DES ÊTRES ET DES ACTIONS
iWR LEUR RAPPORT A LA CONSCIENCE DE SOI
I La conscience, principe de la classification des êtres. Les valeurs. — IL La conscience de soi, principe de la valeur morale des êtres et de leur dignité. — III. La conscience, princijie de la classification des actes.
En analysant la conscience, il pouvait seinbler que nous fussions bien loin de la morale, et cependant nous étions déjà dans le monde moral lui-même: nous posions ce monde, qui est précisément celin des consciences, c'est-à-dire la sphère des réalilés autres «pie \es phénomènes physiques ou même vitaux, autres que les apparences valables pour moi seul. Dans ce domaine des consciences nous allons maintenant, au point de vue scientitlque et pliiloso|)lii(pie, établir des degrés, I" entre les êtres, 2" entre les actions. Cette hiérarchie n'eslelle pas le grand problème de la science des mœurs?
La classilication psychologlcpie aura ce i)rivilège (pie lidt'e de « développement, « d'après laquelle elle établit
les genres et espèces psychiques, se fond immédiatement dans l'idée de progrès. Partout ailleurs, même en ijiologie, évolution et perfectionnement peuvent différer, l'une ayant une portée toute causale, l'autre une valeur de tinalité. Mais, dès qu'il s'agit de psychologie, la complication et unification croissantes, qui se produisent à mesure que l'être conscient se développe, lui apparaissent nécessairement à lui-même comme un progrès. Une intelligence plus intensive et plus exlensive tout ensemble, plus forte en son action et plus étendue en son objet, se jH^e elle-même une mX^W'v^QWQQ plus parfaite. indépendamment de toute notion métaphysique ou morale. C'est, sil'onveut, une intelligence plus intelligente. Aussi le privilège de la classification psychologi(pie est-il que, une fois établie, elle deviendra, par un simple changement de point de vue, classilieatiun morale, c'est-à-dire évaluation .
On parle beaucoup aujoui-iriiui, surtout en AllenKigne. de « valeurs ». Emprunté à l'économie politique, ce mot a fait fortune. Scientifiquement et philosophiquement, les valeurs se ramènent, soit au désirable et à Vulile, soit au l)ien et au moralement o/;////<7/o//'('. Le mot valeur, terme général et parfois mal défini, peut servir à esquiver bien des difficultés ; c'est peut-être une des raisons poiu* lesquelles il plaît à l'esprit allemand, heureux dans l'obscur. Nietzsche surtout, avec « ses tables de valeurs » et son '< surhomme », a i»u faii-e de la poésie on dehors de toute idée prt'cise et contre toute id('e exacte. Ces mots de valeur et iS.' évaluation^ une fois bien définis, restent pourtaid commodes. Nous continuerons de les employer nous-même, mais il faudi'a se souvenir que les valeurs, au fond, sont les t)iens dont parlaient les anciens. Nous entendrons uni(|uement par valeur, soit le - bon en soi '>,S()il l'agi-c'able. soilTulile, suit le moralement Ikju, en un mot tout ce (pii oiVre, à un litre (pielcont|ue, une supériorité sur son contraire. Pour riionime. eetle idé'e de valeiu' imjili(|iM' n('eessiiirenieid satisfaction ou de Vune des fonctions humaines
OU de toutes à lafoisse/o/i leur importance relative. La vérité n'est-elle pas une valeur \)0{\v lintelligenee, la puissance, une valeur pour la volonté, Xa jouissance, une valeur pour la sensibilité? Une valeur n'est donc satisfaisante de tous points pour l'homme que si elle satisfait à la fois sensibilité, intelligence et volonté.
