CHAPITRE PREMIER
GENÈSE SCIEiNTIFIQUE DE l'iDÉE-FORCE DE LIBERTÉ
I. Nécessité de s'élever au-dessus de l'indélerminisme et du déterminisme vulgaires. Genèse scientifique de l'idée de liberté pratique. Comment lidée-force chansjre le déterminisme en autodéterminisme. — II. Contenu de l'idée de liberté. Son aspect négatif : indépendance. Son aspect positif : moralité. Action exercée par l'idée de liberté sur les motifs et mobiles sensibles. — III. Réponse aux objections.
NECESSITE DE DEPASSER L INDKTKRMIMS.MK ET LE DÉTKRMIMS.ME VLLU.VIRES
La liberté, pour avoir une valeur vraiment pratique, doit appartenir, sous une forme eom|»alible avec la moralité, au moi de l'expérience actuelle, quelque opinion que Ton puisse conserver ou ne pas conserver sur le moi en soi, inconnaissable pour moi, appelé noumùne. Tel est le principe éminemment scientitiquc
d'où nous sommes jiarli clans nos anciennes recherches sur la liberté. Ce principe est généralement admis de nos jours. C'est dans le monde immanent, où nous vivons, qu'il s'agit de réaliser l'idée morale ; c'est dans cette idée même et dans son action qu'il faut trouver les moyens immanents de la réaliser. Une morale scientili(jue des idées-foi'ces laisse ouverte, sans l'aborder, la question métaphysique de la liberté nouménale.
D'autre part, cette morale est obligée de s'élever audessus du concept vulgaire de ïindélerminisme ou du libre arbitre. Il y a dans l'être vivant des organes que la lente évolution des siècles a rendus inutiles et qui ne subsistent que comme un vestige des anciens âges ; de même, dans le domaine intellectuel et moral, certaines idées semblent destinées à perdre la signillcation qu'elles purent avoir autrefois, à se transformer sous peine de disparaître. Il en est ainsi de raiiti(|ue notion du libre arbitre, en tant qu'il est conçu, subjectivenient, comme puissance inconditionnelle de vouloir dans les mêmes circonstances une chose ou son eonlraire ; objectivement, comme « compatibilité absolue et ijiconditionnelle des contraires en un seul et même momeni, toutes choses égales d'ailleurs >> (1). Cecpi'on e\pli(inail autrefois par cette décision imprévue el imprévisibh' d'une volonté réellement indéterminé'e en sa source, psychologues, sociologues et moralistes tendtMil à l'expliquer par l'action combinée des fadeurs suivants: 1° caractère acquis et ses tendances ; 2° état actuel <le la sensibilité et exercice actuel de l'intelligence; .V' circonstances et milieu social. Au point de vue de rt'tliiipie , il est douteux <prun pouvoir absolumeid inch'terniiné enti'e les contraii'cs. capable de choisir l'un tout aussi bien qui* l'auli'e, fût lui-même moral. Otie sorte de Fortune personnili(''e en nous ferait de nos act«s, comme l'a bien vu Leibnitz, des acci- ■dents détachés de nous-mêmes, sans lien détermin»-
(1; Définition do Hfnotivior.
non seulement avec noire caractère , mais encore avec ce qui constitue notre individualité et notre njoi conscient. Nous voulons une chose et nous aurions pu tout aussi bien, avec les mêmes dispositions et dans les mêmes circonstances, vouloir l'opposé ! Comment alors qualilier moralement et nous iini»ider un acte aussi arbitraire, qui n'est plus l'expression de nousmêmes et de notre volonté vraie, mais un événement superficiel et fortuit, sorte de météore intérieur? Le hasard réalisé n'est pas plus moral que la nécessité réalisée.
