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CHAPITRE IV

FORME SCIENTIFIQUE QUE PEUT PRENDRE LA MORALE DE LA PERFECTION. — SYNTHESE DE LA MORALE PSYCHOLO- GIQUE DES IDÉES-FORCES ET DE LA MORALE PLATONI- CIENNE.

I. Ol)joclion>; (lo Kaiit ;i l;i morale des idtvnix. — II. Rofulalion de Kaiil par sa iiro|)rc llicuiie des idéaux.

OBJECTIONS UK KANT A I.A MOHAI.K llKS IIIKAIX

Sous sa rorine oiitologi(|ui3 cl dognialitiiK', la morale de la porroclion a donné lieu aux objections de Kant contre UmU) morale Condi'e sur une eoiisidt'ralion r/'o//- Jeis (jue l'on déclarerait bons. Nous-mème, dans noire Crilifjiie des sijslèmes de morale contemporains, nous avons fait voir (|ue la morale de la perfeetion n'avait pu être établie sur des bases solides par léeole spirilualiste traditionnelle, qui n'a su échapper ni au do;,'matisme métapliysirpie ni au moi'alisme iiiluilidiinisle. Nous n'en avons jias moins touJitiM's pense- (jne la considération de Vidéal, — conséquemmeni du /Kirftiil en tel (jcnre et du jiar/ail dans tous les ffcnres, — |)ouvait prendre une forme nouvelle en haruKmie avec la science, comme avec les bornes inlranchissables de toute

science. La morale de la perfection, en se faisant morale des idées-forces, peut ûo.xemv posiiiue et critique, ce qui entraînera le caractère persuasif de l'idéal au lieu de son caractère « catégoriquement impératif ».

De ce point de vue, examinons les objections du moralisme kantien. Ont-elles vraiment couiié par la racine toute considération objective du parfait et du 6on?

Selon le moralisme de Kant, la perfection est « un concept ontologique, vide, indéterminé, inutile lorsqu'il s'agit de découvrir, dans le champ immense de la réalité possible, la plus grande somme de réalité concevable pour nous))(]).En outre, d'aprèsKant, lorsqu'il faut divStinguer cette réalité de toute autre, nous sommes condamnés à supposer tacitement la moralité même qu'il s'agit d'expliquer. — Si l'idée de perfection semble ainsi à Kant un concept vide et indéterminé, c'est parce qu'il la prend au sens ontologique, en dehors et au-dessus de toute expérience réelle ou possible. Mais, dans la morale des idées-forces, l'idée de perfection est un concept formé d'éléments empruntés à l'expérience, quoique soumis à une élaboration intellectuelle. La vraie question est donc de savoir si nous ne jugeons la perfection que de deux manières, ou par la moralité formelle, ou par le plaisir matériel, sans intervention d'aucun autre élément saisissable à l'expérience. C'est ce que le moralisme n'a nullement démontré. Ne voir avec lui, dans toute idée de perfection, qu'un « concept ontologique, » c'est affecter un oubli ou un dédain extraordinaires de l'expérience. N'est-ce pas grâce à l'expérience que nous api)renons à distinguer des facultés mentales plus étendues, plus variées et plus unifiées, conséquemment plus parfaites ? Tout homme ne reconnait-il pas là un développement « normal » et « typi-

{i) Critique de la Haison pratique, Ir. Picavct, p. G8 et suiv.