La valeur, selon nous, peut se comparer à un poids moral. De même que les corps pesants, plongés dans un milieu, montent ou descendent selon leur rapport à la densité de ce milieu, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé leur équilibre, de même les êtres moraux montent ou descendent, se classent spontanément à divers niveaux, signes de leur poids moral. Ce n'est pas fout: par lidéeforce d'une valeur plus élevée, l'homme peut réellement monter plus haut; il y a donc, chose essentielle en psychologie et en morale, des valeurs qui se créent et se multiplient elles-mêmes en se concevant et en se désirant. Ce sont les idées-forces. .
LA CONSCIENCE DE SOI, PRINCIPE DE LA VALEUR MORALE DES ÊTRES ET DE LEUR DIGNITÉ
I. — Selon nous, dans toute classification morale des êtres, c'est la conscience de soi qui fournit à la science le caractère dominateur, par rappoi't auquel tous les autres caractères se distribuent et forment hiérarchie. En effet, la supériorité des êtres dans l'ordre psychique implique avant loul la conscience, puisque c'est celle-ci qui caractérise lexistence vraiment psychique. Sans ce caractère, la vie humaine; viendrait s'évanouir dans la vie animale ou |»lul<jt dans la vie végétative, qui, selon Barthez et Auguste Comte, est la base de la vie animale. Encore est-il probable que, jusque dans le végétal, il existe un rudiment d'éiat de conscience ou de préconscience, qui fait la vraie valeur de la vie.
68 MORALt: DES IDhES-FORCES
On a vu qiio, lliéoric|ueinoiit, la conscicnco de notre moi et de son rapporta tous les autres (Mres constitue, à nos propres yeux, une siipèriorilé de naliire ou, si l'on veut, d'activité et de vie ; pratiquement, nous ne pouvons pas ne pas nous estimer et nous évaluer en raison du dej^ré de conscience que nous avons de notre moi, d'autrui et de funivers. I*ascal a eu raison de dire : « Toute notre dii^niilé relève de la pensée. >• La pensée seule peut briser rindividualilc, ditnner des ailes par delà le moi, « des ailes par delà la vie et par delà la mort ».
La conscience est, j>ar cela même, la condition de la personnalité morale. Dès que s;^ montre la réllexion sur soi,rétre se considère comme un fadeur propre dans raccomjdissement d'actions raisonnées et voulues. Os actions lui deviennent vraiment /;er.s-o;?/Jt'//('.s; elles lui apparaissent, de ce fait, comme supérieures aux actions aveuj^'les, qui ne sont pas vraiment ses actions. Le mécanique, fori^anlipie mt''ine, l'instinct il", l'impulsif lui semble devoir être subordonné au conscient et au rélléclii ; le pur nature! ou le pur vitat\[\\ semble devoir être subordonné au volontaire. Il y a encore là une idée-force sous laquelle l'homme a-.'it et <piitend à se réaliser en se concevant.
La conscience est aussi lacondiTnui du cuncei)l d'imputabilité morale. Se voyant, par lidée-force, agent (le ses propres manifestations, auteur de sa propre vie, la conscience acipiiert un sentiment d'attriffution à soi el de res/fonsafjititê envers soi. VA\r se sent cnijaf/ée par ses idées dans ses propres actes el dans sa vie siqu'rieiu'e, qui est la vie pour soi et jiour autrui. L'est jiour cela ipie l'être conscient se Jni/e. Le nesl pas te moment d'approfondir la |»orlé'e et les limites de celle impulabilité', essentielle à l'individu d(Mi('' de pensée ; ce n'est [las le moment île se demiinder si elle imp!i<pie libre arbilir ou simplement auto-déterminisme iidellecluel el UMU'al. Ou'il nous suftise de la poser comme un fait scienlilicpiemenl in-
LA CONSCIKN'CE, PRINCIF'E DE CLASSIFICATION MORALE rt«)
déniablo, parco quV'llc est la force appartenant dans re.xpérience à une idée, à l'idée même que le sujet conscient a de sa causalité pratique et de sa finalité pralique. L'être qui se pense ne peut pas ne pas s'ériger pratiquement en cause et en fin.