S'il faut rejeter la notion illusoire des hiatus, des « commencements absolus » et du libre arbitre vulgaire, en résulte-t-il que le déterminisme scientitique et moral doive réduire notre individualité à une sorte d'inertie et d'inaction ? — Sans doute, certaines doctrines qui admettaient un déterminisme inexact se sont trop répandues de nos jours; elles ont eu pour conséquence de dimimier le sentiment de la volonté personnelle, d'exercer ainsi sur l'individu et sur la société une inlluence dépressive. Mais ce n'est là qu'un elfet transitoire, qui tient à ce qu'otfraient d'anti-scientitique ces doctrines, interprétées dans le sens dune métaphysique matérialiste et fataliste. D'abord, notre volonté a beau agir selon fies lois, non au hasard, elle n'en est pas moins notre volonté ; elle n'en a pas moins son action propre dans l'ensemble des actions qui doivent déterminer l'avenir. En outre, les lois qui font que je suis moi font aussi que je puis me modifier moi-même, avec conscience de ce pouvoir, et modifier le monde autour de moi. Le problème, scientifiquement posé, est donc le suivant : — Puis(pie un choix al)Solument inex|)lical)le, caprice ou hasard, n'aurait rien de moral, il faut, [tour fonder l'acte libre, lui trouver des raisons, mais qui .soient des raisons de liberté. Ce sont j»récisémenl ces raisons que nous avons jadis recherchées et déterminées. Pour les résumer, nous pouvons dire que la première est Vidée môme de la liberté (avec le désir
qu'elle enveloppe) ; la seconde , l'idée de riiniverselie union avec autrui. Le premier point est incon testable; jamais on a pu le réfuter. Le déterminisme lui-même, en etfet, ne peut pas ne pas aboutir à la conception de \'idée de liberté. Psychologiciuement, il y aboutit par la contradiction mutuelle ([ue nous expérimentons entre nos diverses idées et tendances, auxquelles répond la conception scienli/ù/iie de divers possibles. Logiquement, le déterminisme y ari'ive par la conception de son propre contraire. Métaphysiquement, il y arrive par la conception problématique de sa jiropre HmiU\ qui est en même tem[)s hi limite de la science positive et du mécanisme phénoménal. Moralement, enfin, il y arrive par le problème inévitable du poiwoirfaire, que suscite le dcvoii-- faire. Pai' toutes ces voies, le déterminisme parvient sûrement, dans la pratiipie el dans la théorie, à concevoir l'idée de liberté. Celle-ci est d'ailleurs, au point de vue de la science, la catégorie nécessaire de l'action. Nous agissons toujours sous l'idée que l'avenir, y compris notre action future, n'est pas déterminé indépendamment de nous, de notre jugement, de notre sentiment, de notre |)référence finale. Certes, le déterminisme scientifique n'est pas pour cela détruit en ce qu'il olVre d'inlclligilde et de réel, mais il est obligé de s'orienter dilléM-ennnent, vers un idt'al d'indépendance personnelle au service de l'universel. Il se change en un aiilo-dêlenninisme se modifiant luimême par lui-même.
Le but (jue nous nous étions |)roposé dans notre ancien ouvrage, c'était de rendre le déterminisme scientiri(|ue aussi large, aussi ouvert, aussi infini, eoiisé- (juemment aussi flexible et fluide, aussi vivant el progressif que cela est conqiatible avec un ordre inlellifjible pour la science, avec une conlinuifé sans hialus, avec une loi ('volutive sans exre/tlions, (pii est jiourtant une loi de vie agissante el non d'inertie. Si le déterminisme veut rester rigoureuseuient scienlifiipic, il ne doit p;is se ré'dulre aux lois mécdiiif/iies : ces lois sont
une enveloppe trop extérieure, qui n'épuise pas l'objet de la scienee. 11 ne doit pas non plus se réduire aux lois phijsi(/ues et phi/siologiqnes, qui n'épuisent pas encore le tout. Au moins faut-il y ajouter les lois psychiques et, principalement, celles de la pensée et de la conscience. Tout déterminisme qui s'arrête à moitié chemin est donc un déterininisinc paresseux. D'autre part, les objections adressées à ce déterminisme incomplet sont elles-mêmes des objections paresseuses, puisqu'elles ne portent plus sur un déterminisme mimix compris.
