CLASSIFICATION SCIENTIFIQUE DES ETRES
nique, à un pur automatisme, coûte la vie et l'existence. Quand le sujet pensant se ramène lui-même à un ensemble de phénomènes nécessaires et objectifs, rouages et engrenages d'automate, il ne se voit plus, il n'aperçoit plus en lui d'existence ni d'unité durables; si bien, avons-nous dit dans un autre livre, qu'en cherchant à saisir son être par la pensée, il voit s'évanouir en soi l'être véritable : son moi se perd dans le Août, dans la grande machine universelle (l). Mais, si le mode de comprendre qui ap{tartient à la science physique est souvent une sorte de dissection destructrice de la vie. c'est qu'en réalité il n'est pas le plus haut mode d'intellection. Quand on a disséqué un organisme, on ne l'a pas vraiment compris, car il reste à savoir ce que c'est que la vie même, qui le fait fonctionner et qui ne saurait seramenerau grand ressort d'un mécanisme. H y a donc compréhension et compréliension. D'ailleurs, aux yeux du psychologue, une intelligence-miroir, plus passive qu'active, n'est pas la vraie intelligence : colle-ci enveloppe l'action et la vie, et, avec le sentiment de l'action déployée, la joie. Cn être qui sait plus, peut plus et, pouvant plus, afjit p\us, jouit plus de sa propre action et de son harmonie avec le milieu : jouissant plus, il peut jouir de la joie des autres et aimer. Sous cet aspect, l'intelligence est condition ou élément de la volonté aimante et aimable, qui ne peut jamais être une volonté inintelligente.
— La valeur de la connaissance, objecteront les utilitaires, n'est que celle d'un instrument: c'est à la manière de l'argent, dit Bain, que la science est capable de devenir une fin en elle-même 2). — La fameuse comparaison avec l'avarice est l'cjbsession de la pensée anglaise. Bain etSidgwick, à l'appui de cette comparaison classique outre Manche, nous montrent la masse des hommes n'estimant les sciences (|iu' d'après leur utilité
(1) Critique de% systèmes de morale conlemporainx, p. 302.
(2) Mental and moral Science, IV, IV, 6.
pour la vio. Mais, répondrons-nous, il ne s'agit pas (\q noter l'opinion du vulgaire, <iui manque de eonipétence dans les questions de valeur scientitique comme dans celles de valeur esthétique. Pour le savant et le phi- Idsoplie, la science a en elle-même et par elle-même un itrix d'autant plus liaid quelle est j)lus spt'culativ(\ c'est-à-dire plus intégrale et plus radicale tout ensemble, plus rapprochée de la science de c(^ qui ('^•/. Ne concevons-nous pas une satisfaction conq)l('te de Tintelligence par un objet àla fois pleinement intelligible et pleinement réel? Cette réalité intelligible doit être quelipie chose de fondamental au-dessous duquel l'analyse ne puisse plus descendre et qui nous fasse toucher le roc de la réalité; du même coup, l'objet fondamental aura une portée universelle, car il sera valable : T'pour tous les éléments identi(pies et |>our toutes les réalités qui sont fondées dans la réalité même; '2" i>our tous les esprits capables de saisir cette réalité. I>a philosophie est l'aspiration à cette science à la fois radieah* et intégrale. Si on jteut contester la valeur inb-insèfjiic de la science positive, soutenir cprelle a surtout une utilité pour la/)«/.s\sv//îr(', pour le bonheur, pour la r/V, on ne peut |)lus contester la valeur intrinsè(pie de la science universelle et ultime que poursuit la philosophie, ('.elle science serait identique à la puissance suitrême de l'esprit et, comme consétpience, au bonheur suprême ; de plus, elle viendrait se fondre, connue nous l'avons inonin'' j)lus haut, dans la conscience universelle et dans Vamour universel : elle serait donc le souverain bien.
