‹ Morales des idées-forcesChapitre 63 sur 150 · DANS LEUR RAPPORT AVEC LA THEORIE DES · texte numérisé non relu

DANS LEUR RAPPORT AVEC LA THEORIE DES

I. OuJiIilé objective des pl.iisirs. — II. Linluilionni<inc et la quaiilc intuitive des plaisirs. — III. Objections du moralisme kantien à rêvalualion scienlitique et qualitative des plaisirs.

QUALITE OBJECTIVE DES l'LAISlUS

Nous avons vu qiio la qualité peut s'apprccior iiidépendamincnt du plaisir; voyous mainltMiaiit si elle ne pénètre pas dans le plaisir mémo et si elle ne permet pas do l'ôvaluor à s(tn tinir.

Nous devons d'abnivl pKSoi'cello lui, drrivéo do la loi des idées-forces : — l>i' mémo qu'on trouve eu loiilo idéo un éliMUoid soiisilifrl app(>litir, do mémo on trouve en toiU plaisir un élément roprésontatirol objoclif, -^fcrmo didéation, sans lequel co ne serait [)lus lel plaisir cl sans lofpicl aucimo comparaison iW plaisirs no serai! possilile.

Sous le rapport purement fnih/rclif ol ciunuii' simple plié-nomène i\{' scnslhililr, il semblo d'abord ipio le plaisir ne [luisso varier (pi'en inlrnsilr et en rinn^r : mais c'est là un rapjtort oxirail ilu tout ei abslrait. V.u fail.im être

intelligent ne saurait éprouver un plaisir exclusivement subjectifet sensilif. Dèsque le plaisir se particularise et (chose inévitable) devient /e/ plaisir au lieu de rester le plaisir eu général (qui n'existe pas), il prend une forme spécili(|iie et (pialitative. Le plaisir considéré absolument^ le plaisir qui ne serait que le plaisir subjectif est impossible comme état psychologique. Il n'y a aucun mouvement en un sens absolu : tout mouvement a une vitesse (léi'ime et une direction délinie; il n'existe pas non plus une couleur en (jénéral, mais du vert, du rouge, {\\\ bleu, etc. ; de même, il n'y a pas en nous de plaisir absolument parlant^ qui ne serait que jtlus (jrand ou plus petit. Chaque plaisir actuel (non pas seulement possible ou abstrait i se distingue (pialitativement de tout autre, comme le rouge du verl. 11 faut donc faire abstraction de tout le contenu caractéristique et intellectuellement caractérisable du bien dont on jouit pour prétendre que lesplaisirsolfrent seulement unedillérence de plus ou de moins. En outre, le plaisir est rapporté à un objet et à une cause. Enfin, ses effets sont prévus. 11 est donc, au sens large, idée et idée-force en même temps fjue sentiment. Or, les objets et les causes, ainsi que leurs ettets, constituent, tout comme les ([ualités, une matière de classiiicalion et de comparaison intellectuelle, qui aboutit à la hiérarchie des idées-forces.

Le seul état entièrement subjectif, ce serait une douleur non localisée, sans réllexion sur soi, sans aucune représentation : 1° de sa différence ou de sa ressemblance avec les autres; 2" de son objet; 3" de ses causes en dehors de nous et de son siège en nous; A" de sa durée, etc. Cette douleur aboutirait, je suppose, à tels mouvements spontanés et aveugles, cris, tensions et elïorts de muscles. Tout serait alors, par hypothèse, subjectif. Je dis par hi/pothèse, car il est plus ([uc douteux qu'il existe ainsi du subjectif piu' sans un rudiment quelconque de représentation. Toujours est-il que de pareils états sont tout animaux ou même végétatifs : ils ne sont i)as du domaine de réthiquc. Celle-ci

impliquo manifestemonl des représentations et des objets. Dbslovs, ces objets représentés font partie intégrante, non itliis de la sensation nue, mais du sentiment ou des sentiments en cause, ainsi que des tendances ol désirs en lutte. Or, nous venons de le voir, ces éléments représentatifs qualifient le sentiment et t'ont que c'est tet sentiment, non tel autre ; il est donc impossible de rendre compte de l'acte et de l'apprécier en éliminant tout Tobjectif, comme si on avait aflaire à une brute sans raison, poursuivant son plaisir immédiat sans rien penser. Selon la théorie des idées-lorces, nous l'avons mis plus haut hors de doute, les plaisirs d'un être intelligent offrent, par cela même qu'ils sont des sentiments et non des émotions brutes, une fjnalité appréciable i)Our l'idéation ; et cette qualité n'est pas uniquement un rapport à notre faculté de jouir ou de souffrir: elle est ou peut être un rapjiorl objectif, représenté par l'intelligence, rapport qui tenrl à se réaliser dans son oljet.

