MOI'.AI.K DKS lULKS-IOr.CES
conscience de rexistonco miivorscllc. L'avcuglemi'iil, rinconscience partielle (Toù iiail réi^^oïsine consiste à prendre le moi pour le monde, lindividii pour la socif'lé, la partie pour le tout.
Il — On objectera peut-être : — La conscience développée, capable de réflexion sur soi et sur autrui, est une conscience orijanisée et synthétique, dont Tor^ranisation est parallèle à celle ducerveau et de l'organisme entier ; peut-être donc la science pourra-t elle un jour en l'aire 1 analyse et la synthèse, en donner même la l'ormule mécani(pic. Comment alors i)ourra-t-on respecter moralement, en soi ou en autrui, ce qui sera devenu un automatisme mécaniquement décomposable ? — Je répèle que, précisément, le mécanisme n'expli(|uera jamais d'une façon adéquate ni la vie intérieure de la conscience ni la conscience ; il ne pourra jamais expliquer que ses rapports avec le monde extérieur. Il ne pourra sui'loid, jamais expliquer les rapftorts vraiment sociaux, (pii sont essentiellement des rap[)orts conscients et ne peuvent se ramener à un pur automatisme. L'objection pré'cédetde implique d'ailleurs un système métaphysi(pie selon lequel le mental n'aurait par lui-même aucune activité : toute la force, toute reflîcace serait dans le matéi'iel, dont le moral ne serait plus qu'un ('piphénomène. destiné à disparaître j)arle progi'es. Or, dans noti'e livre sur lEvolulionnisme des idées- forces, nous avons dé'truit ridée niême (ré'piplit'nomène : nous avons nionlréque c'est là un songe de mt''taphysi(pn' niati-riaiiste. S'il existe quehjue |)art une efiicace quelconque, elle est dans le mental, non dans le physiqm\ Quand le pliysi(pie même agit ou semble agir, c'est par ce qu'il renlerme probablement de psyclii<|in' en ses éléments primordiaux. Dans l'ordre social, surtmit, le |»rogres ne peut pas être l'iiinverselle inconscience, ni la disposition du psychique, sins h^ipiel il n'y a plus de société. Do plus, nous n'avons vraiment connaissance (pie de la « conscience organisée » et cenlralisik* ; c'est par une pure
LA CONSCIENCt:, PRINCIPE DE CLASSIFICATION MORALE 81
hypothèse, d'ailleurs plausible, que nous répandons de la conscience élcnKnitaire, non orj:çanisre, dans les cellules et les atonies. Si donc il est une conscience à respecter tout d'abord, n'est-ce pas celle (|ui se connaît et existe i)Our soi, le .sw/e/, quelles ((u'en soient la nature et rorigine? Enlin la conscience dite « organisée », ou plutôt inhérente à un organisme, est, nous l'avons vu, la seule qui arrive non seulement à dire moi, mais à concevoii' aainii, la sociélê et iiinivcPii ; est-ce là un fait négligeable? Les consciences rudimentaires qui peuvent exister dans les atomes ne me conçoivent i)as et ne conçoivent i>as le tout. Que m*im|iorte donc qu'elles soient (hy[)othétiquement) élémentaires et simples, tandis que les autres seraient orr/anisées et complexes'] Celles-ci n'en sont pas xwo'ms supérieures. I.e philosophe et le sociologue ne peuyent se laisser toucher par des considérations de substance et d'éléments, de parties et de tout, c'est-à-dire de mécanisme. Si, par un développement interne en corresi»on(lance plus ou moins directe avec les conditions extérieures, l'organisation fait de moi un microcosme capable de concevoir le macrocos"me et de concevoir en même temps d'autres petits mondes comme lui, en société consciente avec lui, toutes les hypothèses des physiologistes sur Tautomatisme cérébral ire!ni)écliei'ont pas les consciences de constituer, pour l'expérience et pour la science, un fait sui (jeneris, originel, original et supérieur, le fait constitutif de la vraie vie individuelle et de la vraie vie sociale. Notre respect de la pensée consciente, telle que nous en avons l'expérience actuelle, ne dépend donc nullement des hypothèses métaphysiques (|u'on peut faire pour en expliquer la genèse ou la formation. A quchpie opinion qu'on s'arrête sur l'origine et l'aj)parition de la conscience, on ne peut échapper aux consé(iuences morales et sociales qui découlent de son incontestable existence, ainsi que de sa portée audelà du moi, de sa portée sociologique. Ce qui nous révèle en nous autre chose que nous, doit nous
arracher du coup au culte exclusif de nous-mêmes.
