‹ Morales des idées-forcesChapitre 64 sur 150 · LE NOR.MAL · texte numérisé non relu

LE NOR.MAL

Une mesure essentiellement objective des « valeurs »> et du progrès, c'est le normal. Guyau avait déjà montré l'importance du normal ihms la science des mœurs; M. Durkiieim, lui aussi, attache un grand prix à ridée de normalilé. Selon nous, la grande question est desavoir en quoi consiste le normal et à quels caractères il se reconnaît. M. DurUlieiin répond (fue le moraliste doit simplement imiter le naturaliste. Aux yeux de ce dernier, un phénomène biologique « est normal pour une espèce déterminée quand il se produit dans la moyenne des individus de cette espèce ». Est pathologique, au contraire, « tout ce qui est en dehors de la moyenne, soit au-dessus, soit au-dessous» (1). Que fautil penser de cette méthode des moyennes? — Elle a quelque valeur comme pis aller dans certains cas. S'agit-t-il de la taille normale d'un homme de race

(1) De lu Division du travail social, p. 33.

blanche dolicho-blunde, on comprend que le plus simple soit de prendre une moyenne des tailles en opérant sur de grands nombres ; la taille étant une question de mesure, quoi de plus logique que de lui appliquer une méthode de mensuration ? 11 n'en est pas de même, selon nous, de toutes les fonctions et qualités d'un être vivant ; elles ne sont pas toutes apj)r('ciables uniquement d'après des moyennes. D'une manière générale, dès qu'on sort des considérations de pure quantité, pour i»énétrer dans le domaine de la ([ualilé, on passe de l'extrinsèque à l'intrinsèque; les chiirres de moyennes n'expriment plus qu'une résultante extérieure et superlicielle, qui n'enveloppe pas l'explication jjar raisons internes. S'il est normal à un homme d'avoir dans la poitrine un cœur, conformé de telle et telle manière, la vraie raison n'en est pas que la moyenne des hommes a un cœur et que ce cu'ur est ainsi fait. La constitution de cet organe dérive des nécessités de l'organisme entier, du déterminisme qui fait du ccr-urune condition de la circulation du sang, coudilion elle-même de la vie. Prendre des moyennes, ce n'est ni montrer des nécessités, ni donner des raisons suftisantes. Admettez, par impossible, qu'il naquit dans l'avenir un plus grand nombre de monstres (pie d'individus bien coidormés, l'avantage numérique qu'auraient les monstres ferait-il que la monstruosité fût saine et vraiuu'nt ncjrmale?

Un exemple tiré' des (pialités esthétiques fera mieux comprendre ce que nous soutenons. i*our savoir comment doit être conformé un beau visage, une ligure selon la norme de l'espèce, ce n'est pas sur des moyennes (pi'il faut juger; en fait, ce n'est nullement ainsi que nous jugeons. Quand un visage de jeum; lille réalise une harmonie de lignes, une proportion intrinsèque (|ui est rare, ce visage fùt-il même d'une beauté iini(/uc, nous ne le jugeons pas pour cela <« pathologique », c'est un visage normal, (|uoi(pie excepliormel, parce (pi'il est selon les lois dynamicpies et statiques du (lévelop|iement de la face. Au moral, une intelligence très supé-

rieure cà la moyenne, mais bien équilibrée, vaste et droite tout ensemble, n'est point pathologique, elle est, au contraire la vraie norme, dont s'éloignent les cas d'intelligence moyenne et surtout ceux d'intelligence au-dessous delà moyenne. Qu'y a-t-il de malsain à tirer de l'arc comme Guillaume Tell ou à découvrir la gravitationuniverselle, quoique la moyenne des arcbers et des astronomes soit incapable de faire ce qu'ont fait Guillaume Tell et Newton ?

Les amateurs de moyennes s'imaginent poursuivre Y objectif \)^v opposition au subjectif. Mais le véritable objectif, que cherche la science, est dans les causes productrices, dans les lois de genèse ou de développement, non dans des formules arithmétiques qui se jouent autour des choses et, au lieu de causes nécessaires, expriment des résultats plus ou moins contingents. Cherchez le normal dans des qualités et relations internes, liées par un déterminisme interne, et vous verrez le mécanisme, sous un autre aspect, devenir téléologie : les organes s'expliqueront par les fonctions. Ce sera le fonctionnement régulier, propre à conserver et à accroître les qualités essentielles d'une espèce, qui sera normal, quel que soit le nombre d'individus parvenant à le réaliser. Si cette méthode d'évaluation est vraie i)Our le biologiste même, que sera-ce pour le moraliste ? La tâche de ce dernier n'est pas de se demander sans cesse : — Que fait M. Tout le monde ? Que pense M. Tout le monde? De quel côté est la majorité ? — Prendre, en morale, la médiocrité pour loi revient à dire, en hygiène, qu'il n'est pas bon d'être parfaitement robuste, d'échapper à toutes les maladies et de mourir de vieillesse, parce que la moyenne des hommes est médiocrement robuste, d'une saiit(' chancelante et, au courant de son existence, atteinte de maladies très diverses. I*as plus en morale et en hygiène qu'en politique, le meilleur gouvernement n'est ce rpie Flaubert aj)pelait la médio- ^ratie.