Eu n'sume, toutes les sciences de la iialure, de la vie et de la pensée nous oïd paru contribuer a fournir d(\s ('léinenls de clnsaificnlion et iVcctiliialion pour une morale des idées-forces. Les sciences étudieni non seulement la nature en géni'ral, mais des natures diverses d'êtres, qui n'apparaissent pas comme de tous points étpiivalentes. Kntre ces êtres elles peuvent établir,
CLASSIFICATION SCIENTIFIOUE DES liTRES 117
commo dirait Malobrancbe avec Platon non seulement <lcs rapports de grandeur, mais aussi des rapports de perfection, sans songer encore au plaisir ou à la moralité. Le plaisir, d'ailleurs, au point de vue scientilirpie, n'apparaît pas couime ayant la valeur en soi et pour soi que riiomme est tenté d'abord de lui attribuer. Les savants ont toujours remarqué que plaisir et peine sont les signes subjectifs d'un certain ordre ou désordre biologique, signes parbjis inexacts ou trompeurs. Qui ne sait combien une certaine école scientifique tend à réduire jouissances ou soullVances en épiphênomènes, faits de surcroit, indices « surajoutés » et non absolument nécessaires ? Cette idée du surajouté est une traduction moderne du « plaisir ajouté à l'action », î-ivçvvr.aa, dout parlait Aristote. Au lieu d'action, on dit aujourd'hui fonction, au lieu d"È-'.y£vvr,[jLa, on dit i-:oix<.wrj.iw/ ; On supprime la métapliore poétique de la « lleur >• qui s'ajoute à la « jeunesse », pour y substituer la métaphore en apparence plus scientilique, en réalité moins exacte, de l'éclairage s'ajoutant à la machine. Mais la Ihéorien'a pas changé. On apprécie toujours les fonctions et on les classe objectivement, en faisant abstraction de nos sensations internes, agréables ou désagréables. Le savant est d'ailleurs bien obligé de procéder ainsi quand il s'agit de végédaux, surtout des plus inférieurs, où les philosophes seuls supposent la présence de sensations sourdes, enveloppant peut-être un commencement de vagues plaisirs ou de vagues déjilaisirs. Les physiologistes hochent la tête à l'idée de la douleur d'une algue ou d'un champignon. Et certes le mot de douleur est trop précis, trop humain pour désigner ce qui se passe vraisemblablement dans le champignon qu'on ('crase, dans l'algue que Ton bi-ùle au l3ord de la mer. La sensitive se laisse, il est vrai, insensibiliser par les aneslhési(|ues, tout comme un animal; mais cette insensibilité ()eul n'être que la suspension d'actions chimiques eidraiuant des mouvements. L'irritabilité dont iiarlent les Bichat et les Claude
Bernard est-ello bien de la sensibilité (|iiasi-psyebique, avec rudiment d'aise ou de malaise ? IMus d'un le croit, nous le croyons nous-même : mais c'est une simple induction pIiilosopliii|ue et psyeiiologlque. Il n'en reste pas moins sOr pour le savanl que, dans l'échelle végétale, la sensitive est au-dessus de l'algue, soit qu'elle sente psycliiquinnent, soit qu'elle ne sente pas.
S'il en est ainsi dans la science théorique, qui empêche la science pratique de considérer comme tin directrice, non plus sinq)lemenl (juehiue forint' universelle, comme celle de Rant, mais quelque contenu universel ? Qui empêche la morale des idées-forces de chercher, comme nous l'avons lait tout à l'heure, i\os degrés réels de supériorité dans les choses internes dont nous avons la conscience vivante et évoluante, puis, par extension et induction, dans les choses extérieui'cs ? Qui l'empêche de reconnaître, comme nous l'avons reconnu, (pi'un être qui i»ense universellement est supérieur à un être sans pensée ou dont la conscience ne dépasse point le fait born»' dans l'espace et dans le temps? On objectera au moraliste (pie c'est là un point de vue humain. Sans doute ; mais la science est aussi, à ce comi)te, un |»oint de vue humain, la philosophie de même. Est-ce (puM'ous (h'pouillcz jamais votre humanité? C'est avec vos facultés d'homme (pie vous essayez de vous faire une idée de la nahu'e. Parmi nos attributs hmnains nous pt)ss(Mloiis une intelligence, i|ui a pour caractère de i)oursuivre et, en une certaine mesure, d'atteindre une objectivité touj(turs relative à nous. C(uume ses fonctions réussissent largement dans leur (ciivre, comme nos sensations viennent confirmer nos prédictions, — par exenqile la vue de l'i-elipse vérilianf les calculs de l'astronome, — |ioui'quoi refuserions-nous d admettre la classification hiérarchiqjie des êtres comme assez objective pour guider n(»s jugements et nos actes, (pioi(pie nous soyons hounues et (pie. dans le fond, ne pouvant dépasser notre raison, nous en fassions néces-