IDEE-FORCE DU MONDE INFINI I
Pourquoi s'agite-t-ello? Pourquoi s'iutei'romi)t-elle dans la mort ? Jusqu'à quel point et sous quelles formes recommenee-t-elle ailleurs ? L'organisme universel at-il un sens et un but? Ce que nous voyons, ce que nous connaissons, ce que nous concevons est-il vraiment le tout de l'être, ou ne serait-ce point encore une simple partie de l'existence, une parcelle du vrai Tout? La considération de la vie, en nous et au dehors de nous, nous amène ainsi devant des problèmes qui ne sont plus seulement biologiques, mais psychologiques et philosophiques. Nous sommes enlevés à la vie purement « matérielle », à ce que les moralistes nomment la vie des sens : un être qui se pose des questions sur la signitication du Tout peut-il agir avec la même insouciance enfantine, avec le même culte de son pauvre moi, avec le même égoïsme instinctif que l'animal muré dans le besoin présent ?
La science de la nature et de la vie, reposant sur l'idée de loi et de réciprocité des lois, aboutit nécessairement à la concei»tion d'un cosmos, (pii est à la fois le postulat et le but tinal de ses recherches. Les savants contemporains de l'Angleterre ont appelé « émotion cosmique >■ le sentiment que nous fait éprouver la nature considérée comme ordre infini. L'émotion cosmique est Tadmiration du monde entier présent à chacune de ses parties. On j)eut distinguer deux sortes d'émotion cosmique : celle qui se rapporte au grand monde où, selon la science, nous sommes engloutis, et celle qui se rapporte au petit monde de notre conscience, qui a aussi son infinité :
Toute limmensité, sombre, bleue, étoilée Traverse l'humble fleur du penseur contemplée (1).
Nos émotions relatives au grand ou au petit univers s'accompagnent d'impulsions analogues à elles-mêmes,
(1) Victor Hugo.
17G MORALIi DES IDKES-FOIU.ES
qiron pourrait également appeler cosmiques. Quand nous pensons Tordre infini, nous éprouvons ce qu'éprouve le musicien qui fait sa partie dans un orchestre : il ne peut entendre Tharmonie qui l'englobe sans être entraîné à jouer lui-même avec plus de force et de subordination à l'ensemble. Pour le savant comme pour le philosophe, l'univers est un orchestre où notre voix se mêle à des miUiers d'autres voix : toute représentation vive que nous nous faisons de l'harmonie générale, du rythme qui entraîne le grand monde visible et le petit monde invisible, toute ('motion associée à cette représentation de l'immensité autour de nous et en nous, suscite une propension à agir dans le sens même où semble se mouvoir le cosmos, elle suscite aussi une /b/ve corrélative: nous sommes soulevés, nous sommes entraînés par le concert universel. C'est cette impulsion à agir dans le sens de l'univers et de ses lois, c'est cette idée-force ([ui apparaît à notre conscience sous la forme d'une loi sublime de l'inlelligence, quoique ne contraignant pas la volonté individuelle, c'est-à-dire d'iuie ohli(jalion. Scienliniiuement considérée, l'obligation morale est à la fois humaine et cosmique.
Dieu [)lus, elle p(Mil apparaître à beaucoup d'esprils comme dépassant le monde actuellement ou virtuellement visible, comme exprimant un ordre de choses j)lus fondamental (jue tout le reste, l'ordre de l'être véritable par delà les humaines apparences. I/émotion devient alors i)hilosophi(iue. L'idée même d'une existence qui, par hypothèse, serait supérieure aux phéno mènes mobiles du lenq>s et de l'espace, l'idée d'ime ■< vie éternelle ->, c'esl-à-dirc divine, est une conception métaphysique et religieuse qui a toujours exercé sur l'humanité un attrait analogue à celui du ciel sans fin ou de l'océan sans bornes. Quelque incertaine pour la science positive que puisse être une vie éternelle, comme elle est l'idé'ale continuation de notre èlrc au delà ou plut("»| ;iu-dessus de tous les temps, elle ne peut