D'ailleurs, les consciences élémentaires qui, par supposition niétapliysique, peuvent être iidiérentes à tous les êtres, même inanimés, sont de fait inviolables et inviolées. Aussi n'est-ce pas la conscience élémentaire, égale jiour tous kx, qui nous impose, à nous, un resî>ect positif et déterminable; c'est la conscience développ(''e et manifestée, celle qui, disant moz, arrive à agir par elle-même sous l'idée-force du moi, à réaliser ainsi une certaine indéjtendance. C'est celle qui, par cela même quelle dit moi avec pleine conscience, dit encore avec pleine conscience : autrui, et qui peut agir sous l'idée-forcc de la société comme sous l'idée de soi. C'est cette conscience-lcà, nous lavons démontré, (pie nous ne pouvons traiter comme une simple machine sans éprouver le sentiment d'une irrationalité profonde, d'un égoïstne en contradiction avec notre notion de 1'//?lérieur des êtres individuels cl de leur place dans la société universelle.
De là vient l'idée du droil des personnes. Le droit est en germe, selon nous, dans tous les êtres véritables, avec les rudiments de la vie eonscienle, mais il reste vrai (|ue les piei'res. simples agrégats, ne sauraient rf'clanu'r des droits. Les droits virtuels que peuvent avoir leurs éh'ments, s'ils renferment un germe de conscience, demeurent poiu" nous indi'linis, comme nous l'avons remanpié tout à l'heure. En fabriquant une montre, nous « respectons », autant (pi'il est en nous, les consciences viiluelles qui peuvent exister dans les éléments du fer ou du cuivre» : nous nous bornons à agir sur les surfaces sansatleiruire le fond, au moins dune maniiM'e pour nous discernable. Quant aux animaux, qui onl une conscience déjà di'veloppée etsensitive, ils font partie, selon nous, du monde moral, selon le degré même de conscience qu'ils [X'uvenl offrir cl qui les rapproche plus ou moins de nous. Aucune ;ielion à l'égard des animaux et pouvant les faire soullVir n'est donc moralement indillei'cnte. C'est un |)roblème particulier (|ue de savoir, étant donné
rétat de concurrence matérielle et de guerre plus ou moins ouverte où la nature nous met envers les autres êtres vivants, jusqu'à quel point la nécessité du droit d'existence et du droit de lutte nous impose de faire servir les animaux à notre nourriture ou à nos usages domestiques. La question est complexe, et nous n'avons pas à l'examiner ici. Il suffit de poser ce prineii>e : — Si, sans raison majeure et sans nécessité, nous faisons souffrir les animaux, nous ne manquons pas seulement, comme le prétendent certains moralistes, à une obligation envers nous-mêmes ; nous manquons à une obligation envers d'autres consciences qui, quoique inférieures à la nôtre, ne peuvent cependant être considérées comme nulles et non avenues. La similitude, d'ailleurs, n'entraîne pas pour cela Végalilé entre hommes et animaux. Les seuls êtres vivants avec qui je sois en étroite et complète société morale sont, nous l'avons mis hors de doute, ceux qui me conçoivent comme je les conçois, et qui, comme moi, pensant la société et l'univers, ont l'idéeforce de la vraie moralité.
En résumé, le précepte moral pourrait prendre cette forme : — Sois intégralement conscient et universellement conscient ; conscienl des autres, de la société et du tout, comme de toi-même ; que les forces directrices de tes sentiments et actes soient des idées, subordonnées à l'idée du tout, bien plus, à l'idéale conscience du tout.
Par les considérations qui précèdent, où la valeur primaire de la conscience est scientifiquement et [ihilosophiquement établie, la conscience est vengée des injures de ^Liudsley, de Nietszche et de leurs sectateurs, qui, se croyant « avancés », s'attardent encore aux vieilles théories d'il y a quarante ans sur la prétendue supériorité de l'automatisme et de l'inconscience. Cette supériorité fùt-elle soutenable pour l'individu — ce qui est faux, — nous avons vu qu'elle est manifestement insoutenable pour la société, qui est un lien de
consciences, non un système mécanique d'automates de Vaucanson s'entr'aidant sans se connaître et sans se vouloir, faisant tout commes'ils se voyaient et s'aimaient, quoique dans les ténèbres de rinditférence et de linconseionce !
■ Xon ueder, non senlir,
dit la Nuit de Micliel-Ange ; mais ce ([u'elle ne veut pas voir, c'est l'injustice triunqdiantc ; ce qu'elle ne veut pas sentir, c'est la honte d'un tel spectacle. S'il n'y avait plus dans la société humaine de conscience, il n'y aui'ait plus ni injustice ni opprol)rc ; mais il n'y aurait aussi ni justice ni iiienvcillance, ni société véritable ni vi'ritabic moralité.