Au l'Cste, il est certain (jue la représentation de ce rapport objectif sera elle-même accompagnée de l'inévitable élément subjectif, à savoir un état agréable ou pénible. Tant que nous restons indilVérenls au itoint de vue de la sensibilité, l'intelligence n'est pas force impulsive, ou elle ne Test que par ie mécanisme physiologiqu(^ de rim|)ression plus forte entraînant un mouvenuMil machinal dans le muscle. C'est alors ré(piivalenl de l'homme f(ui, à l'ifli'e qu'il va tomb(M'dans un préci|»i('(', y tombe. i'.r dynamisme n'est jtius moral. Poiu' (pi'il y ail détermination morale, il faul précis(''ment (|ue la sensibilité, au heu d'être exelue, soit |)our sa part en cause ; il faut (jueje ne sois pas inditr(''rent aux diverses idées d'actions possil)les, aux divers futurs dont je eoneois la réalisation comme d(''pendanl de ma d(''termination propre ou, si vous voulez, comme déterminal/tes par mon propre déterminisme intérieur et conscient .

Ce n'est pas tout : outre que le plaisir envelojtpc dos c'Iénienis objectifs et intellectuels, il enveloppe

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aussi, au point de vue subjectif lui-même, plus que ne le croient les épicuriens, à savoir une impulsion active. C'est, en etiet, une interprétation étroite et inexacte du plaisir que de le faire consister exclusivement dans une jouissance inerte et sans activité. Le plaisir n'est même pas toujours le simple accompafjnement de l'activité, le simple salaire du travail, puisqu'il est, comme Aristote Ta dit, la fleur de l'action. Il faut seulement ajouter que la fleur l'ait partie intégrante de la plante, qu'elle est la plante même à son summum et à son terminus. En d'autres termes, l'élément agréable par le moyen duquel l'idée d'une fin excite à l'action et devient idée-force, réside en partie dans la conscience subjective de Yactivité votontaire et intellectuelle. On peut donc penser l'idéal pour te plaisir de le penser et le vouloir pour le plaisir de le vouloir. 11 y a un point de coïncidence entre vouloir, penser, sentir et mouvoir. L'homme n'apçit pas toujours par un calcul d'intérêt ni en vue d'un plaisir, mais il agit toujours : 1" en jouissant de son acte même ; '2" en jouissant de l'idée universelle qui le dirige ; sans cette jouissance immanente, à la fois subjective et objective, il n'agirait pas.

On voit que la considération des plaisirs, après nous avoir obligés à regarder l'objectif, nous oblige maintenant à concevoir quelque chose de plus profondément subjectif encore que le plaisir même, à savoir l'activité fonctionnelle et vitale dont le plaisir n'est que la conscience agréable.

D'après les remarques précédentes, le plaisir plus élevé sera un plaisir auquel nous attribuerons une valeur sur d'autres fondements que son pur agrément. — Mais, dira-t-on, méuie alors nous n'apprécions un agrément qu(^ par un autre agrément, par le plaisir de lintelligcnce et de la raison, par le jdaisir que nous cause l'acte capable d'assigner sa place véritable à un oljjet, son rang véritable à un plaisir correspondant. Nous voilcà au rouet. — il est certain, répondrons-nous, (jue le plaisir se retrouve toujours dans le bon appré-