Si la conscience est réflexion sur soi, elle est aussi, nous l'avons vu, passage à auti'ui. En sa constitution loncière, on a reconnu que la conscience est déjà essiMiliellement morale et seule morale, parce qu'elle enveloppe, avec l'idée du moi. Pidée d'autrui et même l'idée de l'univers. Elle n'a donc plus besoin que de se développer dans son vrai sens pour se régler. Par ce progrès régulier, elle arrive à se connaître, à connaître le monde extérieur, puis, réagissant sur ce monde, à en faire un moyen de réalisation i)ourune vie vraiment individuelle et personnelle, enfin pour une vie vraiment sociale et universelle. Tout ce progrès est l'expression d'un développement normal de la conscience d'où procèdent également la science, la philosophie et la morale.
il. — I/idée-force de la f/Z/yn/Zt' humaine, idée qui se réalise en se concevant, consiste àadmetti'c qu'il va dans l'homme une valeur supérieure à U)V\{ prix. En y regardant de près, on voit qu(^ cette valeur est précisément la puissance de concevoir, d'aimer et de vouloir universellement. Difjnilé, c'est personnalité et impersonnalité conciliées dans un êln' i\\n ne se pense qu'en pensant le tout, qui ne se n-alise (ju'en réalisant l'idée du tout. Un tel être, en elfel. ne se conçoit plus sous l'idée de chose évaluable en termes matériels, en pri.r économi(pie ; il conçoit sa valeur comme toute morale et la crée en la pensant. Les biens économiques ont pour caractère d'avoir des éf/iiiralenis possibles qu'on peut leur substituer, de pouvoir ainsi être transférés de l'un à l'autre, échanges, distribués. Au contraire, l'honnêteté, la science, la consci<Mice, la |)ersoiHialité tout entière n'ont pas d'é(iuivaIentspossibles qu'on (misse leur substituer.
Dans nos sociales modernes, la (liprnili' de la personne est l'objet dun enite qui va just|u'à être religieux. A ceux (lui font de celte idée-force la base de la morale, on a reproelir de « dissoudre la société » ; car, dit-on, la loi à la dignité personnelle a beau être partagée par la communauté, elle est individuelle par son objet : « si elle tourne toute les volontés vers une même lin, cette lin nest pas sociale; ce n'est pas à la société quelle nous rattache, c'est à nous-mêmes » (1). — On peut répondre que la dignité de la personne humaine ne nous rattache pas seulement à nous, mais au tout, puisque cette dignité C(uisiste précisément dans le pouvoir qu'a le moi de concevoir, d'aimer et de vouloir le tout. Nous avons vu (piil y a chez rh(^mme deux idéesforces ins(''paral)les, celle du nu)i. celle du tout, et c'est précisément leur lien indissoluble dans la conscience qui constitue la dignité humaine.
LA CONSCIENCK, l'IUNCIPI-: Kl. I.A CLASSI I ICATION DKS AC.TICS
I. — l^a classilicalion des (icU's et leur hiérarchie résulte, comme celle des êtres, de leur rapport avec la conscience de soi, «i laquelle nous venons d'accorder le primai spéculatif et pratique, comme étant l'attribut essentiel de l'être véritable et de la véritable vie.
Placez la conscience de soi, avec ses idées-forces de dignité et d'activité personnelles, en face des sensations et impulsions sensibles ou purement vitales, quel sera le résultat de cette mise en rapport? — il sera «louble : restrictif ou inhibilif d'une part, impulsif (!e lautre.
Montrons. d;ib)rd. l'ellel restrielif. qui est encore à la fois théorique et pratique.
(1) Durkheim, ht la Diii.^ion du travail torinl. |«. 1h7.