que » (1)? Qu'y a-t-il en cela d outologique, de ^ vide '>, (i' « indéteruiiné » ? Kant vient de dire f|u"il faudrait, pour apprécier la perfection des choses, découvrir, dans le champ immense du possible, la plus j^'rande somme de réalité concevable pour nous; eh bien, ([ui nous empêche de faire scientillquement cette recherche, dans les limites de notre connaissance? Qui nous empêche de découvrir que la plus grande réalisation de puissance, d'intelligence et d'amour est pour nous la perfection, comme aussi pour toute société au milieu de la(pielle nous vivons? — Mais, ajoute Kant, lors(pril s'agit de distinguer ainsi, parmi les réalités, celles ([ui constituentdes éléments du pai'fait, vous roulez dans un cercle vicieux, vous présupposez la moralité pour pouvoir discerner les perfections des imperfections. — C'est ce que nous ne saurions admettre. Tous les hommes distinguent fort bien, encore un coup, une intelligence plus conforme que les autres à sa d(''linition spécitique, sans pour cela faire le moindre appel à la loi morale. Ils distiuguent encore une puissance de volonté plus grande, plus maîtresse de soi et des choses, absti-aclidu faite de l'usage moral qu'on peut faire de celte voloulc" conforme au type humain, l'ne sensibilité plus large, un anioiu' plus grand pour autrui, plus intensif et plus exleiisif l(jut ensemble, leur parait aussi eonsiijiier, même indépendamment de tout devoir, une |»liis grande i>erfeelion psyeiii(pie cl sociale, un exemplaire siipi-rieur de valeur liinniiiiie. Sans doute ucmis Unissons par voir poindre itartonl la nioralib', — sui'Ioul dans l'amour et le dévouement ; — mais cela lient pi'eciscMuenl à ce (pie l'amour, rejeté j»ar Kant au seconil plan, est un contenu essentiel de l'idée morale : joint au bonheur, qui en est la suite, il consliluela plus grande perfection individuelle et collective.

Le concept de perfection, dit «'ucore Kant, peut élre pris dans ini sens Ihéorif/ne, el alors il ne signifie ipic

(1) Voir le chapitre préccdonl.

rachèvement et l'intégrité {]'ollsl(indifjkeit] de clia(iiie €hose en son genre ou d'une chose simplement comme chose en fjénéral, « ce dont il ne peut être question en morale » il). — Nous ne voyons pas pour(iuoi la morale serait indifférente aux conceptions que, corrigeant l'expérience par elle-même et par ce que Kant a|)pelle la « raison », nous nous formons de l'achevé et de l'intégral en cha([uc genre, surtout dans le genre des êtres intelligents et aimants, réunis en société. Nous venons de prouver, au contraire, la capitale importance de ces notions et détinitions ("2). — Dans un sens j)raiiqae, ajoute Kant, le concept de perfection indique l'état d'une chose qui convient ou suffit à toutes sortes <le tins. La perfection, comme qualité de l'homme, partant comme interne, n"est donc rien autre chose que « le talent, et ce qui le fortifie et le complète, l'habileté ». Par là, Kant veut désigner sans doute l'aptitude à atteindre des lins et à disposer les moyens en vue de ces fins. Mais, selon nous, une telle capacité, quoique faisant partie de la perfection, n'est nullement la perfection même. Celle-ci consiste dans l'adéfiuation à certaines fins qui sont immanentes à l'être pensant et sentant. Kant ajoute que des fins doivent être d'abord données, •< relativement auxquelles le concept de la perfection (d'une perfection interne de nousmêmes, ou d'une perfection externe en Dieu) peut seul être le principe déterminant de la volonté ». Or, dit-il, c( une lin est un objet qui doit précéder la détermination de la volonté par une règle pratique et contenir le fondement de la [)0ssibilité d'une telle détermination, partant aussi la matière de la volonté, matière prise comme principe déterminant de la volonté ». Cette majeure posée (et on peut l'admettre), Kant en tire soudain la conclusion suivante : — « Une fin est donc toujours empiri(|ue, par conséquentpeut bien scrvirpour le principe épicurien

(1) d'il, de la liaison pralique, Ir. Picavet, p. 68.

(2) Voirie chapitre précédent.