l'iable; mais il s'agit de savoir si nous n'y a{)pivcions jamais que des termes subjectifs de plaisir. Ur, c'est ce qui n'a pas lieu, et nous avons vu que le jugement a des termes essentiellement objectifs. Si l'homme veut, par ex('m|)le, étaljlir une comparaison entre le plaisir de remplir son intelligence et celui de vider sa vessie, il devra en v(Miir à évaluer les éléments objectifs et les éléments d'activité subjective : rintelligence, d'une part, avec toutes ses fonctions, les viscères, d'autre part, avec leurs fonctions. L'homme (pii nK'diti* sur un i)roblème désintéressé de philosophie ■\ laconviction d'exercer une fonction active de son être supérieure à celle qu'il exerce en cédant à une nécessité grossière. Le plaisir d'élever son esprit et le plaisir de graller un endroit où nous éprouvons une démangeaison, comme disait Platon, ne nous apparaissent i)asde même qualité, jiarce que nous établissons une hiérarchie entre \v<> fonctions de notre être et sous le rapport de leurs objets et sous le rapport de leur activité interne. Nous fotidons ainsi une hiérarchie et entre les èlres et entre les plaisirs. Le plaisir dont l'objet nous est commun avec le dernier des animaux nous ajiparaît, selon la pensée d'Aristote, comme inférieur intellectuellement à celui qui est le propre de l'homme, parce rpie nous jugeons l'honmie supérieur à la bête dans réchelle de raclualilé ou, comme ou dit de nos jours, de l'évolution.

Concluons (|ue la satisfaction d'un être qui est cajxible (le plus f/ue le plaisir ne saurait être purement et siuq)lement le plaisir tel <iiiel. Aj(mtons même, puisquiî loiite satisfaelion se traduit subjectivement par un plaisir: La jouissance d'un être qui est ca|)able(le /////«v ses propres jouissances par leurs objets et leurs causes ne ()eut pas ne pas enveloppei" la j(jie de ce jugement ou, si le jugement est (h'I'avorable, la soidfrance de ce jugement. Ainsi, par toutes les voies, dans les plaisirs d'un être (pii peut concevoir et appr(''eier des (|ualilés, nous voyons s'introduire ini éh'ment (pialitatif, une jouissance intellectuelle de (pialib- (pii a con-

science d'être ello-mème une idée-force qualitative en même temps que quantitative.

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L I.NTCITIO.NNlSMfc: ET LA OLALITK INTUITIVE DES PLAISIRS

Dans notre Critique des systèmes de morale contemporains, nous avons soumis à un examen sévère les thèses de la morale spiritualisle et surtout éclectique sur la prétendue qualité morale ou perfection morale qui existerait dans les êtres et se laisserait percevoir par intuition, sans preuve possible. C'est là le moralisme intuitionniste, tout différent du moralisme formaliste de Rant. Stuart Mill admettait aussi sans démonstration que telle qualité vaut mieux moralement qu'una autre. Paul Janet répète la même chose. Lotze, enlin, avait admis une intuition de perfections morales et de qualités morrt/t'/72^'/2f supérieures, dont on ne peut, selon lui, rendre compte. Il avait soutenu, avant Paul Janet, que les différentes valeurs nous sont immédiatement révélées par la voix de la conscience.

Tout ce moralisme intuitionniste de Lotze, de Janet, de Mill, semble insoutenable. Sans doute, par une sorte d'instinct, nous en venons à sentir la valeur hédonistique et même la valeur morale ou sociale des choses, comme leur valeur esthétique. N'avons-nous ptis une sorte de sens moral, produit d'habitudes héréditaires, de sélections continuées à travers les siècles ? Mais, selon la loi scientifique posée par Guyau, V intelligence réfléchie tend à dissoudre r instinct, surtout lorsqu'il se trouve en contradiction avec elle. Les valeurs dont nous avons un senlimeni immédiat peuvent donc et doivent être jugées |)ar l'intelligence pour rester scieniifi<iu<Mnent t'a/r//^/t's. Ces esprits si différents, Stuart Mill; Lotze, Paul Janet, se sont laissé tromper