LA CONSCIENCR, PRINCIPE DE CLASSIFICATION MOHALE 71
Au point de vue lhéori<iiU', lexiuM'ience cxlcrnc, qui mule sur des plié nome nés sensilifs, n'est pas luiil pour la conscience, puisque celle-ci renl'eruie en soi et dans sa structure ju'opre les eondilious de l'exp»'l'ience sensible, je ne dis pas seulement {\es formes de cette expérience, mais aussi de son fond réel : ni/iil esl in inlelleelii rjiiod non prias fueril in sensu, dirons-nous, nisi ipsa eonscienlia. La conscience de soi, avec ses fonctions essentielles, qui précisément aboutissent à Vunioersalisation possible des faits empiriques, ne peut donc pas ne pas restreindre et limiter théoriquement rempirismede la connaissance. Je veux dire que la conscience de soi empêche Tempirisme de se transformer en connaissance absolue et absolument vraie. De même, en morale, la conscience de soi. avec son aspect nécessairement objectif non moins que subjectif, avec son idée-force du non-moi inséparable du moi, avec son pouvoir subséquent d'universaliser et d'ériger un fait ou une loi en vérilè vraie pour tous, bref, avec sa portée intellectuelle et plus que sensitive ou que vitale, la conscience restreint et limite les penchants sensibles, empêche leurs dictées de se poser en dictées absolues. De là le contrôle régulier de la conscience sur nos inclinations, soit qu'elles aient i>our objet nous-mêmes, soit qu'elles se rapportent aux autres parla sympathie.
Le platonisme et tous les systèmes de philosophie tliéori(pie et praliipie (pii reposent sur le transcendant ont cherché une limite aux sensations et notions dessens, ainsi qu'aux penchants sensibles et au pui' vouloir-vivre ; mais ils ont cru trouver cette limite dans des idées ('•trangères à toute expérience interne ou externe ; ils ont fait de ces idées des /rfeVs, qui ensuite peuvent et doivent servir de borne ou de frein aux mobiles accompagnant les notions empiiiques. Malheureusement, ces concepts transcendants ne |teuvent être aftirnjés, soit comme réels, soit comme possibles. Ils constituent des « noumènes », en ce sens négatif qui, à
l'analyse, est absence de toute signification déterminajjle. Nous, au contraire, nous posons une limite immanente aux notions et impulsions sensibles, puisque cette limite est la conscience ; celle-ci nous est ce qu'il y a de plus intérieur, étant nous-mêmes, mais, en posant notre réalité avec ses bornes, elle nous permet de concevoir la réalité d autrui et du tout. Nous changeons, ici encore, les Idées en idées-forces.
Outre son elTet limitatif el restrictif, la conscience établit aussi un \mnc[\\e positif et extensif.qul est Tidéel'orce de l'universel, s'exprimant dans la société universelle. La conscience se pose comme indétiniment extensible à tous les êtres ; elle devient le lien de toutes les consciences, parce qu'elle tend à se maintenir, à s'accroître au delà de toutes limites, en autrui comme en soi. De plus, nous allons le voir, la conscience tend à conformer ses actes à soi-même el à s'y réaliser ainsi en sa plénitude idt'ale. De là sortira une classification des actions et non plus seulement des êtres.
Certaines de nos actions, en etfet, ont des conséquences purement matérielles et tout extérieures; mais d'autres ont des cons(''(|uences dans rintiniiti' de notre conscience et des autres consciences. Les premières demeurent étrangi-res au monde moral, les aidres en loid [)artie. Lorscpu^ je metsenmouvement une niacliine, mon action ne s'exerce que sur des surfaces, sur des rapports de rouages, sur di^s pliénomènes extérieurs. La locomotive (pii était tout à riieiwe à Paris est maintenant en marche vers Lyon; il y a eu simples changements dans le temps et dans l'espace, et ces changements n'existent comme relations (pie pour une conscience qui les conçoit. Je n'ai ni le besoin, ni la possibilili' di; savoir ce (pii se passe réellement à rinl(''i'ieur d(*s atomes composant la locomotive. Qui m'assure ipie je puisse inihier sur leur état iiderne (plus ou moins conscient ou préconscient), tpie je puisse augmenler leur bien-être ou leur malais<', sils ont un rudimeid de bien-être ou de malaise .'M ( ni action a d(»nc pour m(»i wur
signification purement mécanique, non psycholoyic/ue. En supposant qu'elle retentisse de fait à rintérieur (les atonies, ce retentissement reste pour moi indcterminé; il ne peut donc entrer comme idée-force déterminante dans mon appréciation. Dès lors, il ne me permet pas de (jaalifier mon acte, «{ui demeure moralement indift'érent.
