IDEE-FORCE DU MONDE INFINI
cience d'une dignité et d'une valeur supérieures ; il ne peut plus ni se confondre ni confondre ses semblables avec Torganisme où sa vie est emprisonnée, avec le point du temps et de Tespace qu'il occupe. En concevant ce point, il le déborde par la pensée. Aussi, dans Téducalion morale, ne saurait-il être iudifférent d'élever les esprits à la contemplation de l'infini sous les formes de l'immensité et de Téternité. Descartes a indiqué, dans ses Lettres, le rôle de l'idée du monde sans bornes. A ses yeux, cette idée renverse la finalité géocentrique et anthropocentrique de l'ancienne ontologie : l'homme redevient pour la science une partie infiniment petite, au point de vue corporel, d'un tout infiniment grand. C'est ce que, après Descartes, vit si bien Pascal: dans le roseau peusant, il releva d'autant plus Tesprit concevant le tout que le corps est plus facile à engloutir sous l'univers qui l'écrase. Kant disait de l'astronomie, en un sens qui rappelle à la fois Descartes et Pascal: « elle anéantit mon importance » ; mais Kant aurait pu ajouter : elle relève mon importance au point de vue de la pensée et de l'action. Un être capable de calculer par la science la marche du soleil, capable de dire à l'étoile : « Dans cent mille ans tu seras ici », un tel être ne peut juger sa valeur propre, en tant que pensant et voulant, comme réduite à celle du bœuf ou du cheval. Il y a encore là un principe d'évaluation scientifique et philosophique, qui ne se réduit point à un simple calcul de plaisir et d'intérêt. Se figure-t-ou un Kepler ou un Laplace comme équivalent à un ciron ? Sans doute nous retrouvons encore, dans cette mesure même de la valeur intellectuelle, un élément sensible : la joie que cause la pensée d'une intelligence embrassant l'infini et, au sein de l'infini, le mouvement des sphères; mais, en éprouvant cette joie contemplative qui est celle du savant, cette joie d'être cà la fois annihilé corporellement par l'univers et capable d'annihiler intellectuellement l'univers, nous classons une telle joie, à cause de son objet, infiniment au-dessus
du plaisir de respirer rôdeur d'une rose ou de savourer une orani;e. Et cette elassilicalion a bien un fondement scienlili([ue, s'il est vrai ([ue, au point de vue même de la science, ce qui se rapporte à l'univers est plus que ce qui se rapporte à un fruit ou à une fleur odorante. Elle a aussi un fondement estliéticjue, s'il est vrai (pie le sentiment de l'intinité du tout et de l'universalité de ses lois éveille en nous le sens du sublime, par lequel nous sommes tout ensemble rabaissés à l'inliniment pclit et rehaussés jusqu'à l'inliniment grand. Enlin ce sentiment scientifique et esthétique est i)ro[)re à éveiller le sentiment moral, elVet d'une idée-force (pii nous excite à vouloir plus que nous-mêmes^ puisque nous pensons plus que nous-mêmes. La conception de rinlinité, qui rompt le cercle de notre milieu humain et nous met en rapport avec le milieu universel, nous transporte sur un plan supérieur, sur nn sommet. Nous sommes obligésde nous adapter pratiquement à Talmosphère des hauteurs : notre horizon intellectuel n'('tant j)lus borné, nous ne pouvons plus borner notre volonté: le plaisir que l'explorateur éprouve sur une cime vierge ressemble-t-il à celui de la taupe en son ti'ou noii- ?
.Mais le point de vue de l'intini pui'ement astronomiipie ou {)hysique demeure encore trop abstrait. Le monde nous apparaît connue vivant : nous nous élevons à l'idée de la rie unirerselle. A rimniense « machine du monde » que nous représentait la nn''cani(|ue céleste ou terrestre, nous substituons le mouvant organisme (pie font concevoir les sciences de la vie. Par là, l'idée scientifique de linaiiti- iiilt iiie et .immanente pi'end un(^ plus haute importau'/e en notre pensée : nous nous voyons mendu'e d'un gi'and co/y/s aninn'' dont la vie dé{)asse à Tiidini la nôtre dans le temps et dans l'espace. La soci<'qé hmnaine n'a|i[)araît elle-même à la science et à la philosophie que comme un système particulier d'organes dans ce grand tout vivant. Alors se pose le jtoint d'interrogation devant lequel la pensée philosophiipie reste anxieuse : — Que poiu'suit la vie ?