L'étude statistique des moyennes risque en outre de confondre le normal avec le résultat partiellement exceptionnel des mœurs présentes et des préjugés présents. Il peut y avoir de l'anormal utile et bon, si c'est l'œuvre du génie anticipant l'avenir. Jésus était, pour son époque^ anormal. Si l'atavisme qui ramène en arrière est une chose anormale, l'élan d(*s grands esprits et des grands cœurs vers l'avenir peut paraître non moins contraire à la norme présente. Il y a du vrai dans le principe de Guyau ([ue la vie est une expansion continuelle, dans le principe de Nietzsche que la vie doit se surmonter sans cesse ; en conséquence, rien n'est définitivement ni complètement normal au regard de la vie. Ce (|ni, en elle, est vraiment normal, c'est de dépasser toutes les normes, pour s'épandre inliniment ; et c'est à la vie morale que s'applique sui'tout celte loi.

Puisque la méthode des moyennes estinsullisante et, j)Our ainsi dire, exotérique, il faut revenircà la vraie uk'thodescientiliqueet ésotérique. Lacausalité. deqiiel(|ue nature qu'elle soit, est réglée par des lois ; c'est donc sous ce rapport qu'on doit distinguer scientiliquemeni le normal de l'anormal et évaluer le |)i'emier en face du second. Le normal est ce quia lieu selon les lois générales expri-nant la di'/inilion même d'un être et le systèuje de ses j)rincipes caractéi"isti(jues. Il est normal chez l'homnu' organisi; d'avoir des vertèbres (lis|)Osées de telle manière, d(^ marcher droit sur deux pieds, d'avoir deux mains et ('in(| doigts à chaque niain, etc. Il est normal chez l'homnie psy('lii(iue d'avoir un(Mntelligence capable de généraliser, de déduire et d'induire, etc. Selon nous, le normal est donc une conformité cala délinitioii parle genre et pai" la ditlV'i'ence, à la elassibeation parles caractères dominateurs d'où (h'-rivent les qualités différentielles d'une espèce, telle (jue l'espèce homo. On peut ainsi distinguer seienliliquenn'ul l'honnue ('(uiforme a la délinition biologique de l'esiièee ou idée humaine et l'homme qui n'y est pas confonne.

On dira peut-être que l'anormal est soumis à des lois tout comme le normal. Sans doute, mais il est soumis à des lois d'empêchement et de privation, au lieu de l'être à des lois d'expansion et de plénitude. L'animal meurt selon des lois, comme il vit selon des lois, mais les lois de la mort sont des lois d'obstacl(\ entraînant diminution, suspension et annulation complète; les lois delà vie entraînent augmentation, propulsion et tendance à la plénitude. L'existence d'un déterminisme de la mort ne rend pas la mort égale qualitativement au déterminisme de la vie. La privalion, de la vie n'est pas une qualité positive ajoutée aux autres, c'est une négation des qualités positives qui, scientifiquement, caractérisent la vie. La maladie a ses conditions comme la santé ; peut-être même prétendrat-on, selon une remarque de Leibniz, qu'elle implique à la fois les lois de la santé et d'autres lois qui viennent s'y ajouter, d'où il semblerait résulter que la maladie est un phénomène plus complexe, impliquant une quantité de qualités supérieure. Mais ce n'est là qu'une apparence. Toute maladie est une suspension de fonctions essentielles par des causes accidentelles : cette suspension aboutit nécessairement à une diminution et à une privation plus ou moins complète : afï'aiblissement de l'assimilation nutritive, de la respiration, des fonctions nerveuses et cérébrales, etc. H y a donc alors, par annulation mutuelle des forces, une négation plus ou moins grande des actions vitales. D'où il suit que la maladie est un état privatif ai plus ou moins né<jatif\ tandis que la santé est augmentative et positive. Nous ne faisons pas ici de l'ontologie scolasti(iue, mais <le la science. Une bougie qui brûle mal ou s'éteint n'est pas, scientifiquement, une bougie ayant plus de qualités positives ; c'est une bougie dont la lumière est en partie annulée par des conditions négatives. De même un cerveau malade qui ne peut plus raisonner, n'est pas un cerveau plus riche de qualités positives ; c'est, au contraire, un cerveau empêché, partiellement annulé,