Mais si, au lieu de pousser en avant une machine, je pousse un homme qui me résiste et soutire de cette violence exercée, je sais «pie mon action retentit dans une autre conscience ; elle s'exerce sur des réalités, sur les seules réalités à moi connaissables. Elle ne modifie j)liis simplement des appnrenceft pour ma conscience^ sans que j'aie le besoin et le pouvoir de deviner ce qui se passe au-delà. Elle rnoôiCic une auire conscience, que je ne puis m'empèchcr de concevoir en même temps que la mienne el, en certains points, semblable à la mienne. -Mon acte a donc une portée psychologique déterminable, qu'on peut exprimer en termes de conscience; e( c'est i)cur cela qu'il a une portée morale. Alors, en efïet, je n'opère plus sur de simples phénomènes ; j'opère, sinon sur « les êtres en soi », que ne saisit pas l'expérience, du moins sur des êtres pour soi, objets d'expérience et d'induction, sur des êtres conscients qui se pensent; et c'est là un point plus important que tout le reste. L'homme que je pousse malgré lui proteste et s'écrie : « Vous me traitez comme une machine, comme une chose. » Ce (pii revient à dire : « Vous me traitez comme si j'étais simplemenl un ensemble de rapports existant pour votre pensée et non pour euxmêmes, une vision dans votre conscience, un « fantôme dans votre rêve » (1). Vous agissez connue si mon existence dépendait exclusivement de la vôtre, comme si la vôtre était la seule, comiTu^ si, au fond, la vôtre ne dépendait pas de la mienne et toutes les deux d'une existence l)lus vaste, celle du tout, ipu' nous concevons égalemeid
(Ij N'oir plus liaut, cliap. I.
l'un et l'autre. Au point de vue purement physique et mécanique, votre action peut être en conlorinilé avec le parallélogramme des forces, réductible à une équation algébrique des plus exactes; mais est-elle également rationnelle au point de vue psycljologi(pie et pliilosopliique ? Non, puisque votre conscience n'a pas tenu compte de cet élément capital du problème» ma conscience, quiest pourtant aussi réelle que la vôtre, d espèce identique à la vôtre, et sans laquelle même, dans l'universelle solidarité, votre conscience n'existei'ait pas.
De là il résulte que l'action où nous tenons compte des idées-t'orces suivantes: T' la conscience dautrui, •2° sou de<jré de siniililade avec la nôtre, sera toujours scieniifu/uement et jihilosophir/uement supérieure à celle où nous ne tenons compte ipie de notre propre conscience et de ses manières d'être individuelles. La morale des idées-forces distingue donc profondément les deux manières dont on se représeide à soimême les êtres composant l'univei's : les uns sont des objets pour une conscience, les autres sont des sujets et des consciences. L'une de ces représentations est physique, l'autre est psychologique ; seule, cette dernière intéresse la morale. La représentatitm purement matérielle, sous forme de phénomènes et de rapports, doit être considérée connue symboli(pie. Les sciences physiques roulent sui- des idées incomplètes, signes mis à la place des objets, tout comme les lettres algébri(pies remplacent les nouibres, et les nombres les objets concrets. Un système de signes est un système de mots ; la science physique |)eul> donc être considérée comme « une langue bien laite ». La représentation psychologique des choses, au contraire, apparaît comme la seule idée-force cpii soit une apjtréhension (le leur réalité intérieure; elle apparaît connue leur vraie « réalisation >> dans notre conscience, selon rex|>ression anglaise 1).