par leurs senlimenls estlit'liques, moraux et sociaux, qui prennent en etïet la forme û'inluilions et d'/'/zstinds. Quel est l'homme intelligent qui n'éprouvera pas plus de plaisir esthétique, non pas seulement moral, en se représentant la vie d'un Pasteur que celle d'un loup ? Nous ne pouvons, ici, nous défaire de nos sentiments innés ou acquis. Mais le point de vue scientili<|ue est tout autre et permet, comme nous l'avons prouvé plus haut, une classidcalion des actes, une évaluation objective des qualités, qui aboutira aussi à placer Pasteur au-dessus du loup. Pour revenir à rexcmi)le <lonné par Stuart Mill, n'avons-nous pas pu, indépen- <lamment du beau et du bien moral, établir une ^M'adation raisonnée, scientilupie et pliiiosophi(|iie, du p(»iu'ceau qui dévore sa pitance au sage qui meurt en conversant des choses éternelles? Biologiquement, un homme est supérieur à un porc. Psychologiquement, de même. Sociologiquement, de même. Et s'il s'agit de Socrale, la thèse est encore plus aisée à soutenir. Il reste chez le sage (même en suj)primant la sensibilité) uu pins fjrand nombre de puissances, facultés, états et actions de toutes sortes que chez le pourceau, et de plus //î/e/ises, et de \)\us complexes, et de plus unifiées, et de plus j)nissanles, et de plus e/feclires. Socrate est donc jtlus parfait en vie, en i)uissance, en intelligence, en perceptions et en réactions motrices, en spontanéité interne, lïd-ce même, comme dirait Leibniz, en auttmialismc spirituel ; il est un organisme supéi'ieur, il est eniin une conscience supérieure. Et toute cette sup('riorit«' n'est plus, selon nous, chose iniuilire: elle esl on peut être dt'duile ou induite, expli(|uée scientiliquemenl (li. Le fameux « pourceau satisfait » ne p(>ut mettre dans ses jouissances aucune consiflération pi'écise de qualité, puisqu'il ]\o peut rien comparer avec n'-flexion sous ce

(i) Voir nolro Idée moderne du droiL où nous avons recherché les conditions du mâcanimne et de lorf/anisme les nln< pnrf.iits, niOmc indf^pcndanimenl du idnisir cl du bien moral.

rapport et qu'il ne conçoit même pas ridée de c/unlité. La bête trouve son plus grand plaisir là où sa nature le lui fait trouver spontanément ; rbomme trouve son plus grand plaisir dans des choses toutes différentes, que la réflexion lui découvre. Et nous jugeons scientitiquement le plaisir Luniain supérieur en (jualité au i)laisir animal, parce que ses objets, ses causes, ses effets, sont supérieurs et que l'homme lui-même est au-dessus de l'animal. C'est pourquoi, nous l'avons dit ailleurs, chacun est déjà Jugé par ses plaisirs, non pas seulement par ses actes (1). N'avons-nous pas vu qu'un philosophe nepeut jouir de la même manière qu'un animal et qu'il est obligé d'emprunter sa satisfaction, même sensilire, à des sentiments d'ordre intellectuel, à des sentiments de qualité subjective et objective, irréductibles euxmêmes à une pure quantité de jouissance personnelle? Un Socratene peut être heureux que « dialectiquement », v.aTày^vT), et sa volonté suit la même dialectique que son intelligence.

Paul Janet écrit : >< A qui me demandera de lui prouver que la pensée vaut mieux que la digestion, un arbre qu'un tas de pierres, la liberté que la servilude. l'amour maternel que la luxure, je ne pourrai pas plus lui répondre qu'à celui qui me demande de lui prouver qu'un tout est plus grand que ses parties. » A notre avis, au contraire, la démonstration est possible et même facile ; elle est œuvre de science. La supériorité de la pensée sur la digestion peut se prouver \mr le rapport intime {\\\i existe entre ces ôoux fonctions, l'une simple condition de l'autre et, pour un être capable de réflexion, simple moyen de l'autre. Que la liberté soit supérieure à la servitude, on le démontrera encore sans peine. Quant à la supériorité de l'amour maternel sur la luxure, psychologues et biologistes s'accorderont à en donner d'innombrables raisons. Nous sommes loin, ici, des axiomes mathématiques comme le tout est plus

(1) Voir le Moralisme de h'anl el iamoralisme conlemporain.

f/rand fjiie la partie, ce qui, (railleurs, nVst pas un axiome et peut encore se démontrer.

Vintuilionnisme appliqué aux qualités des plaisirs est donc insoutenable ou ne convient qu'au point de vue instinctif et habituel, dont ne peut se contenter la science. On n'a nullement prouvé que nous soyons dél)0urvus de tout moyen scientitlque d'apprécier la qualité de nos plaisirs ; toute la morale des idées-forces est précisément une appréciation de ce genre, qui porte à la fois sur \a.(jualité et ïiniensiié de nos sentiments, ramenés à leurs causes et envisagés dans leurs effets personnels ou sociaux.