j)arli(MI(Miient nié, clone anormal et inférieiir (|ualitativemeiU, comme ne répondant pas d'une manière adéquate à la définition spécifique du cerveau. La vraie méthode est toujours de rechercher les facteurs et éléments constitutifs, non pas seulement les combinaisons moyennes qui, dans l'espace et le temps, résultent du jeu de ces éléments, contrarié par un jeu de circonstances en grande partie défavorables. Puis il faut résumer ces éléments, selon leur importance, dans une définition. Le normal, en dernière analyse, est la dé/înilion de la forme d'une classe d'èlres en lanl r/ue celle forme résulte de son développement régulier et l'assure pour l'avenir. Norme, c'est règle formelle. Cette conception du normal est, à notre avis, la seule scientifique, comme est scientifique toute noiion fondée sur l'expérience.

Les définitions, remar([uons-le, sont nécessaires à chaque science, ainsi que l'avaient bien vu Socrate et Platon. Sans doute elles expriment surtout le cùlé statique des phénomènes et des êtres; elles représentent l'aspect qui les fait ai»paraitre stables, complets et consistants, d'accord avec eux-mêmes (1). Elles n'en ont pas moins leur valeur, comme Socrate l'avait compris. La dt'Minilion socratique, en aeqiu'rani une portée mc'taphysiipie, devint /'/f/t^c immuable de Platon, l'iloo;. Dans les sciences dont l'objet est fixe, comme la logique et la matli('niati(iue, la définiliiui triomphe ; dans les sciences dont 1 objet est en devenir et en évolution, comme les sciences de la vie, la définition passe au second rang, mais ne cesse pas d'être n(''cessaire. Elle sert non seulement à fixer les résultats ac(|uis, mais encore à découvi'ir d'autres résultats. EIIcî précise et les (jueslions et les réponses. Toute (|ueslion, en ellel, est la fornude définissant plusieurs ri'-|)onses possibles, entre lesquelles il faudra choisir après expc'rimentation. La

(1) Voir une cxcnllcnl»' d'iiidc di." M. Moi rtl : T/u- normal self, dans Mind, octobre 1900.

science n'exclut donc pas, mais réclame des définitions, en biologie, en psychologie, en sociologie. Elle les exige alors même que, sous le rapport pratique, elle ne pourrait donner à ses définitions, cest-à-dire aux lôyo: de Socrate et aux ^vsr, de Platon, que le sens de simples prescriptions, analogues à celles du médecin ou de riiygiéniste, non le sens ^'obligations. Il est faux, nous l'avons montré ailleurs, que la science comme telle ne puisse rien « prescrire ». alors même qu'on pourrait soutenir que la science « n'oblige » pas et que ses impératifs ne sont pas inconoiliounels (I).

La norme, d'après ce qui précède, peut servir de règle formelle pour l'appréciation pratique. On déclarera normal, en psychologie, un exercice de Tattention, de la comparaison, du raisonnement, conforme aux définitions de ces fonctions intellectuelles ; de même, en morale, il y a un exercice de toutes nos facultés selon leur nature et leur définition, qui est leur bien. C'est ce qu'ont admirablement compris Socrate et Platon. Le vieux Socrate se montrait profond en identifiant la morale avec la science des réalités, non pas seulement avec la logique. Il concevait la conduite comme une science en pensée et en acte, réglée sur les genres, objets de définitions vraies : XoV, 7.SI h'^oi o'.aÀiyôiv /.xtx vîvt,. Toutc couduitc était pour lui une définition en acte, vraie ou fausse selon qu'elle reproduit ou ne reproduit pas l'ordre réel des choses, selon qu'elle les classe ou ne les classe pas à leur vrai rang dans l'échelle desgenres. Qu'est-ce que le vice? Une erreur et un mensonge, qui nomme les objets d'un nom faux, qui les définit contrairement h leur nature et les classe contrairement à leur genre. Le paresseux, l'ivrogne, le débauché donnent une fausse définition de la société et du rapport qui relie les hommes entre eux. Celui qui rend le mal pour le mal se fait une idée erronée du re-

(1) Voir nos Élémenls sociologUiuen de la morale, Introliiclion. CeUe erreur est aussi celle de M. Morett, dans léUuJe que nous venons de citer.