C'est pourquoi nous avons introduit dans le déterminisme un élémcid de réaction sur lui-même en montrant l'influence que les idées-forces, y compris l'idée de liberté, exercent sur leur propre réalisation. Le moraliste n'a plus alors devant lui, comme dans riiypothèse de la méqapliysique mécaniste, une machine qui i)()ursuit fatalement sa marche, soit que la lumière intermittente de la conscience l'éclairé, soit qu'elle ne l'éclairé pas. Pour une science soucieuse des faits, c'est un fait que la lumière interne réagit sur la marche: elle est parmi les facteurs de cette équation qui aura pour solution l'aviMiir. Nous avons obtenu scientifiquement une approximation pratique indétinie, ce que nous avons appelé un substitut et ér/uivalent pratique de la liberté morale. L'idée, en elfet, ne correspond pas seulement à ce qui a été et n"est plus, mais encore à ce qui n'est l)as et sera. Quant à la volition, elle ne consiste pas seulement, comme on l'a pri'tendu, dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose (jui sera ; elle consiste dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose qui sera par nous, qui n'existera que par notre action consciente, par l'idée et le désir pri'valents que nous en aurons. L'idée de l'eflicacité même des idées et des désirs entre ainsi dans toute volition comme élément nécessaire. C'est un point que nous considt'rons comme délinitivement établi; savants ou philosophes ne sauraient le renverser. C'est d'ailleurs
is
SOUS la fornu' de cet auto-déterminisme interne, jamais sous celle de l'arbitraire, que la vie intérieure s;ip|)araît h elle-même dans la conscience de vouloir, quand elle pénètre assez profondément les raisons de ses actes. Le déterminisme scientitique n'exclut donc pas. selon nous, une idée plus vraie de la liberlc' et même, en un bon sens, du libre arbitre, (^e dernier peut et doit être conçu comme pouvoir conditionnel el conditionné des contraires, mais conditionné de telle sorte que la condition soit de plus en plus à ma portée, voisine de moi, identifiée à mon moi, progressivement réalisable par le fait que je la conçois et que je me conçois moimême, avec mon idée de liberté, comme condition première et facteur essentiel de mon propre devenir.
Non seulement l'idée de liberté repn'sente ainsi une condition de lacté, et même une cause ai^ive de l'acte, mais elle représente encore une fin de l'acte. La liberté, à nos yeux, n'est pas une donnée initiale de l'Iiumaine nature, une sorte de puissance toute faite et, du jmcmi<M' coup, inconditionnelle, par hf|uelle riionimr donnerait naissance à des commencements absolus, à des ruptures soudaines de l'universelle causalité, à des créations ex niliilo, non «expliquées adéquatement par les motifs et mobib^s, par le caractère, par les conditions anh'céderdes. La vniie et complète liberté est une conquêle finnle v\ ne peut s'aojuéi'ir qwv prof/ri's.'<ircnient. Lire libre, c'est avoir un leviei- «pi'on peut loujoius allonger et des poiids d'apjiui qu'on peu! loujoui's rcfiorter plus loin : alors on soult'vrra son monde iid(''rieiir. il faut toujours à la liberl»' le soutien du (bdcrminisme, mais d'un d(Merminisine tel qu'aucune do ses birmcs présentes n'en ('quiisc les virlualiti'S. L'idi'C de liberté morale pose la lin à atteindre par le progivs même de ce déterminisme. Cette (in est toujiuirs présente h la pensê'e rê'nê'cliie et sni roniptts. s;ins fju'on ail besoin d«' ri''vof|uer pnr nu niirneU' intt'rieur 1 .
1) Nous nvnns tr.iili' lonpiicniorit rcs (jiioslioiis : i* (l.nris In
GEN'liSE DE L IDEE DE LIBERTE 275
On objecte : — Si la nécessité des antécédents suscite ridée de liberté, celle-ci poui'ra agir: sinon, non. — Assurément, mais toute délil)ération sur des possibles fait nécessairement a[)paraitre l'idée de la puissance même des idées et sentiments, avec l'idéal de liberté qui en est inséparable. C'est là, encore un coup, la catégorie nécessaire de faction réiléchie. En outre, le moi n'est pus et nagii pas à part de cette idée, comme un mécanicien séparé de sa locomotive. L'idée et le désir de la liberté, toujours présents au même titre que ridée même du moi. sont comme la main toujours posée sur le ressort de la macliine, ou \)\\\{M comuu' \o cerveau directeur de la main. — Si le motif de fuii* la peste, objecte-t-on encore, surgit par la nécessité des antécédents, je fuirai; s'il ne surgit pas, je ne fuirai pas. — Sans doute, mais comment le motif de fuir la peste n'existerait-il pas quand la peste elle-même existe et vous terrifie ? Supposez pourtant que le motif pour ne i»oiut faire telle ou telle action ne vous vienne pas à l'esprit, que vous agissiez sans la plus légère réflexion, sans le moindre soupçon de ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans votre acte, apjiellerez-vous cela liberté? Vous voyez bien que votre « libre arbitre » suppose, lui aussi, des motifs antérieurement donnés, avec un caractère donné sur lequel ils agissent. Et il y a des circonstances oîi les motifs et mobiles ne peuvent pas ne pas être donnés. Toute la question est donc de savoir si ces mol ifs et mobiles, combinés : i" avec le caractère, 2° avec les circonstances, 3" avec l'idée de notre caractère possible et désirable, ^i" avec l'idée de notre pouvoir pour réaliser ce caractère, si ces motifs et mobiles, dis-je , expli(pient adéquatement la (h'Iei'miuation, ou si celle-ci requiert encore un libre arbitre distinct et iiulépendaiil du caractère, indépendant des mobiles et des motifs, y compris l'idée et le désir de la
Liberté el le Délerminisme; 2° dans la Psychologie des idées-forreu ; 3" dans le Mouvement i/Jéalinte ; ^i" dans l'Avenir de la mélap/njsitjuc fondée sur l'expérience.
