‹ Morales des idées-forcesChapitre 50 sur 150 · RÉPONSE ALX OIIJECTIONS CONTRE LA PRI.MALTE PRATIQUE · texte numérisé non relu

RÉPONSE ALX OIIJECTIONS CONTRE LA PRI.MALTE PRATIQUE

VALEl n l'RATIyCK UKS DIVERSES OPÉRATIONS

I. — Nous retrouvons ici en face de nous les philoso(>lies (jui refusent ta la conscience, avec Maudsley

etRibot, toute autre valeur prntirjue ([iie celle d'un épiphénomène passager, inutile ou même nuisible an bon fonctionnement automatirjue. Mais, du i»oint de vue i»ratique non moins que du spéculatil", cette doctrine semble contraire aux faits et au raiscmnement. La conscience rend })0ssibles bien des acles sans elle impossibles ; elle a donc une valeur active. L'état de conscience ne tombe pas du ciel : il a des conditions physiologiques ; or, entre les conditions d'un acte inconscient et celles du même acte conscient, il doit y av(jir une difl'érence, sans quoi la conscience serait sans conditions ; donc la conscience sup[)ose un surcroit de conditions et une complexité plus grande d'organisation vitale. Donc encore elle supi)ose un système nouveau de forces, une nouvelle « ponctuation de puissance », pouremprinitei'la mêlaidioi-ede Nietzsche, ou, pour employer de prélV'rence noti'C formule alin''viative, elle suppose une « force » nouvelle et un nouveau degré de vie. Pas plus pour la prali(pi(Miue j)nurla Ihéoi'ie la conscience n'est un (>clairage oisif; elle est la révélation interne des causes réelles en action, sans lcs(piclles ne se produirait j)as le résidtat. Puisqu'il y a ainsi, dans la conscience mêuKMfim phénomène, une certaine force additionnelle qui augmente la force antérieure et |)ropi'c de ce phtMiomme. « il en n'-sulte, dit (iuyau, (piil existe réellement des idées-forces ». Par ridée-lorce. il entend comme nous ce surplus d'activitt' im|tulsivc (pii s'ajoute à un(; id('e par le fait seul de la conscience, sui'toid de la cunscience réllcchic, et qui a pour corrélatif, pliysi(|uement, un sinplus de force motrice constaté par l'exiK'ricnce.

L'iidlucnce d'iuie idée, dit encore (liiyau, ou, si Ion vent p.ii'Icr |diysiologi(|uement, la force (Tune certaine vibraliitn du cerveau, est d'habitude proportionnelle « au numbi'e d'états du systènje nerveux dont elle est concomitaide ». Or, dans la r(''alil(', pour (pi'UFJ être suppos('' ineonseient exp(''rimente la force d'une vibralion cê'n'brale, il faudra (ju'il /msse succcssivemenl et

PRlMAUTi: rP.ATlOUE DE LA CONSCIENCK DE SOI 55

réellement par la série d'états nerveux on se manifeste la vibration ; " au contraire, quanti la conscience intervient, il lui suffit de se représenler ces états pour prendre sur le l'ait la force réelle de l'idée. On voit ([uelle simplification apporte la conscience. C'est l'avenir devenant présent, c'est la durée, avec Tensemble de l'évolution, se résumant dans un moment. La pensée est de l'évohdion condensée en quelque sorte (1'. » S'ilenest ainsi, couunent la pensée consciente, où nous avons reconnu la valeur théorique par excellence, la condition même de toute théorie et de toute science, ne serait-elle pas aussi la valeur pratique fondamentale, c'est-à-dire la science se réalisant par la conscience de soi?

II. — Toutes les fonctions ou opérations scientifi(|ues de la conscienceétablissentlesdlvers modes de sa valeur pratique et même morale. Dans l'atteidion, condition préalable de tout acte intellectuel et de tout savoir, n'y a-t-il pas déjà une première maîtrise de soi {)ar la volonté, une réalisation du siii compos, où on ne saïu'ait méconnaître le germe de toute moralité?En même temps (pie la possession de soi, l'attention poursuit la possession de l'objet tel qu'il est et indépendamment du moi: elle cherche la connaissance. Le mouvemeid vers l'objectif est l'essence même de l'attention intellectuelle: c'est ce ((ui la distingue de la crainte ou de rin((uiétudc. La vraie altention ne se continue qu'avec un certain désintéressement, un oubli provisoire du moi en vue de l'objet. Sous ce nouveau rapport, elle a|)parait comme le germe de la moralité, par cela môme qu'elle est le germe de la science.