OBJECTIONS DU MORALISME KANTIEN A L EVAIAATION SCIENTIFIOLE ET QUALITATIVE DES PLAISIHS

I. — Parmi les adversaires de l'évaluation qualitative appliquée scientifiquement aux i)laisirs, noiis rencontrons le moralisnu' kantien. Un se rap|»elle tpie, selon Kant, riiomme ne peut jamais comprendre comment un plaisir quelconque est lié à une cause quelconque ; Wwpéricnre seule nous apprend qin*, <'/j /V//7, tel plaisir est uni à telle condition, (pie le goût d'une pêclie est agréable, (juele son de l'accord parfait esl plaisant, etc. I.e jdaisir, pour KanI, ne vient jamais qiu' du .sc/i.v et est analogue à la sensation ; or, de nn''me (jn'un aveugle ne j)e ut prévoir ce (pu* sera la sensation du bleu ou du rouge, de même personiu» ne saurait, sans l'expérience, prévoirque ceci ou cela lui causera du plaisir. Kantconchil que tout système de morale qui tient compte d'un attrait sensible quelconque ou d'un ensemble ùi' plaisirs, fût- ce \v /ionheiir, esl j>iirement empirisle, fondt' sur des i"a|»porls de fait et a jtusteriori, dont on peut bien tirer des maximes subjectives, non des lois objectives ^ universelles et nécessaires.

11 y a, croyons-nous, dans cotte tliéorie do Kant, une concoption trop élômentairo du plaisir. Cotte conception no convient qu'aux plaisirs oxclusivemont sensilifs (s'il y en a), non aux sentiments. Est-il vrai que nous ne puissions jamais rendre compte de nos plaisirs et prévoir que toile chose nous plaira, non telle autre? Pour quelles raisons le goût du citron fut d'abord désagréable à Descartes, puis lui devint agréable, c'est sans doute ce que Descartes lui-mcmo n'aurait pu expliquer ; mais c'est qu'il s'agit là d'un plaisir relativement passif, lié à des conditions organiques de la vie végétative ou animale, dont la science ne saurait prévoir le détail particulier. 11 n'en est pas moins vrai que la science peut déterminer d'avance les conditions générales du plaisir. Kant lui-même a fini par expliquer le plaisir sensitif on le considérant comme la conscience d'un accroissement de vitalité en nous ; il aurait donc pu, étant donné que tel état ou telle action entraîne un accroissement notable de la vie et de la conscience du mouvement vital, prédire, selon les méthodes scientiiiques, ({ue tel état ou tel acte déterminera le plaisir, au moins chez la moyenne dos hommes normalement constitués et conformes au type humain ; et il aurait pu donner dos raisons objectives de ce plaisir.

De plus nous venons de voir qu'il y a des plaisirs fondés sur dos idées, des connaissances, des raisons ; la perception même de ces raisons nous cause ipso facto du plaisir, ne fût-ce que le plaisir d'un accroissement de YÏtaVité intellectuelle, non plus seulement végétative et animale; on un mot, nous avons des sentiments et non pas seulement des sensations. Or, dans le sentiment, un plaisir peut être prévu par ses raisons mêmes et évalué pour ses raisons. Le plaisir de connaître une vérité, comme les lois de la télégraphie sans fil, et surtout le plaisir de découvrir une vérité, no nous paraissent plus ar6//ra//'cs comme le goût ou le dégoût du jus do citron (qui lui-même, d'ailleurs, ne nous semble arbitraire que par ignorance des raisons physiologiques).

Une science rigoureuse ne peut donc pas mettre dans la même classe et sans distinction la jouissance d'Archimède découvrant son principe et celle du Romain qui mangeait une lamproie nourrie avec la chair de ses propres esclaves, ou (pour ne mêler ici rien de moral) la jouissance d'Archimède lui-même mangeant son brouet ou pulmenlnm. Bref, il y a une différence scicnlifu/ncment intelligible et intellectuellement saisissablc entre un plaisir sensitif, éprouvé sans c/non sache pourquoi, et un plaisir intellectuel, éprouvé f/i sachant pourr/uoi, ou encore un plaisir yt»/////', éprouvé par conscience de notre acte propre, de notre effort projire réussissant à atteindre un but, de notre pensée réussissant h réaliser son propre objet. Dans le i»laisir intellecUiel et dans le plaisir volitif, (pii sont des /ozVs el non |»lus de \)\XYQS jouissances sensilires ou passircs, nous trouvons à la fois celte clialeur el cette lumière dont nous avons parlé plus haut, je veux dire la réalité et l'intelligibilité, kant a considiM'é pêle-mêle les plaisirs et il s'en est tenu sur ce point à des notions vagues. La condamnation en bloc de toutes les jouissances et de toutes les joies, sous le prétexte rprelles nous tombent arbitrairement des nues et ne jteuvent être connues (pi'après coup, est une doctrine unilatérale, suj)erlicielle, antiscientifique. La psychologie insuflisanfe de Kant a rejailli sur sa morale. La force de réalisation (pii appartient aux i(h''es (Voltjets selon leurs f/ualilês objectives, contredit la moî'ale de V impératif catér/orif/ue conçu comme seule source de (/ualifictdion possible. On répondra: — Soit. Nous pouvons arriver à connaître certaines causes de nos plaisirs ; mais celte connaissance de leurs causes ne change rien à leur valeur La (jneslion de leur o/vr/Z/ît' ne modifie ni leur/îr//^//r, ni leur (/ualilé. — Nous répondrons à notre tour (|ue, tout au cordi'aire, l'origine des |tlaisirs sert à d(''terminer lein* qualilT' et leur vaieui'.en déterminant leurs ('h'menlsconiposanls et leur nature esseidielle. In jtlaisir résultant (\'idêes fournies par la recherche d une v(''rilé impor-