(l'une tlirorio (.h\ bonheur, mais jamais pour lo principe l»ur rationnel do la cioclriiie dos mœurs et du devoir. Les talents et leur perfectionnement contribuent sans doute aux avantages de la vie ; mais ils ne peuvent, sinon par lo bonheur que nous en attendons, devenir des causes déterminantes de notre volonté. » D'où Kant conclut qu'un principe purement formel et sans matière pont seul fonder un impératif catégoricpie et inconditionnel. Certes, nous l'accordons à Kant, uno//Vi déterminable et déterminée est toujours un objet d'expérience (interne ou externe), quoiqu'il l'aille ajouter que cet objet d'expérience est transfoi-mé j)ar les opérations dites rationnelles et amené à un état idéal. 11 suit simplement de là que l'idée de perfection n'est pas un (( principe rationnel pur », comme Kant croit (pie la l'orme universelle sans matière est un principe rationnel pur (ce qui d'ailleurs n'est pas établi). Le principe de la perfoetion n'est donc i)as le principe formel choisi par K(inl ; mais Kant a-l-il démonli-é' (pie son princii>e soit seul moral? — Oui, dit-il, parce que les capacités et leur i)erfeetionnomont ein|truntent leur imi(}ue valeur « au bonheur (pie nous (Mi atlondons ». C'est ce qui n'est point prouvé. Kant prolite de ce que, en lait, le bonheur est un des clcmcnh nécessaires de la vie idéale, en nous et en autrui, une des cons('queiiees nécessaires de la perfection intégrale et universelle, |)()ur en conclure que le bonheur (»st le lont de V'u\vo de hicn, en tant (pie cette idée du bien pn-tond exi»iimer une réalité et non une pur»^ forme. Cette doctrine du moralisme est une [)étition de principe. Quant à la n'diictidii de la perfoetion au talent et à riiabiloti' on vue de lins plus ou moins extérieures, elle pourrait tout au plus se soutenir pour lintelligence discursive, en tant que toiuMK'e vers le dehors, non pour lintelligenee contemplative de IMalon et d'-Vrislole. On ne voit pas non plus (pie l'amour d'autrui soil un lalcnl ou une hdhilelé. La possession de soi par la volonté, la maîtrise de l'intelligence ou de l'amour inlellecluol sur les jias-

MOHALE SCIENTIFIQUE DE LA l'EHFECTIOX 161

sions brutales, est-elle aussi un talent habile ? A ce eompte, tout bon usage de nos fonctions flevieiidra un simple talent. Dans cette théorie, Ivant rabaisse nos « facultés » et la conscience que nous en avons au rang de moyens pour quelque chose d'étranger. At-il doiic démontré (iu"intelligence, volonté et amour n'ont par eux-mêmes aucune valeur? Un être qui a conscience de soi et (|ui a aussi, avec l'idée d'autrui, une sorte de conscience d'autrui plus ou moins profonde, réalisant les autres en soi, un tel être peut-il, toute morale à pnrt, être placé sur le même plan qu'une pierre ou un lichen ? La « Raison » même , dont parle Kant, n'a-t-elle de valeur qu'en tant (ju'elle est capable de concevoir la pure forme d'universalité des lois ? Indépendamment de toute moralité, de toute application à nos actions et à la société humaine, la raison ne vaut-elle pas plus et mieux que l'absence de raison ou que la déraison ? Le pouvoir qu'elle a de t'onstruire l'idi-al de la perfection est d('jà une perfection. Faut-il appelei' encore ce pouvoir un simi»le talent, comme celui de joueur de lliite ou d'architecte? En un mot. est-ce la valeur de la raison qui provient de la moralité? Non; c'est la moralité qui provient de la valeur antérieure de la raison ; elle provient aussi de la valeur de Vamoar, d'autant plus parfait qu'il est plus conforme à la raison, enfin d(^ la valeur do la volonté, d'autant {dus parfaite qu'elle 43st plus conforme ;i la l'aison. Kant est le [)remier à considérer la i-atio et oratio comme fin en soi ; ce n'est donc pas vraiment V universalité qui est la chose essentielle en morale, c'est la raison, qui entre comme caractère essentiel dans la délinilion normale et ty[»ique de la perfection humaine.

