la révolte possible commence déjcà à s'alïranchir de son maîlre. l'oussez à sa limite l'idt'e de causalité, vous aurez celle de cause initiale et initiatrice, d'initiative, de liberté. — « Idée ", soit : mais idc'e cpii est une force pratique et tend à se réaliser plus ou moins en nous, grâce à la conscience que nous en avons.
Une autre grande relation, celle de la substance au nwde,i\e l'être |ilus ou moins durable aux manièresdêlre plus ou moins transitoires, quelle que soit lavaleui" de cette idée au point de vue critifpie et mf'taphysique, est ('•gaiement empi'urtée à la conscience du moi, à l'expérience interne (Tune pensée qui, embrassant le présent, le passé et le futur, se |>rojetle dans le passé et dans le futur, se conçoit ainsi comme une même (»ensée et s'attribue une ccvln'ine identité. — <■ Idée •■, soit encore; nous avons montré ailleurs (pie cette idée, elle aussi, se réalise jdus ou moins en se concevant et commence une réelle unification de notre être. Je me pense dui'abie et identi(pie : donc, en une certaine mesure, je me reu'ls durable et identique : je me substantilie moi-même en nie concevant un et subsistant (I . I.à encore, les spé-
(1) Voir noire Psycholoijie des idees-forces. t. II,
ciilations t'riti(|iies on métaitl)ysi(|iies sur la valeur des substances ou des modes soûl ultérieures el dérivées; elles ne sont quune sorte d'auseultation de l'être conscient par lui-même, se relournaul j)lus ou moins contre soi, contre sa propre rei>réseiilalion, pour en mettre en doute la valeur absolue ou Texlension sans limites aux objets extéi'ieurs.
Outre les idées-forces de cause, de loi, de substance, la conscience nous fournit l'idée-forcede ///?, qui a une telle importance en psyclioloiiie et en sociolo;j;ie. D(''|iourvus de conscience, nous pourrions p<'ut-êlre tendre, sans le savoir, à un résultat ignoré de nous, mais ce résultat ne serait une vraie (in (pie pour un spectateur doué de conscience. Conscients nousmêmes, nous nous voyons agir, nous nous voyons sentir, nous nous voyons aspirer el vivre : nous pouvons marquer nous-mêmes le but et le viser avec la jilein»' intelligence de ce que nous voulons. Nous réalisons ainsi en nous l'ordre des moyens et des lins par la conscience même (pic lutus avons (rencliainei' les moyens aux lins et les lins à la lin ultim(\
1/interprétalion du monde exlérieur |»arla tinalili' est ('videmment encore plus sujette à rfilif/iic (pie son iiilei'pi'(Hation parles causes ou les substances: mais la criti(pie ne doit être (|irune sorte d'examen de ronsricnrc ftsi/c/iolof/irfiic^ où on reclierclie ce qui, en m^iis. peut être |irojel(' liors de nous par une induction It'gitime. H est clair que, si jallribue au soleil la lin de m'i'clairer, j'induis dune façon enlantimv II n'en est pas moins vrai (pie, dans d'autres cas, j'aurai raison de voir des lins : par exemple, si j'aflirme (priin bec de gaz est mis au coin de la rue à celle tin d'éclairer les jiassants. Toute inlerpiM-talioii du monde ne pouvant se faire (|u'en termes dV-tats de conscience ou de formels de la conscience, c'est-à-dire en lermes d'expérience, le [)roblème se r(''duit à un travail de projecti(Ui soumis aux règles du laisoiiiiemenl. l,a conscience deinenre