mèdo au mal, qiril croit annuler en le multipliant. Vous vous irritez contre un homme à cause de ses vices; c'est raisonner aussi mal que Tenfant qui s'irrite contre la pierre à laquiMle il s'est heurté : déplacez la pierre et mettez-la hors de portée. Puisqu'il y a des relations scientifiques entre les choses et entre les personnes, la vie pratique de l'individu et celle de la cité ont leurs conditions, leurs lois, leurs délinitions : vice et injustice les méconnaissent, réalisent des idées fausses au lieu de réaliser les vraies. Socrate ajoutait qu'une seule science, celle des //ns, est capable de soustraire toutes les autres sciences à la ni\l\\vv\\oamhi(jiiïU' (|ui résulte de ce qu'elles n'étudient que des moijcns à double usage {]). L'arithmétique peut servir à calculer ce qui vous est dû pour votre travail, mais elle peut aussi servir à calculer ce que vous voulez dérober aux autres ; la science médicale peut préparer un remède qui sauvera le malade ou un poison ((ui tuera l'iionune bien portant. Les sciences mathématiques, physiciues et naturelles, pour perdre leur ambiguïté, doivent donc mctralement se subordonner à la psychologie et à la science des sociétés ou « politique ». La psychologie déterminera les conditions et lois de la santé mentale, de l'harmonie intérieure el du (l('velo|i|)eni('nt de nos puissances. I*ar elle, Tambiguïté lend déjà à disparaître, mais non complètement, car on |»etit, en (h'veloppant ses |Miissances à la façon d'un tyi"an ou d'un surliduime, en l'aire un mauvais usage au sein de la cité. Alors intervient la sociologie, qui dt'lermine les lois et condilions de la vie sociale. Tout double usage a-t-il alors disparu? — Pas encore, car il reste à savoir si je dois me plier aux tins de la cité ou plier la cité à mes fins. Un conflit peut éclater entre mon bonheur individuel et le boidieur social. Les diverses sciences positives, même (h^ l'ordre psychologique el sociologique,

(1) Voir noUa Philosophie de Socrate el noUc llièse pur VHippias minor, où nous avon.s dcmonlré ces jwinls.

n'aboutissent donc pas à un uUimum incontestable et unique. Aussi faut-il en venir à la conception philosophique d'un souverain bien qui ait un caracl»'re détinitif et exclue l'ambiguïté, ràas-.Àov.'a dont parlait Socrati\ Après l'œuvre des sciences particulières, ce souverain bien reste toujours à définir pour la science philosophique. De plus, on peut se demander si ce bien est du même genre que toutes les vérités de fait sur lesquelles repose la science proprement dite, ou s'il n'ofTre pas des caractères originaux et supérieurs, s'il n'exige pas une définition proprement philosophique. Enfin, le rapport de ce souverain bien à ce que les modernes nomment la loi du « devoir )> a besoin d'être défini. Les conditions de la normalité et celles des définitions où elle s'exprime nous entraînent ainsi, de science en science, jusqu'à la science générale et première qui considère la fin de la conduite, l'idée-force suprême, non plus seulement les causes et les lois particulières.

Une idée voisine de celle de norme générale, mais plus voisine encore de l'idée de finalité, c'est celle du type. En biologie, on définit le type l'ensemble de caractères utiles triés par sélection progressive et transmis l)ar hérédilé dans une espèce réelle d'êtres vivants. Le type ainsi conçu peut être considéré par la science comme la fin bioloyiqm déterminée des individus de cette espèce. En d'autres termes, tout se passe comme si les divers individus tendaient à réaliser le type de leur genre et Tavaient pour fin. Il n'en résulte pas que cette finalité soit réelle, ni sui'lout intentionnelle, comme l'admettait Platon, qui s'est surtout occupé des types alors que Socrate s'était occupé des genres. La

science positive est ici en i)i'ésence cruno formule commode, voilà tout.

Cependant, chez les êtres intelligents, le type de l'espèce, étant conçu plus ou moins clairement par la conscience, devient une fin réelle pour la volonté. I/adaitta-tion téléologi(iue, la i)Oursuite iiilentioimelle de lins est un fdil dans le monde humain ; elle est même une des caractéristiques de l'humanité. Là, l'action objectivement typique se confond avec la recherche subjeelive du typique. En d'autres termes, le typirpie devient une idée-force, la définition générale de l'homme et Vidéeii/pe de l'homme se changent pour lui en fins et en représentations inqmlsives. Le genre humain a le sentiment naturel du lype humain, tout comme il sent le type du cercle. La science moderne ne i)eut plus, avec les platoniciens, invoquer ici un idéal pi'éconçu ou contemplé dans une existence antérieure, « l'hoimne en soi » ou « le cercle en soi " ; elle ne peut invoquer que l'expérience, y compris toutes les expériences de la vie ancestrale, qui ont eu pour objets des hommes réels, des cercles réels. Leibniz a dit que l'oreille charmée par un son en eomjjte, sans s'en apercevoir, les vibi'ations et les rapports ; Wundt a souleini (pie le sentiment est un raisonnement inconscient. Sentir la proi»orlion ty[)i- (jue des ligues d'un édifice, comme le Paulhéon, c'est faire un raisonnement inconscieid jtar analogie, c'est t'Iablir une [iroportion géométrique : la ligne A est à la ligne U comme la ligne C est à la ligne D. Sentir l'harm(»nie d'une succession d'accords, c'est passer des pn-misses aux conséipienccs par un calcul dont on n'analyse pas les degrés: la continuelle résolid ion des accords est inn; solution continuelle de jiroblèmes. Toutes ces lemarijues auraient comblé de joie Pythagore et Platon. Stephen Leslie, à son tour, voit dans la perception du type le seidimenl d'un |ti"obli'me i'('solu. Qu'estee (pu' l'arc typi(pie, par exemple ? i'.tanl donni's les matériaux et le but à alteindi( , il y a une forme d'are et une seule (pii n'-alise le maximiuu d'eflieaeiti'. Lare