liberté. C'est dans cette seconde liyputhèse que, en dépit de la peste et du danger, l'homme pourra rester stupidement au beau milieu d'iui endroit infesté et y périr. De même pour la dclibc'i'alion, nécessaire à une liberté éclairée et morale. — « Si, objectc-t-on, la nécessité des antécédents veut (|ue riiouune délil)ère, il le fera ; sinon, non. » — Mais, dans toutes les cii'constanccs graves, dans tous les « cas de conscience », dans toutes les situations vraiment morales, la nécessité des antécédents lait toujours rpi'un homme délibère sur les possibilités, à moins qu'il ne soit un enfant ou un fou. D'ailleurs, l'argument se rétorque de nouveau contre les partisans de rindéterminisme : — Si la nécessité des circonstances veut qu'un disciple de Ilenouvier délibère, il pourra mettre tin à sa délibération par un coup de « libre arbitre >- ; mais, si la nécessité des circonstanciés ne le met pas en présence d'une alternative et ne b'i fait pas voir deux chemins devaid lui, comment sou « libre arbitre » poindra -t-il oj>érer un « choix absolu », à droite ou à gauche, suivi d'un " L'ommeiicemeut absolu »? Notre liberté pratique, à nous hommes, ne peut pas être absolument inconditionnelle; elle est suspendue à (piehpie condition déterniinable |»our la science ; ce (|uil faut, c'est (|ue celle condition nous soit donnt'C de fait : or, elle Test avec ridée de liberté, qui, encore un(» f(»is, ne jteul pas ne pas surgir dans les conjonclures difliciles où |>i'(''cis(''ment nous eu avons besoin. La théorie même du iilire ai'bilre vulgaire ne peut jias l>lus se |»asser de cette idée-force (|ue la lh('(U'ie de tautd-ihierminisme. l-a condition jiremiei'e est donc ici conununr à tous; là où elle uianqncrail par hypothèse, elle man(pH'rait ('•i^atcnicnl pour t<ius ; il n'y aurait pas plus de phicc j>our le iihernin nrhilt-iuin indi/J'crentise que [)our rauto-déterminisme intellecluel. Heureusement, l'idt'C de liberté est une lettre de change loujoiu's fournie à l'homme par la nature et ipu^ nous devons réaliser n(jus-mêmesen valeurs effectives.
1. — Puisque la liberté, scientifiquement conçue, est une idée (|ui tend à se réaliser à la fois comme cause et /in de l'action, il importe à la science de s'en faire une conception précise et d'en déterminer exactement le contenu.
La liberté pratique, sous son aspect négatif, est le maximum possible d'indépendance. Ce « maximum possible » n'est pas nécessairement quelque chose d'absolu et, par cela même, d'inconnaissable; il peut n'être, au point de vue de la science, qu'un superlatif relatif, une variable tendant vers une limite qu'elle ne saurait atteindre. C'est l'équivalent de ce que serait pratiquement, dans l'ordre de l'espace, la plus grande étendue possible. Au-dessus d'une étendue, j'en puis toujours concevoir une plus grande : le maximum absolu serait l'immensité ; le maximum relatif dé[)end de conditions déterminées, mais peut être une valeur toujours susceptible d'accroissement. En un mot, quand nous nous déclarons libres, nous voulons dire, d'abord, que nous sommes dégagés de certaines lois, délivrés de certaines nécessités, que nous sommes indépendants sous tels et tels rapports, puis, en passant à la limite imaginaire, indépeiidanls sous tous les rapports, sauf le rapport à notre moi et à l'idée même de liberté.