Kant finit par soutenir, comme on l'a vu, que toute perfection n'est que " ce qui convient ou suffit à toutes sortes de fins» ; en d'autres termes, cha(|ue perfection n'est qu'un instrument en vue de fins qui, en tant (luo pratifjues, sont des fins sensibles. Mais Kant n'a pas

davantage prouvé cette thèse. On peut beaucoup mieux concevoir la perfection comme étant elle-même une tin et, qui plus est, /r/ /?/?, ([ue comme étant un moyen. Reprenons Texamen de nos puissances mentales. Estil immédiatement certain, en premier lieu, que la conscience de l'être et ([ue la possession de la vérité soient uniquement des moyens et, sans la moindre valeur intrinsèque, empruntent tout leur prix aux fins ([u'eiles i)euvent servir? Une proposition aussi grave aurait eu besoin d'être examinée ; Kant s'en dispense. Selon nous, au contraire, la conscience du réel, (|u'a le sujet pensant, et liiitellection de la vérité sont des èlêmenls essentiels eX inlét/rants de Va fin elle-même, nonpointseulementdes moyrnsplusou moins exlêrieui'S. Huaiid nous concevons l'idéal (rime perfection suprême, nous ne pouvons pas ne |)as lui attribuer l'int(dliiieiice, en tant (pie pensée de soi et aussi en tant que pensée universelle, embrassant tout objet réel ou possible. Est-ce seulement parce ([ue connaître est un moi/en ûo félicité? L'Iuimanitê entière dirait plut(H(iue penser est une partie de la félicité considérée en son fond, une condition sine f/ua non de la f('licib'' : rlle dirait ([u'un êlre non pensant ne peut vraiment réalisci' en soi la suprême béatitude, parce que celle-ci doit nroir conscience (V elle-même, saisir sapi'opi'e //!/<7//Vy////7/7<'. ses pi'opres titres, jouir de soi iulelli^iblemcnl et iiilelliiîemmt'nl, reconnaître en soi non pas une volupté reçue du flehors, m;iis un bonlieiu' (|ui se doit à lui-même ses raisons d'être. <jiioi qii On doive penser de celte béali- Inde idéale et typique, limile inaccessible du progrès linimiin en bonlieur, elle nuTÎtait, de la part de Kant, autre chose (piiine sorte de silence d(''(laigneux. Il est clair que riutclligence idéale, ainsi conçue, est plus qu'un • talent » utile pour des lins « sensibles ». La volont('' ou puissance suprême, en second lieu, semble d'abord une possibilit('' réelle de lins sans nombre, une aptitude universelle à des lins, un moi/en de ces fins ; mais, examinez de plus près l'idée de volonté, vous

reconnaîtrez (jue, à torl ou à raison, riiumanité a toujours vu dans le vouloir une tin ou un élément de la fin, non pas seulement un moyen extérieur. La volonté idéale, qu'elle soit ou non réalisée, est conçue comme luie activité se pensant et se déterminant elle-même, non pas seulement comme un instrument [)Our autre chose. Elle fait i)artie du type normal de riiomine; elle apitartient au fond de ce type, non à sa forme. En troisième lieu, la sensibilité parfaitement satisfaite, dont nous parlions tout à Theure sous le nom de félicité, a toujours été considérée comme liée à la conscience de soi et d'autrui, à la volonté de soi et d'autrui, de telle sorte que ces trois éléments fondamentaux soient unis dans une implication mutuelle. En fait, une loi psychologique veut que la lumière de la vérité produise immédiatement par elle-même une joie liée au développement de ractivité et de la volonté. Celte loi ne suppose point que nous recherchions le vrai uniquement comme un oulil propre à fabriquer la joie mentale. La joie est ici. selon la profonde doctrine d'Aristote et de Platon, immanente à Tacle d'intellcction et de volition. Faut-il voir là un manque et défaut? N'est-ce pas, au contraire, une plénitude de notre nature mentale, si notre naturel bonheur implique normalement la conscience du sujet (Aristote), la conscience <h' Tobjct (Platon), et aussi, ajoutons-nous pour notre I)art, la connaissance des autres sujets, conscients comme nous (l)?