qui représente la meilleure solution du problème pourra s'appeler typique. L'arc était un instrument d'importance majeure pour les tribus primitives ; Tidée de cette arme a donc roulé dans des tètes sans nombre, jusqu'à ce que son objet eût été parfaitement réalisé. Ainsi se polit et se taçonne le caillou arrondi par les vagues de la mer.

Si nous passons des instrumenls aux corps vivants, que deviendra le problème seientili([ue à résoudre ? Voici une statue grecque qui représente un athlète ; pourquoi trouvons-nous que ses formes sont bien proportionnées? Parce que nous sentons que l'homme ainsi représenté pourrait accomplir une tâche donnée avec la moindre dépense de force, ou produire, avec une dépense de force donnée, la plus grande somme de travail. 11 pourrait soulever un poids avec le moindre etïbrt, ou, étant donné Telfort, faire atteindre au poids la plus grande hauteur. <( Le problème est donc toujours délini et la solution définie (l). » Un anatomiste pourrait démontrer conmient tel Hercule anticiue représente scientifiquement la solution du problème ; Tartiste grec, lui, l'a senti, et nous le sentons comme lui. Ces principes posés, nous arrivons à la difficulté principale : — Quel est le problème dont un organisme typique exi)rime la solution ? — Un être vivant n'a pas, comme l'arc, son but hors de lui, mais il a son but intérieur, qui est de vivre. Or, la biologie nous enseigne que Forganisme individuel est composé de {)arties uuituellement dépendantes ou solidaires : la vie n'inqjlique-t-elle pas un certain équilibre interne? De plus, chaque organisme fait partie d'un équilibre plus général et sa constitution dépend, à cha(iue momcul, de son degré d"adai»lation au système du monde. Dès lors, on peut dire avec Leslie(|iie chaque animal représente la solution plus ou moins heureuse d'un problème comme celui de l'arc, et en même temps une série de donm'cs (pii se posent pour un noii-

(1) Stephcn Leslic, Science ofElhics, p. 79.

veau problème. Seulement, tandis que l'arc typique est senti, TanimaLsÉ' sent lui-même. Le problème que l'animal résout consiste à se maintenir contre la pression du milieu et contre la compétition de rivaux innombrables. Dans la solution, erreur si^milie extirpation. La marche de l'évolution entraine donc, à chaque instant, la découverte d'un maximum d'cnicacilépour Tètre vivant, (pioique les conditions du milieu soient toujours variables et qu'on ne puisse concevoir un maximum absolu. A chaque point de l'évolution, il y a une certaiiu^ direction déterminée selon laquelle seule le progrès de la vie est possible ; la forme (lui représente cette direction est la forme typique. Tant que l'évolution continue, cette forme ne iieut pas être un résultat absolument ultime. Selon Grant Allen, le type n'est pas au sommet d"uni)ic, mais sur une ligne de faîte perj)éluel!ement ascendante. A mesure que l'évolution avance, le type lui-même se perfectionne ; telle forme particulière diti'ère des variations précédentes en ce (|u'elle se trouve à un point plus haut sur la ligne de faite : à ce point, elle représente l'avance vers une nouvelle espèce.

Dans le domaine moral et social, selon nous, le S(Mitiment du bien objectif, du xaÀo/.àYaOov, est aussi le jugement spontané d'un [)roblème résolu. Comment vivre en commun, comment élever des enfants qui vous aiment et (|u'on aime, comnuMit fonder une petite société' (jui puisse servir elle-même au progrès de la grande ? Voilà le problème, non moins délini [)Our le mental et le social (\uo pour le physirpie. Chaipie solution particulière dégage peu à peu la forme de l'espèce, l'idée de r « ûme typique » et l'idée de la sociét('' tyi>i(|ue. Cette idée-force s'imprime dans les cerveaux et les rend sensibles à la perfection iidi'-rieure dès (pi'elle se laisse entrevoir à l'exti-rieur. Dans les yeux de l'homme ou de la femme, on ne recherche plus seulement le rayon de lumière ca[)able de franchir l'espace, on cherche le rayon de pensée et d'amour capable de fi'anchir le temps.