(1) Cf. Josiah Royce, The reliyious aspect nf philosnphy. Cet ou-
Ce point établi, la réalisation daiilrui dans notre conscience, qui est ridée-force d'autrui, peut èlre plus ou moins complète^ et c'est, comme nous allons le voir, selon ce degré de réalisation tjue nos actes différent eu valeur morale. Quand je pense à vous, je puis im^ réaliser que très imparfaitement voire conscience dans la mienne. Si, par exemple, je prends du plaisir à vous causer de la souH'rance, c'est que j'ai pleine <^onscience de mon plaisir, à moi, tandis que votre peine, à vous, reste pour moi à l'état de simple mot, de signe, de symbole : je ne me la représente pas en sa réalité, je ne la réalise pas en moi, je ne la sens pas comme vous la sentez. Son idée n'a pas pour moi la même force que pour vous. Si j'avais à la fois conscience de mon ijlaisir et conscience de votre peine, il est clair que mon plaisir serait contre -Ijalancé et que je cesserais de vous faire souffrir. Lorsque je vous afffige, je traite donc de nouveau mon semblable comme un simple phénomène et une ombre dans ma p Misée, comme un personnage dans mon rêve, non comme une vraie conscience et une vraie existence. H en résulte que j'agis sans avoir la conscience adéf/aate de tonte mon action et de tout son effet ; je ne sens que son eff'et en moi, je ne sens pas son elîet en vous, qui reste pour moi une abstraction pâle et décolorée. J'agis donc, en déiinitive^ sans avoir conscience de vousmême. Supposons, au contraire, que je me mette pleinement « à votre place », que j'aie la conscience entière et concrète de mon action en vous comme en moi, vous cessez d'être un spectre, une api)arition, une sim[ile chose : vous devenez une conscience, une personne vivante, égale à moi ; j'ai conscience de vous comme si vous étiez moi et votre conscience ne fait |ilnsqu'nne avec la mienne.
vrage, postérieur à nos livres sur la Libéria et le Délerniinisme el fiiiv les Systèmes de morale contemporains, renferme des Uiéories analo-^ues an\ nôtres sur la conscience et sur son caractère universel. L'auteur, qui les a reniarquablemont expoëées, a dailleurs en vue la reliijion, non proprement la morale.
7G MOHALL l>i:s IIHŒS-KOI'.CES
l^ne action ('î^'oïste pourrai! donc se délinir une aclionoù la conscience csl ///i/Va/tv'a/c, où nous ne réalisons pas, par une vivante idée-force, la conscience (l'anlrni dans noli'e propre conscience. Tout sentiment qui divise les iionnncs, haine, colère, veiiifeance, hostilité sous ses mille formes, provient de ce (juc nous avons une notion pin-cment abstraite d'aulriii, de ce que nous n'avons pas vraiment eonseience des autres et de leur parité avec nous. Si nous pouvions passer dans Tétre rpii nous hait et (jne nous haïssons. (|ue deviendrait notre liaiiH' ?
Guyau a placé dans la hoiiehe de Spinoza ces heaux vers :
On ne pont plus haïr iV'lro qu'on a compris,
Je lâche donc toujours d'aller au fond des àincs.
Nous nous ressemblons tant ! .Je retrouve, surpris.
Un peu du bien «pic j'aime au cœur des plus infâmes.
Kt quehpie cliose d'eux jusqu'en mon dur mépris.
.Vussi je nV)se plus mépriser rien. I.a haine
.N'a mémo pas en moi laissé |)lace au dé-dain :
lîien n'est vil sous les cieux. car il n'est rien de vain (1).