L'attention peut |»rendre deux formes, t|ui tontes les deux (ml une valeur à la lois théorique et pratique. Si j"ap|tli(pH' ma consi'ience à un objet |iarticulier,

(1) Éducation et UérJdilc. p. 221.

par exemple à un plit'iioiiiène quelconque, je puis accomplir deux actions en sens inverse : on perler comme en avant mon attention vers Vobjet, ou la reporter comme en ari'ière vei's ces///V/qui, quand il sera conçu clairemeid, sappellera moi. Dans ce dernier niouvemeni, je finis par me distinguer avec netteté, moi (|ui pense, de l'objet pens('', moi qui suis relativement simple et identique, en tout cas réel, de cette apparence variable et multiple (pie je nomme phénomène. Le mouvcmcnl de la pensée attentive qiù tend à revenir ainsi à soi. à rentrer dans un a[»iiarent i'('|)os (pii est pourtant activité, c'est la rê/Iexion, sur laquelle se fonde toute science psychologique. Certes, la prétention de* saisir le moi dans l'isolen eut est une cliimiM'c pour un esprit comn)e le notre, qui ne conçoit que le relatif, mais la réilexion projtrement dite n'aperçoit |>as le moi dans risolement : «Ile saisit encore des relations, (-e n'est plus la relation [)hysi(juc des plnMiomènes aux autres pln'nomènes, succession ou coexistence, ni la relation m('dapliysi(|M(' des phénomÎMies à des « substances » supposées invisd)les et supériein'(*s ; c'est la relation tout intérieure et psychologi(|ue des phénomèm's à la réalité consciente où ils s'indlient. des objets au sujet. Dans cette i-elalion, les deux termes ne sont |ioint de même ordre, ni, en (piehpie sorte, sur une même ligne horizontale : ils S(»nt plutôt reliés par une ligne verticale. Ils ne sont |>as voisins tous les deux dans iN^spacc ou dans le tem|)S, comme des choses /iomo;/ènes : le sujet est InHérogènc aux objets (ju'il voit se mouvoir l'un ajirès l'autre du sein de son (existence i-elalivenient innnobile à ses propi'cs yeux. \/a vraie exidieafion des marées n'est pas uniqii< inenl dans les forces particulières des diverses vaguer don! l'une pousse l'autre vers la rive: elle est encore et surtout dans la force siip(''rieiiie (pii soulève toutes les vagues è la fois et. d'en liaid, attire toute la mer.

En dislin''Mant ainsi r(d»servatioM e\tei-ne de la ré'

PRIMAUTK l'HATlOlE DE LA CONSCIENCE DE SOI ô7

flexion interne, nous ne prétendons nullement faire de la métaphysique à la façon deBiranouàeelle deRavaisson, qui transportait la [tonsée dans un monde intemporel; nous prenons les constatations et distinctions tpii précèdent en un sens strictement expérimental. Observation et réflexion sont des faits d'expérience, ou plutôt, ce sont les deux formes de l'expérience même, const'qucmment les conditions préalables de toute science, comme de toute pratique dirigée par la science.

Telle que nous venons de la décrire, la réflexion a une valeur morale que tous les philosophes ont mise en lumière. C'est elle surtout qui pose le moi etlérige en idéeforce ; or, toute morale est dabord la constitution d'un moi digne de ce nom. l*ar la réflexion, la conscience ajoute aux phénomènes intérieurs, outre un retour sur eux-mêmes, une orientation par rapport à un centre dynami(pie, et cette orientation est nécessaire au sentiment de responsabilité morale. De plus, la réflexion est, nous lavons vu, ce qui pose vraiment aulrui et rérigeen idée-force: or, toute morale est la constitution d'un monde d'autres moi selon des règles de valeur et de hiérarchie.