Les types des diverses espèces se classent d'euxmêmes, soit historiquement, par leur place dans révolution progressive, soit psychologiquement, [lar l'intuition qu'ils donnent de leurs qualités adaptées au milieu. L'humanité n'est pas seulement la dernière venue parmi les espèces ; elle a aussi conscience d'être la plus haut placée dans la hiérarchie. Elle sent quand elle déchoit, quand elle monte. Elle peut se comparer aux autres espèces, par cela même se Juger et se régler par Tidéeforce qu'elle a de soi. L'évolution, à elle seule, n'était qu'un mouuement qui semblait échapper à l'appréciation qualitative ; le type, avec ses formes arrêtées, est un repos apparent qui résume les mouvements passés et annonce les mouvements futurs : c'est l'évolution fixée. Au lieu d'avoir une valeur toute dynamique, le type acquiert donc une valeur statique; c'est un des stades et une des formes de la vie. Par cela même devient possible une mesure supérieure du progrès, une classilication des êtres et des acles, en lanl ([u'ils exprimenl tel ou tel degré de l'évolution en marche. Le sentiment du type, fjui enveloppe, avec la réminiscence de l'évolution passée, le pressentiment de révolution future, vient à la fin se confondre avec le sentiment du bien. Ce n'est plus alors une maxime de conduite abstraite qui nous intéresse ; c'est la maxime conçue comme vivante en une volonté individuelle^ devemie un curaclère, exprimant du même coup l'espèce à laquelle ce caractère ai)partient. Telle maxime est celle d'un loup ou d'un tigre : telle autre est celle d'un homme.

L'école de l'évolution a trop fait dominer la biologie sur la psychologie ; en montrant de quelle manière naquit le sens du bien comme celui du beau, elle n'a songé (ju'à la sélection physiologique et purement ritale, sans faire attention à et; qu'on poiuM'ait appeler la sélection |)sychologi(|ue et morale, dont la philosophie des idéesforces rétablit l'importance. Pour mille raisons d'utililc', d'agrément et de vérité, la pureté du type i)sychiqu(! nous séduit d'une manière irrésistible, cwmme celle

du* type physique ; tous les raisonnements abstraits ne pourront jamais empêcher l'homme d'être saisi et charme'' par les diverses formes de la bonté comme de la beauté.

Nous venons de pnnivcr que le normal et que le typi(pie 'f|ui est un ensemble de normes indif/iirint une fin immanenle) expriment des caractères résullanl d'une adaptatifjn par sélection; ajoutons maintenant qu'ils ne rej)r(''sentent pas uniquement des caraclèi'es(r('.s7>(''C(' à l'exclusion des individus. Il y a une individualilè normale, il y a un ////)e normal du moi, comme il y a un type du f^enrc humain. Sans doute le pur individuel, (pii sci-ail impossible à généraliser dans l'espèce, échaitperail à toute définition ; mais dans les caractères constitutifs de riiidivi(liialil(', comme la conscience de soi cl la volonté jiei'soiinclle, il y a (pichpie chose de normal, tout comme dans les caractèresqui sont plus proprement rjénérif/iies. Au l'esté, conscience (>l volonti"' sont descai'act(''risli(jues à la fois de l'individu et de l'espèce, il est noi'uiiil que les membres du genre humain soient desi.idivi<lus conscients et libres, disant moi, posant leur moi en face des autres, posant les aiilres en face de leui' moi. S|»encer et Darwin ne sont donc pas fidèles à la vraie méthode évohilionniste lors(|u*ils n'envisageni, pour déterminer ce ipii est typique chez l'homme, qiu' Tadaptalioii au milieu environnunl |»arrelTet d'un heureux necident ou d'un concours /'o/7///7 de eircoiislanees. C'est là considérer le milieu physique amorphe. i»lutôl que l'acliviti' uKU'phologicpie de l'être vivant. Ce dernier se (h'veloppe par une sponlanéiti' pro|»re, je veux dire par un di-lerminisme inlei-ne, non purement externe ; il a mik' lui inli'insèque d'é-volulion. non pas seulemeid une loi interne et venaid du milieu. En outre, chez l'être conscient, cette ini devient elle-même consciente, elle devient idé-e-lnree.

iNous avons vu comment nail et se développe l'idiM; du type normal, générique ou individuel ; voyons main-

tenant pour quelles raisons elle tend à se réaliser dans la pratique.