En somme, les partisans (hi pur moralisme se sont dispensés de critiquer scientiliquement l'idée de I>erfeclion. Sous prétexte que nous ne i»ouvons

(1) .\ la morale (kl perfocUonnciin'nt on a objcclé : — Si liiidividii doit chercher à étendre son tUre autant quil le peut, i)()Mi(in()i songerait-il aux autres ".' Le perfectionnement d'autrui n'irn|iorte pas à son perfectionnement propre. <■ S'il reste conséquent avec soi-mOme. il devra pralicpier Tégoïsme moral le plus iiitraitaiile (Durkheim, laDivision du travail, p. .S). » — C'est ouijlier le lien (jui unit le perferlionnenieiil de l'individu à celui de tous les autres.

1(U MORALE DES IDKES-FOHCES

atteiiiilrc, pai- les preuves ontologiques on eosinologiqiies. lexisteiice transeendaiilo d'un Kli-e .ihsohunent Itirlait, <|ui serait Dieu, ils oui éliminé des principes de la morale la considération du parlait, en tant qu'idéal immanent pouvant être eoneu par l'Iiomme et ai,'ir sur riiomme : ils ont rejeté la considération du parlait en tant qu'idée-rorce. Mais, alors même qu'on admetli'ait, avec le moralisme, une loi purement formelle, encore laudi'aitil reconnaître (jue la malièi'e de la loi n'est pas donnée par celte loi formelle, ni uni(|uement selon cette loi et par rapport à elle; or, la matière enveloppe nécessairement un idéal de perfection objective et subjective «pii consiste, nous l'avons vu, dans les (pialilés de lliumanité élevées au degré le plus baut possible : intelligence, volonté, amour. Ces cjualitéssont discernables autrement que par le ci'iti'rium de l'universalisiilion des maximes, qui est le critérium rationnel « pur » et a /iriorl. Klies sont discernables par elles-mêmes, je veux dire par Texpérience (|ue nous en avons, par la compai-aison et les degrés (juc nous élablissons enti'c elles. Klles peuvent être posées arrinl l'idi-e de loi universelle, |(Uit au moins en mcmc lem/ts (|ue l'clle idée. Il y a (lotie une morale de la perfecli(ui possible en un sens immanent ri scicnlifit/iic, (\m est celui des idées-forces. Sans doute un idéal accom|)agné de Joie ne fondera une vraie loi moi'ale ipu' si vous uniuersalisez à la lois et l'idéal et la joie (|ui y est attacliée; mais, d'autre pai't, une luiiversalité purement formelle, (pii n'enveliqqtC! auciMi idéal qualitatif, aucune joie à la fois iidelleetiu'lle et sensible, laissera l'esprit aussi vide <prelle-nu''n)e, ne sacbani comment la chose unircrsaliscc s(M'a bonne si elle n'a rijMi ni d'idéal et d'intelligible, ni d'aimable et <ressenliel à la félicité.

La pn'teidion de renverser btule la pliilosiqdiie anliipu' entraine Kanl à une sorte d'orgueil (|ui lui fait croire «pi'il a retouriu' toutes les idées et accompli une révolution comme celli* de (^)|ternic. Le grand aiMilico qu'il emploie d'ordinaire, c'est d'isoler les conce|ilions,

puis de les anéantir une par une; tacti(iue militaire excellente, mais qui n'est pas pliilos<»plH(|ue. Prenez l'idée (le la perfection toute seule, puis l'idée du plaisir tout seul, — et on peut ajouter : prenez l'idée de la loi toute seule, — vous aboutirez à la ruine de chacune de ces idées isolées. Mais il s'agit de savoir si l'estimation intellectuelle des qualités et de l'idéal, /o//î/(' à la joie (pie nous cause la pensée de l'idéal et aussi à la loi d'universalité que pose la raison, ne forme pas la vraie si/nl/ièse morale, où les termes unis valent par leur union même, constitutive du rcel.