En son contenu /tosili/\ l'indépendance qui constitue la liberté apparaît comme le maximum de puissance individuelle qui peut appartenii' au moi, maximum qui ne s'atteint j)réeisément «pie dans l'action en vue de {'universel. La première notion qui nous sert à concevoir positivement notre puissance indépendante et à la clierclier toujours |»lus loin, toujoui's plus haut, c'est
donc ridée do notre moi : on laisse écliapiier la liberté quand on fait abstraetion des individus, on aboulK à un néeessilarisine qui n'a plus rien de seiealilique. Le mot de liberté a toujours désigné, à quelque point de vue que ce fût, la puissance indépendante du moi ; « nécessité » représente la part du lotit, connue « liberté » représente la part de l'individu dans l'antinomie entre les deux termes à concilier. T. a liberté est donc la limite idéale du développement le plus haut fvossible de la volonté propre, le ternae de riruln^idiiaHaation consciente et volontaire , qui est l'idée même d'individualité se réalisant par la conception et le désir de soi. Dès notre thèse sur la Liberté et le Déterminisme^ nous avons établi que la liberté olfre, avant tout, ce côté individuel, (jn'elle est la réalisation de l'idée de la personne et de fidi'c du pouvoir persoimel. Elle pose ainsi le moi devant le non-moi, devant autrui. Le moi. pensée (|ui se réalise, est une concentration produite par l'idée même d'un centre en partir n'cl, en partie virtuel ; cette id(''e, à son tour, est centre d'attraction et de tourbillon iuli'i'ieur. l'.n consétpience, pour devenir libre, il faut avant tout se l'aire un moi, et ce n'est pas chose aussi simjde qu'il le semble. S'imagine-t-on que le jeune enfant, produit de l'hérédité, du milieu, de l'organisalioii, i\\\ leinpéranu'ul, n'ayant que des Irndances (pi'il ne s'est pas domu-es et les nianilestanl jiar des actions réilexes sous l'inlluence dctermiïiante îles circonstances extt'rieures. s'imagine-t-on ipie ce point de rencordre entre des forces étrangèi'cs subtilement mêlées ait M'^ïi le droit de s'attribuer un vrai moi? Il n'a eneore (pie l'idi'C et le d(''sir de son moi, et c'est cette idée (ju'd oppose à celle d'autrui. Il lai reste k la réaliser vi-ritablcnn-nl, à l'cnqdir une forme enciu'C vide et à lui donner un ci>rps. l ne fois le moi eonstitué et conscient de soi, il [murra être libre, c'esl-à-dire être vi'aimeid délermiiH' jutr soi et, qui |>lus est, se dt'terminer No/-m<'/;u'. L'Iuinnue se décide Icuijours en verlii d'une raison, mais à la-
quelle son moi tout entier, tel qu'il est, tel qu'il se conçoit, tel qu'il désire devenir, donne force plus grande et prévalence. C'est en cela que consiste la liberté ; notre déliiiilion, seule scientifuiue, enveloppe et domine tous les systèmes.
■ La manière propre dont le moi individuel réagit tient à la manière caractéristique dont il sent, pense et veut. On peut appeler caractère sa constitution naturelle ou acquise, qui tait que telle influence venue du milieu physique ou social l'incitera à sentir, à penser, à vouloir selon son mode propre. Nous n'admettons pas pour cela la théorie de ceux ([ui identifient le moi avec le caractère et font consister la liberté dans la « détermination par son propre caractère ». Le caractère inné est une œuvre de la nature, qui échappe à notre conscience et ne constitue pas notre vrai moi. Ce dernier ne commence qu'avec la conscience que nous prenons i" de ce caractère inné, 2° de notre pouvoir de le modifier, 3" du pouvoir de modifier le milieu où nous existons par l'idée d'un mode d'existence supérieur se développant dans des relations supérieures. Etre vraiment déterminé par soi, c'est donc, tout d'abord, être déterminé par son caractère acquis, non inné. De plus, il faut que, dans une certaine mesure, nous soyons indépendants même du caractère acquis, que nous ne soyons, sous aucun rapport, esclaves de nous-mêmes, tels que la nature nous a faits et tels (|ue nous nous sommes faits jusquù présent. C'est donc plutôt |)ar notre caractère virtuel et idéal que nous sommes déterminés quand nous sommes vraiment libres. La liberté a les yeux tournés vers l'avenir, vers le possible, vers ce que nous nous représentons comme contingent, en ce sens que nous le concevons comme ne pouvant sortir de rambiguité que par notre elforl personnel. C'est cette réaction compliquée de soi sur soi, dans le plein jour de la réflexion, par le moyen de fidé-c, (pii constilue la liberté moi'ale. On l'a toujours diMlnic: — Etre déterminé par soi et se déterminer soi-même.