D'abord, au point de vue de la puissance et de la volonté, cette idée enveloppe un possible : le type du genre humain réalisable pour l'individu. Par cela même qu'il peut être, ce type tend à s'actualiser en se concevant, si d'autres impulsions contraires ne viennent pas à la traverse. Une seconde raison pour laquelle, au point de vue de l'activité, l'idée du type aspire à sa réalisation, c'est qu'elle exprime ce que nous sommes habitués à voir plus ou moins complètement réalisé autour de nous chez les autres hommes, ce à quoi ils inclinent habituellement, ce à quoi nous inclinons aussi nous-mêmes. Cette habitude ne vient pas de ce que nous sommes témoins d'une réalisation déjà comptùte du type, mais nous en voyons des réalisations incomplètes, qui toutes ont une direction commune et une commune orientation. Nous corrigeons par la pensée ces réalisalions incorrectes, et le résultat est le concept typique, (jui n'en conserve pas moins la force de l'habitude. En ti'oisieme lieu, ce concept satisfait notre tendance naturelle à limitation, qui est elle-même une conséquence de la loi des idées-forces : spectateurs d'un certain type normal, dont nous voyons autour de nous la poursuite apparente par tous les autres hommes, nous imitons nous-mêmes leur penchant vers la réalisation de l'espèce.

Outre que l'idêe-force du type satisfait ainsi la vobjnté, elle satisfait la sensibilité par Féveil de la sympathie. Toute sympathie est une idée-force ou représentation impulsive de ce que sent autrui ; cette représentation tend h se réaliser en nous et à y produire un sentiment conforme à celui des autres. Or, comment ne pas sympathiser avec le type de l'espèce à laquelle nous appartenons? Nous jouissons de nous-mêmes dans l'idéeforce de notre espèce ; nous nous aimons nous-mêmes dans l'idée de l'humanité; nous nous y aimons d'un amour qui enveloppe l'amour d'autruiet fait des autres hommes d'auti'cs nous-mêmes.

152 MOUALli: DKS IDKES-FORCES

En dernier lieu, fidée du type apparaît comme une idée-force au point de vue de l'intelligence, tout comme elle vient de nous a[>paraitre eflicace au point de vue de la sensibilité et à celui de la volonté. Elle satisfait les tendances essentielles de notre pensée : 1" à abstraire, 2" à généraliser, 3" atout e\pli(iU(M' par déduction ou induction, c'est-à-dire par réduction à des lois abstraites et générales. Comme ce sont ces tendances mêmes d'où nait la science, l'idée du type normal satisfait notre instinct scientilique et, à ce titre encore, est une idée-force. N'aspirons-nuus pas toujours, dans la pratique, à réaliser des types conformes à leui' délinition scientifique? L'enfant qui trace une circoid'érence veut rendre tous les rayons égaux; s'il n'y réussit pas, il corrige, il se rapproche de la définition. S'il lance une pierre, il tend vers le but; s'il ne rallcint pas, il tend à s'en rapprocher. Tout ce (pii est anurmal, irrégulier, désordonné, anti-scientifique, choiiue noli'c idée-force de la loi. de la règle ef de la noiine.

Ce que nous disons tie l'iih'e du ty|)e et de sa lendance à la réalisation n'exclut niillemeni la lendaiice parallèle du moi individuel et singulier à sa n'alisation. A côté de l'instinct ipii nous pousse à imiter l'exemplaire général, h nous /jrnérdliscr en quehiue sorte, n'avons-nous pas fous un instinct (jui nous porte à nous dillérencier et à nous sinfjuhiriscr'^ Choz certains hommes, cet instinct aboutit à un individualisme excentri(|ue. Stirner veut èlre iini(jiii'; il (''cril un livic sur l'Unique cl su /^fn/triélé. Mais il l'écrit pour iVaiilrcs honnnes donl il vent conformer la pensi'e à la sienne; il veut ipi il y ait une multitude d'autres unitpies, et c'est ce (jui fait le ridicide (h; son système : toul en voulant se singulariser, il veut généraliser sa singidarité. De même [)our Nietzsche, ce naïf ennemi des bêles de troupeau, (pii n\i rien faut à cfuur (|ue de ci'i'mt un troupeau de aurlwnimcs a son image. Il fait même du surhoninie ini type; il l'appelle le Surhoninv, et il

IDEE-FORCE DU ÏVI'IOl E 153

espère bien que ce sera une idée-force pour l'humanité entière.