REFUTATION DK KANT PAR SA PROIMIK TIIKORIK FIES IDEAUX

Si l'on voulait approfondir Kant, on apercevrait bien des incertitudes et même des incohérences dans sa pensée. Tant(jt l'amour de la criti(|ue et de la dialectique l'entraîne k tout renverser, tantôt sa largeur d'esi)rit lui lait relever de ses propres mains ce (piil a abattu. iNous allons en voir un frappant exemple dans cette question de Tidéal et du parfait. Kant, en effet, se lél'utc lui-même tout au long dans sa théorie des idées et idéaux. Il y met en lumière, indépendamment des considérations de plaisir et aussi de devoir, la valeur (jui doit être attribuée expérimentalement et rationnellement h la perfection qu'expriment les idées et l'idéal.

Selon la (Jrilif/iw de la raison pure, les idées sont plus éloignées de la réalit('' scnsil)le (pie les «< catégories •>. Pour celles-ci, on peut encore trouver quelque phénomène qui les représente, comme les successions n'giilièi'cs de faits rcpn'senlent la causalit('; au contraire, pour les idées [troprenicnt rationnelles, on ne peut trouver de phénomène capable de les représenter

in concrelo. I.es idûos « conlionnonl une cerfniiie perfeclion à laquelle n'atteint aucune connaissance empirique possible >' ; elles renferment une unité si/slémali(/in\ dont la raison cherche k rapprocher l'iniitt' empiri(iue possible, mais sans pouvoir jamjiis ralleindre » (1). « La vertu, ajoute Kant. et, avec elle, la sagesse humaine, dans toute leur pureté, sont des /(/cV.s. » Les /V/<'V.s donnent la ri'(/le de la perl'ection. Huant à l'idéal, il donne un prololi/pe de perfection construit selon les règles que fournissent les idées, mais « dont aucune copie adt'qnale, aucune rt'alisalion expi'rimentale ne peut être fournie ». Maigre' cela, « nous n'avons pas d'autre mesure de nos actions (pie la conduite de cet homme divin (pie nous trouvons dans notre pensée, avec lequel nous nous comparons, d'après lequel nous nous jugeons et nous corrigeons, mais sans pouvoir jamais atteindre sa perfection » (2). Dans la (Jriiif/ue de la raison pure, Kant reconnaît ainsi (pie, bien (|u'onne puisse, comme Platon, attribuer aux idéaux " une réalité objective » (existence (pi'ils ont jieut-ètre, mais que nous, hommes, nousnepouvons constater ., on ne doit cependant pas regarder les idéaux comme de pures chimères, car « ils fournissent à la raison une mesure indis()ensable ». La raison, en cllet, a besoin du concept de ce qui est absolument parfait dans son espèce, afin de pouvoir estimer et mesurer en ('Ons(''(|uence le << dc;/rc el le défaut de ce (pii est imparfait » (3). On peut demander ii Kant comment il arrive à la conception de ces idéaux platoniciens, si c'est iiiiiipiement d'aiirés les plaisirs ou peines (|UC nous éprouvons? Lvidemmenl, il n'admettra pas ce procédé purement sensitif et grossier. Les idé'aux de perfection sont C(mslruils, d'après lui. selon des rètjtes rationnelles, (pii eonsliliieiil les " idées » mêmes de

(1] Bniton fiiire, Ir. Ilami. l. U. \i. 164. (2 liaixon piirr, Ir. iJariii. l. II. p. ICC. (3) fiaison pure. Ir. Itarni, l. Il, K'.S.