LES ELEMENTS QUALITATIFS DU PLAISIR ui

tante est comi)osé aiilromentque le plaisir de déguster un vin où se mêlent des essences subtiles ; ses causes entraînent ses élémenls et sa qualité, donc sa valeur. Kant objecte : — « A riionime qui a besoin d'argent pour ses dépenses, qu'importe que l'or ait été extrait de la montagne ou du sable, pourvu que cet or soit partout accepté avec la même valeur? De même, qu'importe l'origine du plaisir ? (1) « — On peut répliquer d'abord que, dans le cas de l'or, la montagne et le sable sont tout à ïi\.\i extérieurs et étranr/ers à celui qui fait usage de la monnaie; au coiitraire, s'il s'agit de nos joies, les o/'igines sont en nous ; le sable, la fange même sont parmi nos propres facultés et tendances. Nous ne pouvons donc plus nous désintéresser de la question de savoir si la fange est ou n'est pas en nous : l'appréciation de ce fait est elle-même /)r/r//e intégrante deVensemble cVacles et délais qui constitue notre bonheur : elle est une idée-sentiment, une idée-force. — Brûlez dans une cheminée du bois vulgaire ou de précieux meubles sculptés, vous aurez finalement la même chaleur; de même, répète Kant,peu importe d'où vient le plaisir. — Cette nouvelle comparaison nous semble encore renfermer un paralogisme. La sensation de chaleur n'est nuMement modifiée par l'idée de sa propre origine, quoiqu'il puisse encore s'y mêler des sentiments capables de changer l'état général de la sensibilité, si, par exemple, je me chauffe au moyen de bois volé, ou si un Néron se chauffe au moyen de chrétiens enduits de poix. Mais, quand il s'agit de sentiments de plaisir éprouvés par un être intelligent, où c'est l'élément intellectuel lui-même qui est lié à une joie, comment soutenir que l'idée de Vobjel, origine du plaisir, est indifférente, alors qu'elle fait i>récisément partie des causes du plaisir, des idées-sentiments devenant idées-forces ? Kant s'est encore ici contenté d'une analogie extérieure. La doctrine des idées-forces est nécessaire, conclu-

(Ij R. pratique, Ir. Picavet. p. 12.

rons-nous, à la solution du prohiôme qui nous occupe. D'une part, pour estimer la vahnir du plaisir, on est obligé de faire appel à d'autres principes que le plaisir abstraitement et isol(''ment considéré ; d'autre part, tous les systèmes (pii admettent des valeurs et les déduisent d'une source plus haute, se trouvent obligés, pour les justifier complètement et les achever en quelque sorte, de faire intervenir, outre les autres éléments, le plaisir même, fût-ce celui de rintelligence, sans lequel ne sultsisterait ipie la relation du vrai et du faux, non celle du bon et du mauvais. I.a morale des idées-forces concilie le point de vue objectif et le point de vue subjectif, en iidroduisant commo forces impulsives des icircs ayant des objcls comparables enlre eux et êvaludhlcs.