Mieux éclairé que Nietzsche, Guyau avait bien vu et fortement résumé, surtout dans Éducation et Hérédité^ l'importance |irati(iue de l'idée du typique, ainsi que le rôle de cette notion dans la morale des idéesforces. « Parmi les idées-forces les plus [)uissantes, dit-il, nous trouvons d'abord celle du type humain normal, idée esthétique et morale qui n'est pas plus difficile à acquérir que celle de l'arbre ou de l'animal, par exemple, et qui, une fois acquise, tend à se réaliser. ') Guyau ajoute avec nous que, vivant en société, nous concevons plus ou moins distinctement un type social : « Du fonctionnement même de toute société, comme de tout organisme, se dégage en etiet l'idée vague de ce qui est normal, sain, conforme à la direction générale des mouvements sociaux. » Guyau admet avec nous que l'idée du type enveloppe celle d'une adaptation. En particulier, le type sociologique est une adaptation aux fins naturelles et nécessaires de toute société. Cette adaptation entre comme éh'ment essentiel dans la moralité, quoiqu'elle ne la constitue pas tout entière. L'être anti-social, dit Guyau, s'écarte autant du tyi»e de l'homme psychique que le bossu du type de l'homme physique : « delà une honte inévitable quand nous sentons en nous quelque chose d'anti-social : de là aussi un désir d'etfacer cette wo/78//'«o.s-/7e. » Avec quelle profondeur Guyau na-t-il pas remarqué que la solitude est un supplice pour la pensée comme pour le corps, et que la monstruosité, surtout morale, est un isolement insupportable pour qui en a conscience! « La monstruosité, dit-il, produit le sentiment <le la solitude absolue et définitive, qui est le plus douloureux pour un être essentiellement social, parce (pie la solitude est une stérilité morale, une impuissance

sans remède 11 y a quelque chose de choquant pour

la pensée comme pour la sensibilité à être une mons-

truosiié, à ne pas se sentir en harmonie avec les autres êtres, à ne pouvoir se mirer en eux ou les retrouver en soi-même. >»

Guyau conclut, en résumant la doctrine des idéesforces : — « Nous pensons l'espèce, nous pensons les conditions sous lesquelles la vie est possible dans respèce, nous concevons Texistence d'un certain iijpe normal d'homme adapté à ces conditions, nous concevons même la vie de Vespèce enlière comme adaptée au monde, et entin les conditions sous lesquelles cette adaptation se maintient. «C'est ce quenousavions déjà remarqué dans la CrUique des sijstèmes de morale conlemjioiriins, lors<|ue nous y comph'tions la théorie spencérienne de ladaiitation physique et sociale par la théorie de l'adaptation cosmique et universelle. « Notre intelligence individuelle, dit à son tour Guyau, n'étant auti'c chose que respèce humaine et même le monde devenus en nous conscients, c'est l'espèce et le monde qui tendent à agir par nous. Dans le miroir de la pensée, chaque rayon envoyé par les choses se transforme en un mouvement. »

Des principes que nous venons (ri-lablii- il rt'sulle (|ue la pratique morale est une lulte intérieure entre l'idéeforce de l'individuation cl l'idée-force de l'universalisation. Cette dernière apparaît nécessairemcn! ;i l'inlclligence comme supérieure, parce que rintelligence consiste essentiellement à giMH'raliser, à iniir les idées, à les ramener sous des lois tli(''0i'i(pu's el (\('> noi'uies j)raliques.

Kant ne l'ail i|u'exprimer ce jirofond instinct inlellectuel, quand il veut que nos aciions parlieulii'res puissent être ('rigéesen règles universelles pour (oïd être raisonnable el libre, c'est-à-dire, au fond, érigées en l'/pes d'une généralité égale à celle que conçoit toute intelligence cfipable de gi'ni'raljsalion. Si le vrai concepi de la normalil('' enveloppe en ellét cette idi'C d'unircrs(ilil('\ c'est, selon nous, parce qu'il enveloppe, en définilive,

une nécessité à la fois physique et téléologiqiie. N'avonsnous pas fait voir que l'idée-force du normal et du typique se ramène à un système de lois scientifiques nécessaires, donc universelles? Le sentiment du déterminismo selon les lois de l'espèce est donc bien un sentiment scientifique et philosophique, un sens de la vérité à la fois théorique et pratique, de la nécessité à la fois causale et finale. Ce sentiment vient ainsi, par delà les relations purement quantitatives, rejoindre l'idée-force de valeur cjiialitativc. Nous pouvons en conclure de nouveau que cette valeur elle-même, contrairement à la doctrine des intuitionnistes et au formalisme moral de Kant, estdéterminable scientifiquement, au triple point de vue de la biologie, de la psychologie et de la cosmologie, dont la synthèse est l'objet d'une morale des idées-forces.

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