la raison. Mais faut-il admettre que nous construisions les idéaux uniquement d'après les règles morales formelles, eu nous fondant sur une idée de devoir comme forme de législation universelle ? — Non. Kant ne parle pas de ce procédé comme du seul possible pour déterminer des idéaux de perfection. Ouand il décrit la façon dont nous construisons ridénl suprême rie la raison pure, en ne prenant que le posilif des réaliti's pour en exclure toutes les négations, il ne soutient nullement que le devoir soit le seul moyeu de concevoir un idéal divin. Dieu étant au-dessus du devoir, ni un idéal humain, encore moins un idéal de l'animalité, (|ui, selon Kant, est au-dessous du devoir. D'où il suit que Kant reconnaît lui-même, en deliors de r hédonisme et du moralisme, une possibilité de penser des choses idéales, bonnes dans leur fjenre, relativement parfaites et qui, néanmoins, ne se mesurent pas uniquement à notre sensibilité, pas plus qu'à notre notion de Timpéralif catégori(iue. C'est pourtant là ce que Kant nie formellement dans sa Crilif/ae de la raison pratique, où il soutient que nous ne pouvons déterminer un bien objectif (pielconque, un bien antérieur à la moralité, sans le réduire tout entier à des considérations de plaisir.Comment concilier cette affirmation avec le chapitre de la Raison pure sur l'idéal de la |»erfection ? Ai)rès avoir montré lui-même dans la Raison pure qu'il y a desvaleurs intelligibles, Kant prétend, dans la Raison pratique qu'il n'y a que des valeurs hédonislir/ues ou des valeurs impératives. Il faudrait pourtant s'entendre. De même, dans les Fondements de la métaphi/sirpie des mœurs, Kant parle bien d' « humanité tin en soi » de « règne des lins -, etc. ; et il semble, au premier abord, qu'il s'appuie alors, comme dans la Raison pure, sur des idéaux de perfection. Cependant, examinez la chose de plus près, vous verrez que <« l'homme lin en soi -> de la Métaphijsique des mœurs n'est plus que la raison pratique identique à la liberté, c'est-à-dire la causalité de la raison déterminant des lois univer-

1G8 MOHALE DES IDEES-KOHCES

selles. La notion de perfection idéale et bonne en soi n'intervient plus à ce moment. C'est parce que. dans ses traitt'S de morale, Kant veut nous mettre au déli de déterminer quoi (pie ce soit sur la supériorité ou l'infériorité des choses et êtres, sans nous réfc'rer soit à notre sentiment de i)laisir, soit à l'idée du devoir. 11 oublie ce qu'il avait lui même déduit tout au long: Pies rendes qui, sous forme d'idées de la raison, permetteid de distiiifîuer des « degrés et défauts » comme qualités jiositives et négatives, sans appel au plaisir et sans appel à la morale; '1" les prototypes (pii. sons le nom (Vidcaii.v delà raison non pas de la sensibilité', sont conslruits d'après ces rèffles. Hue nous ne puissions démonti'er la réalité ol)jective ni des idées de la raison, ni des idédii.r de la raison, de ce (pie Platon app«'lait les HZr, ou ty|)es de perfection, cela ne nous empêche nullement de les concevoir et de les vonloii'. Bien plus, schui Kant comuje selon Platon, nous ne juxirons /kis ne pas les concevoir, car les idées seules fournissent à la raison sa satisfaction linale, en ramenant tout à des unités et en ramenant les unités à une iinilé sii/irème. inconditionnelle. Celle unité clôt seule id(''alement la poursuite indéfinie des conditions et fom'nif un point il'arrêt idt'al en dehors de la série infinie des plicwiomenes. Nous demanderons donc de nouveau aux partisans de Kant de nous e.\pli(picr comment im idéal de perfection déclaré d'alxu'd nécessaire pour la l'aisin, in(lê|»endamment de l'iK'doiiisme et du moralisme, est rejeté ensuite jiar Kant C(»nune impossible à C(Micevoir .sans le secours du plaisir on du devoir. — I/homme, nous a dit la liaison pure, ne |ieut pas ne pas conc»'voii' et (h'iei'uiiner |tiobléinati(piement un bien en soi, en prenant le positif des (pialités «'t en rejetant W négalif, selon des règles rationnelles. — Il n'y a |>as, dit maintenant la liaison jiralifjue, de bien en soi concevable et déterminahie avant le bien moial, car il ne s(M-ait (h'-leiniinable «pie par le /daisir. (;(»mnient concilier? Dans la liaison jnire, Kant platonisail