Une autre opération scientifi(pn^ di^ la conscience est ce que les Anglais appellent la " discrimination », c'està-dire la perception d'une ditlérencc, à laquelle succède lassiinilation ou perception d'une ressemblance. Ce sont les éh'ments dr tout savoir. I.a perccidion des similitudes et des dissimilitudes est de première importance pour l'action comme pour la science, car elle permet ou de refaii'c ce qu'on a fait ou de ne pas le refaire. La conscience, remarque Ciiyau, <■ nous fournit cette idée essentielle que ce (pii a ('té fait une fois peut être recommencé, que nous pduvons nous imiter nousmêmes ou, au contraire, nous dillV-rcncicr de nousmêmes, nous modifier (Ij ». On peu! ;ij(>nl('i\ comme

(1) l-Jducation et l[érédilé.]>. 217.

58 MOHAii: i)i:s ini-Ks-roncEs

nous Tavions fait déjà dans la Liberté ei le Dêlcrminisnw, (|iie l'Ost la condilion do tout proi^rès inlôrieur, de loid mou veinent pour se dépasseï" au lieu de « persé- V(''i'('r " purenieiil et simplement i< dans son état ou son être " (1 .

I.e diseeiMiement des dillVM'ences et des ressemlilances (>ei'mcl la com/jctraison, (pii saisit les rajtports. Dans la eonscience n'Iléehie. la comparaison diuic idée avec les autres id(''es présentes à la eonseieiiee modilie les forces respectives de ces idées. Celte confrontation, celte sorte de « pest'c intérieure », suftit, selon la remai'que de fiuvau, à faire moider les unes ci descendre les autres, (lomparaisitn est déjà a|tprécialion. N(juvel exemple de 1 aulo-r(''alisalion des idt'cs. De plus, grâce à la com|iai'aison, la conscience classe les plM''nomcn«'S inléi'it'iM's cl exli'rieiu's, de façon à faire de leur nudtiplicilé ind(''linie des unités délinies; or, la classification est une évaluation à la fois scientitique et prali(pn'. C.nyau a raison de dire : « Penser une action, cesl déjà la ju^'er sommairement, se sentir atlii'é ou repoussé p;ir tout un ^M'oupe de lendances auxquelles elle se rallaclie '2). .. Le f^rand pr»le de toute elassilicalion inh'rieure, ici eiu'oi'e, est l'idee-foi'ee t\\\ moi, qui, en pi'enant c<mscience de soi-même, >^(» fait centre d'atlraetion. mais qui aussi, en prenant |»our ainsi dire conscience d'aulrui, se fait centre dactions expansives cl diri^'c'es vers le tout, |>ar consi'quenl morales.

I.a conqtaraison ahonlil à Valislrartioru ilont nous avons déjà pai'lé' tout à I heure. <"/esl encore un in'océ'di' essenliel *\i' la science llH'oi'itpie cl de la pratiipu' morale, (luyau ('(msidere lidce coîiscienle connue un abstrait du sentinuMit, le senliuM'ut comme un ahslrail do la sensalion. enlin la sensation mèiiu' comme ini

(1) lAhfrIé et Délerniinisiiie, !'• LMlifion (21 //>/V/.. p. 21.S.