II. — Dans son premier ouvrage, la Morale anglaise conlem])oraineAf\\\"à\\, examinant la thi'orie de la (pialité chez Stuart .Mill, avait essayé de faire voir, conformément à la doctrine kantienne, que la qualité des phtisirs jteut se ramener à de la f/aanlitê. La sensibilité (Tun animal, disait-il, est moins délicate et moins vive que celle de Thomme; Vinlensilé de ses plaisirs sera donc moins grande. « I/inlelligence de l'animal, tout entière enfermée dans l'instant prc'senl, ne peut ni se rappeler, ni prévoir vi-rilablenn^nt les plaisirs, qui deviennent une Si'rie de sensations agréables non l'eliées entre elles et n'ayant |tour ainsi dire pas de vraie duré-ed). » La remarque est line. Toutefois, pour ce ijui l'egardc \' intensité, on peut faire observer que ce caracli're du jdaisir croit souvent à mesure que le jtlaisir même est plus jjhijsioloi/if/uement vital, |»Iiis matériel, plus grossier. Les sensations agréables les plus violentes n'appîirtienneni pas aux joies intellectuelles. Sous le l'ajtporl de la darce nu (juaidile pi'otensive, les plaisirs de l'élie jilus intelligent l'cprennent sans doute Tavanlage, grâce à sa mémoire |)liis déve-

1 Morale (inijlaise contemporaine, p. 232.

loppée; toutefois, on peut bien admettre que la bêto elle-même, quand elle a englouti sa nourriture, a assez de mémoire pour se rappeler ce qu'elle vient de faire: tout le lon^iîde son reitas. elle ne perd nullement le souvenir du repas. Il semble donc bien, quand nous apprécions la qualité comparée des plaisirs de l'animal et des plaisirs de riiomme, que nous faisons entrer en ligne de compte autre chose qu'un calcul inconscient ô'intensiié ou de durée. C'est, du reste^ ce que Guyau devait admettre plus tard ; mais, dans sa Morale anglaise contemporaine, il s'était efforcé, en examinant celles des qualités qui ne sont pas réductibles à la quantité, de les ramener, comme Kant. à une appréciation de moi'alité. Il avait montré d'abord qu'une considération morale se mêle presque toujours, plus ou moins secrètement, à nos évaluations du plaisir. Un être intelligent, par exemple, n'est pas nécessairement un être moral ; mais, d'autre part, un être inintelligent est nécessairement privé de moralité. Par conséquent nous ne pouvons nous empêcher de pressentir, dans l'intelligence même, la moralité qui lui donnera son plus haut prix. « Vouloir être imbécile, vouloir être ignorant, c'est, d'une manière indirecte, porter une atteinte profonde h la moralité ; au contraire, vouloir acquérir plus d'intelligence, c'est vouloir acquérir plus de moyens d'être moral. » En ce sens, concluait Guyau, les partisans de rétlii(|ue idéaliste pourront aftirmer qu'il s'attache aux plaisirs de l'intelligence un vif sentiment {^obligation morale. « Je me sens obligé- à monter dans l'échelle des êtres, je me sens obligé au progrès. Alors même qu'il me serait indirtérent, à un autre point de vue, de restera un degré de réchellr ou cà un autr(\ de com|>rendre un peu i)lus ou un peu moins, il ne saurait m'être indilî'érent d'être près ou loin de cet idéal moral placé au sommet de réchelle, dont chaque degré franchi par mon intelligence rapproche ma volonté. Descendre, ce serait déchoir moralement; tomber dans limbécillilé complète ou dans cette imbécillité pai'lielle qn'on appelle ligno-

rance, ce serait une faute ; se mélamorphoser soimême en pourceau, ce serait un suicide (1). »

Ces observations sont hautes et vraies ; mais elles ne suffisent pas à démontrer qu'il n'y a jtoint dans Tintellitîence même une valeur inlrinsèf/ue dilVéreiite à la fois, au point de vue scient iliqiu:, de la (/iianlitt' de plaisir et de la moralité. Bien plus, on peut demander aux idéalistes (|ue Guyau met en scène comment ils Conçoivent leur « idéal moral i)lacé au sommet de réclielle », leur exemplaire de perfection, ainsi que leur oblitiîdion de firogr-ès. Qui dit idéal dit (pwilité' autre ([ue lii |)ure ohli(jali<jn : ipii dit jtro(/rès dit aussi lui certain développement '/ualilalif autre que l'impératif catégorique. La question l'este doue toujours de savoir si, contrairenuMit à la thèse du moralisme, rinlelligenee, par elle-même et par ses elTets (autres que les elfets moraux), n"a pas une valeur qualilalivc dillerente de la (jiianlilé des plaisirs (pielh' jirocure, et si ces plaisirs mêmes ne proviennent pas précisément de la conscience (\\w nous avons, dans Vinlelleclion, d'un arjranflissemenl de noire èlre, d'un perfeclionnemenl (/iialilalif de noli-e cire s'ideiililiaiit de plus en pins m W'ire.