MORALE SCIENTIFIOl E DE LA PEHFECTIOX irg

et péripatétisait; dans \eL liaison pratitjue, nous n'avons plus la moindre possil)ilit»'' de mesurer les valeurs en dehors du sensible ou de l'inexplicable Tu dois, prononcé par la Raison purement formelle, excluant tout bien concevable en dehors du pur agréable ou du pur obligatoire. Ou ne soutiendra pas que kant ait tir<'' la question au clair; les kantiens devraient bien, eux, faire ce qu'il n'a pas lait. De même encore, dans la Critique de la Haisun pralif/ue, Kaut nous aflirine cpie le devoir serait perdu s'il se déduisait, parce qu'il se déduirait uniquement du plaisir : mais nous venons de voir que, dans la liaison jtnre. ilavait reconnu lui-même un édillce d'idées el idéaux de la raison qui permet i)récisément de déduire le devoir, ou <|uelque chose d'analogue, ou quelque chose de supérieur. Ce point est encore, semb!e-t-il. un de ceux où la Raison pratique se retoui'ue contre la Raison pure. Les points de ce genre, quoi qu'on dise, sont assez nombreux. Après avoir déclaré inqiossible tout " usage » de la Raison pure, est-ee que Kant se pi'ive, dans la Raison pratique, de rétablir au nom du devoir une foule de spéculations qu'il avait prétendues absolument impossibles? Dans la (pieslion qui nous occupe, inversement, ne voyons-nous pas Kauti'enverser, au prolit du devoir, des spéculations sur \g parfait et ses detjrés (|ui lui avaient cependant sembh'- jiossibles, quand il ne considérait que la Raison pure ? A vrai dire, il y a quelque u)ythologie dans ces deux Raisons qui tantôt se battent et tantôt font la paix. Le point cen- Iral de tous ces mythes, c'est la suitpositiou primitive d'une « forme » qui ne serait que forme, dune matière qui ne serait que matière. Triomphe de la scolasli(pu\ lu bien purement formel, (\m n'auiait d'autre caractère que l'universalité et sei'ait cependant le bien moral, — compreniu» qui pourra. Une matière sans aucune forme, un bien matériel qui se ramènerait tout entier cà je nesais quoi d'indt'linissable et d'indéterminable en dehors de la jouissance sensible, elle-même inexplicable, — comprenne encore (|ui pourra. Tout le

système de Kant, aussi bien tliéoriquo que pralicjue. repose pourtant sur cette distinclion de la forme et de la matière, de la forme a jn-iori et de la matière (i posteriori : nous sommes en plein dans les entités.

Concluons qu'il faut rectifier à la fois Platon et kant par le point de vue supérieur des idées-forces. Si on reste dans la spéculation, les idéaux platoniciens demeurent sans doute de tous points problématiques; mais, si on arrive à la nécessité pratique de vouloir, ces idéaux deviennent des objets possibles et désirables de la volonté ; ils constituent des idt'es-forces, ayant une valeur scientifique et non ontoloj^ique. Bien plus, l'idc'al sui»réme apparaît comme suprême objet d'une volonté qui ne serait pas uniquement réduite à chercher la jouissance sensilde ou à satisfaire les besoins mati'-riels de la vie. Dès lors, on comprend que le meilleur nous apparaisse d'abord comme une idee-force persuasire, puis, par simple conséquence, connue devant être et comme secondairement impèndif { \\.

(1) Voir plu*» loin, livre Iroisièine.

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