Ce sentimeid spinoziste aura sa pl.iee dans l;i moi'ale fuliu'e: poiu'l.iid ce ne sei'a ipiuiie place secondaire. S|iinoza, en ellel. s'en tient à l'inleHij^fence objective, à la science de la .Nalinv, (pii ex|di(pu^ les eflels |>ar leurs causes, ipii relie selon des lois m.'dlu'inatiques un jdiénoméiie à un aidre phénomène. La serenilè de celle science est faite de froideur. Il ne faul |ias seulement (•oin[>rendre mo/r 7<'o/7jt7r/Vo celui (pii uoushail. Il faid jH'nt'Irer dans sa conseienci^ au jioiid de seulir ce (pi'il sent comme ce que u(ms sentons, de vouloir ce (ju'il veut comme ce ipie nous voulons : il faut nlmcr celui (pii nous hait. De là celle fornude du vrai altruisme intellectuel «*l moral, implicitement contenue dans la morale tie tous les temps: .\f/is cnrcrs les fiiitrcs comme
(1) (iuy.'iu, Vrrx d'un philusophr.
LA CONSCIENCE, PHINCII'E DE CLASSIFICATION MOHALi; 77
si iii (iLUiis conscience des autres en même lem/is (jne de loi, car ils sonl des consciences comme la propre conscience.
PiHS(|iie la coiiscionce daiili'ui n'est pas seulement pour nous un lant('inie intérieur, puisrpie nous lui attribuons une réalité de même rang que la nôtre, nous acquérons nécessairement \"k\vq dune rèalilé commune à tous, d une existence qui nous enveloppe et dé-passe, '< l'être universel ». Voilcà, comme nous lavons dit plus liant, ridée-force suprême de lintelligence, dernier i»rincipe de l'altruisme. De là nait pour l'Iiomme un idéal supérieur. Puisque mon intelligence, en vertu de sa nature, sort du moi pour embrasser l'universalité des êtres, l'intégrale satisfaction de mon intelligence serait d'être élevc'c à la hauteur d'une intelligence universelle. C'est là un nouveau principe sur lequel l'accord ne peut manquer de se faire. La grande question sera seulement de savoir en quoi consiste cette intelligence idéale i|ui serait le bien suprême considéré par rapport à notre puissance de penser. D'après ce que nous venons de dire, elle ne pourra être conçue que de deux manières : ou comme idéal de science universelle, ou comme idéal de conscience universelle. De ces deux conceptions, en face desquelles nous nois retrouvons toujours, quelle est donc celle qui devra l'emporter ? lui d'autres termes, quand puis-je dire que j'ai la pleine intelligence des êtres et que, par conséquent, mon intelligence est entièrement satisfaite? Est-cequandj'ai seulement bi science, ausens positif de ce mot? Nous venons de prouver le contraire: la i»ure science, fùt-elle universelle, roule sur des plié- Moniéiies et des relations ; elle ne connaît les clioses (pie l»ar leurs contours et leurs alentours. Klleexpli(jue, mais (le quelle manière? En ramenant les êtres à des rapports de rapports dans l'espace et dans le temps, à des enclievêtremeiits de lois alislrailes, à des automates (|ui se résolvent eux-mêmes en tbéori'mes de géométrie. En un mot, elle analyse, elle dissout, elle détruit : elle fait raiialomie des êtres et, par cela même, en abstrait
MOI'.AIJ-: DKS IDEES-FORCES
la vie (1). S'il y a là une première satisfaction de l'intelligence, c'est une satisfaction incomplète, rfui, réduite à elle-même, se change en déceplion linale : en voulant expliquer les êtres, la science les a anéantis, pour ne laisser subsister (pie leurs relations. Aussi l'idolâtrie de la science positive et de rautonialisme. qui est son idéal, linira-t-elle par diminuer danslliumanilé, à mesure cpiela science positive se rendra mieux conq)le de ses [U'opres limites et de son essentielle relativité. La science de la nature n'est encore que la projeclion gigantes(pie du monde en nous, une ombre s'élendant à Tiiilini, la siilioiielte de limmensilé ; si elle saisit l'inlelligible, elle ne saisit pas le réel, elle n'est pas la conscience vivante de ri'nivers. Pour avoir la vraie intelligence des êtres, il faudrait, nous l'avons vu, se metli'e en eux et les sentir comme ils se sentent ; or la connaissance par le dedans, encore une fois, c'est la conscience. \a\ pleine satisfaction intellectuelle serait donc la cous cience universelle, saisissant h la fois moi, vous, tous et tout. Je sentirais vos joies comme miennes, vos peines comme miennes ; dans mon cœur battraient voire cœur et tous les cieurs; mon tressaillement serait c(dui de l'univers, je vivrais sa vi(> ; il n'y aui'ait plus pour moi l'icn de mécani(pie et d"automati(pu\ rien d'abstrait , rien de symholiipie ou de phénoménal : loid serait réel, vécu et vivant.