iMUMAiTi; l'r.ATiorii dk la consciknck 1)1-: soi 09-

abstPciit et un scliLMue d'un ('tat (tbjcelif très général, « d'une sorte do nisiis vital plus ou moins indétorinint' en lui-même ••. Et il ajttute que, grâce à cette série (ral)stractions successives, résumées en idées, le nisus vital reçoit une dét«'rmination et direction saisissable : car, dit-il. « l'abstrait a toujours des linéaments plus simplement délinis que le concret, et il existe entre eux la différence de l'esquisse au tableau ». Nous ajouterons, pour notre part, que, sans res(|uisse, le tableau est impossible à faire. La pensée consciente, conclut Guyau, " est comme l'algèbre du monde, et c'est cette algèbre qui a rendu possible la mécanique la plus comi)lexe,qui a mis Iti plus liante puissance entre les mains de l'iiomme ». Toute ligne nettement arrêtée dans la conscience devient une direction possible dans l'action. Guyau aboutit à résumer la doctrine des idées-forces en cette formule fra[»pante: « Tout possible est une force. » Le possible, en effet, dès qu'il est conçu, dès (pi'il est vraiment impossible, tend à ^^n réalisa! ion. De telle sorte que la pensée abstraite, (pii send)lait ce qu'il y a de plus étranger au domaine des forces vives, « peut être cependant une très grande force sous certains rapports et peut même devenir la forée su|iérieure, à condition qu'elle marque la ligne la plus droite et la moins résistante pour l'action. Les voies tracées dans le monde par la pensée sont counne ces larges jieri'ées qu'on aperçoit d'en haut à travers les grandes villes : elles semblent vides au premier abord, mais l'œil ne tarde pas à y dêcouvrii' le fourmillement «le la vie ; ce sont les artères de la ville, où i)asse la circulation la plus intense (L). >>

Ajoutons, pour notre part, (|ue liib'c abstraite, de plus en j)lus éloignée de la i)assion sensible et de la vie organique, constitue un motif ordinairement |)lus désintéressé, donc plus moral.

La f/cnr/'filisalion, sans bKpiclle il n'y aurait pas de

(i) Kduciilion ei llérédilc, p. 222.

60 MOUALF: des IDliES-FOP.CES

science, a une pdrlre prali(|ue plus évitlenle encore, puis(|iu' la moralité consiste à agir en vue du général et même de Tunivcrsel. En lait, les idées qui tendent à remj)orter dans la prati(|ne sont*, selon (juyau comme selon nous : « 1" Les plus (jcnérales, qui, en consé<|uence, s'associent avec le plus grand nombre (Taulrcs idées, au lieu d'être l'epoiissées par elles ; lidée-l'orce est alors celle dont la puissance est proportionnelle à son degré de l'ationalité et de conscience, et <|ui n'empruide pas celte puissance au domaine des lialiilndes mconscienlcs^ mais à son rtiji/iorl arec les (iiilres idées c()nscienles,'d S'àfjénéralilé même. » '2° Viennenl encore les idées les plus a/ferlires, « celles (|ui éveillent les sentiments les plus vils sans i)rovo(iuer par opposition aucun elat (h'qjressif ». De ces deux lois, dans lesipielles (liiyau a si niagislralement condensé la théorie des idi'es-lorees, il rt'sulle ce qu'il a|>pelle une « simplilication des diversités intérienres au protit des idées les plus gi'uérales et les j)lus all'eclives il) ». Seulement, ajoulerons-nous, les deux cai'acleivs de gén<'i'alité et d'émolivifi' ne son! pas loiijours d'accord ni réunis dans la mênu' idi'c. (/est |»r(''cisément ce qui pose le problème moral : choisir entre ce qui est le \\\\\<.f/(''/u'r(il et ce (pii est le |>lus a/Jerlif (Wi le plus pro- |irement vital. H faut alors (ju'une alVection plus haute, surtout sociale, vienne s'attachei' à la généralili' nuMiie et, grâce à un attrait tout inlelleelin'l, trionqihe de la passion sensible et égoïste, de l'attaeliemenl à la vie comme telle.

La jirineipale roucLi<»ii llh'oricpie de la conscience est le raisonnement, soit jiai' iudiielion. soit par déductiou. et c'est aussi sa principale lonction pi'alique : l'action par excellence est l'action coordonnt'e, et la meilleiu'e action (\st celle (pii est i'allaclii'(> aux prémisses les plus vraies.