Guyau, dans sa Morale ani/laise conlcmj)oraine, s"(''tait aussi demandé s'il est vi'ai que les jilaisirs <'.s7/j('ticjues puissent être dépouillés de tout caracli're moral et si leur beauté même ne viendrait poini d'un seerel rapjtori h la moralité. L'existenee du seiitiiiient nior'al. dit-il, apparaît dans le contraste des plaisirs eslhélif|ues et des plaisirs sensibles. « Supposez (pu' je sois contraint de choisir entre la lecture de beaux vers et une partie de chasse ; je suis, par hypothèse, ca|)able de sentir vivement la beauté des vers et capable aussi de fjoùter vivement le plaisir de la chasse. Il est très possible, selon la remarque de KanI, que je [trefère la partie do chasse : ce <pii n'aurait pas lieu si, connue le

'Il Ihid.. p. 23.3.

croit Stuart Mill, il y avait une (lualitô inhérente aux plaisirs supérieurs et qui les rendrait, non seulement phis eslimahles, mais aussi plus désirables. A[irès avoir ainsi sacrifu' le jilaisir estliétique, éprouverai-je simplement ce regret banal quon éprouve lorsque, forcé de choisir, on n"a pu prendre de deux choses ((u'iinc ? NY'prouverai-je pas une sorte de regret mora/ et comme un léger remords ? N'aurai-je pas le sentiment d'avoir délaisst' un plaisir vraiment moral (*t d'avoir enfreint, pour ainsi dire, un devoir esthétitpie^l) ? »

Il est certain, dirons-nous pour notre part, qu'un élément moral vient toujours se mêler à nos plaisirs esthétiques ; cependant, ce serait un moralisme exagéré que de les réduire à des éléments moraux unis à des éléments de (/uantité hédonistique. Guyau devait lui-même excellemment montrer, dans un ouvrage ultérieur, le rapport intime du sentiment esthéti(iue au sentiment de la vie et de sa croissance, non seulement en intensité, mais en extension (21. Il y a, selon nous, un rapport non moins intime du sentiment esthétique au sentiment intellecluel, je veux dire au plaisir que cause le développement de l'intelligence saisissant plus de variété dans l'unité ou plus d'unité dans la variété, apercevant ainsi devant elle la réalisation visible d'un idéal dans un individu.

Résumons et concluons. — Les comparatifs et les supcM'latifs n'ont pas tous nécessairement un sens hédonisti([ue ni un sens moral. Il y a des comparatifs de (piaiitité, d'intensité, de qualité, de variété et d'unité, (le force et de puissance, de vie plus ou moins complexe ou plus ou moins simple, de développement et d'évolution plus ou moins avancée ou relardée. La science, la science pure, sans consi<lérer le plaisir et sans con-

(1) Ibid., p. 233.

(2j Lea Problème A de l'Eslhclique contemiioruine. Cf. /'.1/7 au point de vue socioloyique.

sidérer la moralité, peut donc comparer les êtres ou les qualités, comme elle compare les quantités. Elle peut aboutir non pas seulement à une classification, mais aussi à une hiérarchie^ à une échelle dont les degrés vont par gradation, augmentation, renforcement, du moins au plus, qiianlitalivemcnt et (jnaUlnlivemcnt. C'est, comme nous l'avons vu, la hiérarchie des idéesforces. Nous ne nous en tenons pas, comme les intuitionnistes, à une sorte de sentiment vague du contenu des biens, ou, comme Kant, à une appréciation formelle par le moyen de runivei'salisation ; nous ne nous en tenons pas, avec Guyau, à la formule très générale de la vie intense et expansive, ou, avec Nietzsche, à la formule encore plus générale du déploiement de luiissance, Macht auslassen. La morale des idées-forces peut. j)arune méthode scienlili(iue, évaluei' les ipudilés, les (piaidités, les causes el les elVets, dabonl au \)o\u[ de vue biologique, jiuis au point de vue psychologicpie, enfin au jioint do vue sociologi(pu^ De la réalili' sort ainsi lid(''al. fpii se retourne ensuite vers la l'éalitc l»our rélever à lui.

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