Cette idée-force d'une conscience universelle saisissant la réalité inlinu' de tous, les réconciliant ainsi en son sein et assignant à chacun son rang véritable dans l'ensemltle, constiliu^ pi'opronient, par rapport à notre conscience im|>arfaile et encore t'goïste. \'idc<il de la conscience momie, lient i-er, comme on dit, dans sa conscience, c'est simplement laii'e elïïti't pour prendi'e ('(iii^^i'ieiice d'iinli ni e! d(^ I<ims eoinme de !i(ius-ini''nies.
il) Voir ^iir 10 |niiiil \\n\\i- <:nlii]iir i'e> ; y^lèmen de murale coi. Irniporains.
pour réaliser ea nous la réalité des autres et de tous les êtres par une idée qui soit vraiment une force, pour les voir au dedans comme ils se voient, les sentir comme ils se sentent, les vouloir comme ils se veulent. Quiconque monte ainsi vers la conscience universelle, monte vers la moralité. A ce point de vue, le précepte moral devient : — Agis comme si in étais la conscience universelle ; agis sous l'idée- force de celle conscience universelle. — Dès qu'un être est capable de concevoir les autres êtres, la totalité des êtres et, qui plus est, Fêtre même en son unité, soit actuelle, soit à venir, comment pourrait-il être satisfait d'une action égoïste, d'un geste où la partie s'érige en tout, se subordonne le tout? Il y a là non plus seulement quelque chose (Villogir/ue , ce qui ne serait qu'une atfaire de forme : il y a une irrationalilé fondamentale, consistant en une conscience imparfaite de noire vrai moi comme du tout. L'immoral apparaîtra donc toujours aux pliiloso[ilies comme étant Virralionnel et, en une certaine mesure, ['inconscient. Faire de l'inconscience l'idéal de l'homme et de la société humaine, c'est juste le contraire de la vérité. C'est raisonner comme quelqu'un qui jilacerait l'idéal du bonheur dans le maximum de soulfrance. Ils ne croient pas si bien dire, ceux qui, à la vue d'un être immoral et insociable, s'écrient: c'est un inconscient.
Si la terre pouvait parler et disait : « J'ai conscience de moi, mais de moi seule ; je me vois, je me veux el je me suffis. » un Newton ou un Laplacc pourrai! lui répondre : — Voire conscience de vous-mênn^ n'est ({u'niii' portion minuscule de conscience: si vous vous a|)('rceviez n'ellement, vous a|M'rcevriez en vous Faction du Soleil, de Mercure, de .Mars, de Vénus, de Jupiter et de toutes les planètes ; vous verriez en vous tout le système solaire et même stellairc. Loin de vous suffire à vous-même, vous n'exislez (|ue dans l'univers et par Fimivers ; vous ne pouvez donc avoir la consciimce intégrah» de votre existence que dans la