(1) lidiiralion el llérèditc, Ibid.

rni.MAUTK PHATIOUE DE LA CONSCIENCE DE SOI (U

L'intelli^jence consciente de son acte, qui est l'intellection, nous fournit, eoinme principe de l'induction, Tidi'efoi'ce de loi intelligible, de régularité dans les phénomènes et dans les états, d(^ règle dans les actes. Idée scieutiliquc par excellence, imisqu'elle est, au fond, le concei)t iiiéine de la science. Idée prati(|ue juir excellence, puisqu'elle est, au fond, le concept de la pratique conforme à la science. La conscience est une loi qui so conlirine ou se inodilie elle-même, une loi vivante, pensante et agissante, une règle (|ui est une volonté, une règle qui s'impose et se fait victorieuse. Guyau remarque, à ce sujet, que Taction devenue transparente pour soi par la conscience est « une formule qui se sait » ; nous disons plus, nous : c'est une formule qui se veut et se fait. Guyau ajoute que tout acte formulé nettement accpiiert par là même une force nouvelle d'attraction et de st'duction. Toute tentation vague et mal déterminée pour la conscience reste facile à vaincre ; dès qu'elle se détermine, se formule et jtrend les contours d'un acte conscient, ■< elle peut devenir irrésistible ». Guyau aurait dû ajouter, selon nous, que celte même conscience, en formulauL l'acte, rend aussi possible la résistance à l'acte. Le propre de la conscience, en concevant à la fois la ressemblance et la ditïërence, c'est d'apercevoir à la fois clia(|ue acte et son contraire : elle pose donc une perpétuelle alternative. C'est une arme à deux tranchants qui se fait telle en se concevant telle. La conseience énonce, pour tout acte congu comme jiossible, la formule : èlre on ne j>a.'> èlre, être accepté ou ne pas être aceplé, être réalisé ou ne pas être réalisé.

La natiu'e, le degré et la nature relative des forces mentales qid agissent en nous constiliuMit le carnclère individuel; or, la conscience est encore le grand moyen, soit de consolider, soit de modider, je ne dis pas le tempérament physiologique, mais le caractère i)sycho-

logique (Il Giiyaii a fait observer (lUc, chez les p(Uipl(>s très primitifs et eiiez les eiilunts en bas âge, le caractère étant versatile, les impulsions morales n'ont rien de constant ni (le (luralile. « Pour mieux dire, ils n'ont pas en moyi'nne d'impidsion eonstanlc, et presque toutes les impulsions qui les font agir prennent le caractère intermittenl des besoins physiques, de lu faim, de la soif; l'amour même n'existe pas chez eux à l'état de passion exclusive et insatiable. Toutes leurs impuisions sont réduites à l'état momentané. La e(tnsé(pieiice, c'est qu'ils ne peuvent ressentir qu'exee|>tionnrllenienl rinilucnec d'une idt'e-l'orce, la dictée d'une o/y/Z/yc/Z/o/i. « Les sentiments cpu' nous a|>pel()ns moraux ne leur nian(pu'nl pas absolument, mais ces sentiments n'agisseid «pje dans l'instant présent ; « à vrai dire, l'homme primilir a des caprices moraux, il n"a pas de moralité organisée; il peut être In'roïciue beaucou]» plus lacilemenl (pie droit et équitable ». Réilexion de psychologie profonde, (pii esl encore luic réponse anticipée à Nietzsche, conlenipleur de ce <pii est « droit et équitable », admii'jiteur di's déploiements de puissance sans règle, fussent-ils des orages meurtriers et des cataclysmes destrucl«'urs, Guyau montre que, par le |»rogrcs de la conscience, ce règne des caprices, des tempêtes, des impulsions i)assagères et discordantes, fait place au règne des impulsions tenaces, en haruKtnie les imes avec les autres, (le qui tend à former le caractère est aussi ce ipii tend à constituer la ninralilé. « Avoir du caracleic. c'est conformer sa conduite à certaines règles empiricpies ou tlu'oriipies, à certaines idi'cs-forces, boiini's ou mauvaises, mais (pii y introduisent toujours de l'harmonie et de la beauté' en même temps qu'une valeur morale. " Guyau trouve avec l'aison. jusipie dans le ju'éleiidu inun(»ralisnie de la puissanee (h'ployée (|ui S(''duira Nietzsche, le germe de la mor.ililé même. « Avoii' du

il Voir, sur ce jioiiil. noire iivro inliliilc: TempéramenI et Caractère.

IMilMAlTI-: PRATIOUE DE LA CONSCIENCE DE SOI 6.J

caractère, dit-il, c'est éprouver une impulsion assez l'orle et assez régulière chins sa force [lonr se subordonner toutes les autres. Cliez l'individu, une telle impulsion peut être plus ou moins antisociale ; on peut avoir du caractère et, en tant (jue tel. otîrir une certaine beauté intérieure, par là même présenter une moralité élémentaire avec une conduite réglée, et n'être néanmoins qu'un déclassé au sein de l'humanité actuelle, un brigand peut-être. » Guyau n'a pas pour cela, comme Nietzsche, l'admiration ingénue du brigand, annonce du surhomme. Il fait remarcpier f|ue, quand il s'agit d'une société, le caractère doit coïncider en moyenne avec le triomphe des instincts sociaux, puisipu' la sélection exclut tout individu réalisant un type antisocial. Guyau ajoute, comme s'il avait lu Nietzsche et voulait le réfuter : « Le poème de la vie exclut les Laras et les ManlVeds >>, et aussi, dirons-nous, les Borgias ou les Malatestas. « Dès aujourd'hui, on peut aflirmer que les hommes (pii ont le plus de volonté sont, en général, ceux qui ont la volonté la meilleure : que les vies les mieux coordonnées sont les plus morales ; que les caractères les plus admirables au |toint de vue esthétique le sont aussi, en moyenne, au point de vue moral , qu'enlin il suffit de pouvoir établir en soi une autorité et une subordination (pieleonques poiu' y établir plus ou moins parliclleinent le règne de la moralité ;1). » Il est fâcheux que l'intraitable immoraliste d'Allemagne n'ait pu lii'e celte page, dont il eût couvert les marges de points d'exelamalion, sans parveuir à la l'éfuter '1k

La conscience, conclut Guyau, est tout à la fois, dans la vie psychi(iue, une utile complication et, à certains égards, une utile simplilicalion ; c'est pour cela (|u"elle devait naître, et c'est pour cela (|u'elle ne peut pas disparaître [tar le progrès de l'organisation nK'canirpie.

(1) lulucalion et Hérédité, p. 220.

(2) \oir, d.ins noire livre sur Nietzsche et l'immoralisme, les annolalions de Nielzsihe à l'exemplaire <iu"il possédait de l'E)iquis.<e d'une morale sans obliyalion ni sanction, ,

« Figurez-vous, d'une inanirre sensibli', la liillo des penchants et des imimlsions inconscientes par une bataille corps à corps entre des hommes luttant à tâtons dans la nuit: le jour se lève, montre l'état l'especlif des années et du même coup décide la bataille. Même quand le résultat tînal du combat ne serait pas changé, il est avancé de beaucoup, une dépense consi- (h'rable de force et de vie est ainsi évitée: c'est précisément ce (|ui se produit quand la conscience met au jour la lutte obscure des penchants. »

Nous croyons, nous, — cl nous l'avons démontré dans la Liberté el le Délerminisme, — que le résultat final de la bataille peut être clian<jc\ (pie la conscience n'est I)as seulement un jour extérieur qui se lève, mais une lumière interne qui agit en éclairant. Huand on sort de la nuit, on peut diriger ses coups, savoir ce ipi'on lait, frapper au canir et vaincre.

I!n n'sumé, dans Tordre moral, la conscience devient la foi'ce princi[)aleet directrice. Elle a le primat |)rati(pie par cela même quelle a le j)i'imal lli(''ori(pie.Sa primauté', on l'a vu, est susceptible de vc'-rilicalion expéi-imenlale comme de (h'monstration scientili(pie. La conscience cofisliliie donc, seh^n nous, avec celte loi des idéesforces où sa |)ropre eflicacilé s'exprime, la base indestructible de la uKirale. (iiiyau a sup(''r'ieuremenl montré dans la vie même, conlraireuient à Nietzsche, im principe d"ex|taiision qui est un germe de UKtralib' ; mais, selon nous, il n'y a moralité' rpie (|iiand la conscience intervient et là où elle intervient. La vie est pit-niorale : la conscience seule est morale.

Page 1