280 MORALE DES IDEES-l-ORCES
II. — Reste à savoir comment nous pouvons arriver à la réalisation d'un tel idéal. Ce n'est nullement par la suspension du déterminisme intellectuel et des lois de connaissable; tout au contraire, c'est ce déterminisme même qui rendra la liberté morale pratiquement possible. Voyons les degrés successifs de ce progrès ?
D'abord, tout ce qui s'accomplit en dehors de ma conscience n'est qu'une succession de termes dont l'un est à un point du temps, l'autre à un point dill'érent, sans que l'un des termes connaisse l'autre ni en soit connu. L'action de chacun deux sur son voisin est alors une contrainte physique, (pii se ramène probahliMneid à une action mécanique ou biologique entre les cellules cérébrales. Et c'est précisément la i)art d'inconnii qui introduit ici la nécessité. L'action libre doit donc d'abord être consciente; elle doit même avoir la conscience pour premier facteur de sa réalisation. De l)lus, la conscience impli(iuée dans la lil)erté doit être ré/h'c/iic: il faut (juil y ait retour de l'idée sur soi. se prenant pour but, se faisant pôle de l'aclivitt' et n'-ussissant à polariser les impulsions aveugles. Ktre libre, c'est être capable, par la ridlexion individuelle, d't'inanciper ses actes de la pure habitude, des tendances non systématisées, de la poussée du caractèi'e nalin'el ou même acquis, du milieu |ihysi(pu\ de la IraditiiUi sociale non justifiée par la raison; être libre, c'est faire de sa vie l'expression consciente d'un dessein choisi av(>c réilexion par le moi. La libei'ti' n'est plus alors le fuyant libi'c arbitre; elle est bien, comme nous l'avons dit, rauto-détermination, c'est-à-dire la ri'aclion de l'individualité consciente sur soi. La libeii('' a ainsi son germe dans \o pouvoir de rc/Icrhir su/' ses propres (iclcs. (le pouvoir est dé'jà lui-même un commencement de liberté, car il iuq)lique lidée-force des diverses ligries de conduite opposi'es, et c'est cette idée (pii suspend rinqinlsion unilatérale de la passion.
Outre la conscience et la rédexion, \v di'veloppement
de la liberté suppose l'idée-force de cause active comme atlribuable au moi. La liberté est la plus haute formule de notre action causale conçue idéalement comme indépendante de totite autre cause ou comme se rendant telle par la réflexion sur soi. Cette action causale est une force psychique ou, si l'on veut, elle est encore mieux qu'une force : elle est nous-mêmes en notre réalité vivante et vécue. Ici encore, peu importe l'opinion métaphysique ou critique que l'on aura sur la réalité des causes et forces : il suffit que nous en ayons Vidée et que cette idée, pour sa part, conditionne nos actions comme si elle était vraiment active. En fait, il y a des facteurs ou conditions quelconques de ce qui se produit en nous, quelle que suit la manière dont les métaphysiciens s'en figurent le modus operandi ; or nos idées, y compris celle du moi et de son pouvoir, font partie de ces facteurs et conditions.
Le fameux fîal de la volonté est un jugement réfléchi par lequel nous prononçons l'harmonie de telle fin avec notre moi indépendant, conçu comme cause ou condition de réalisation pour des tins diverses. Ce jugement s'ajoute aux autres motifs et mobiles, qui, sans lui, n'eussent produit qu'une impulsion automatique. En d'autres termes, nous avons la conscience d'un rapport actuel de conformité entre l'idée-force de tel acte possible et ridée-force ([ue nous avons de notre moi comme ayant le pouvoir de réaliser cet acte. Nous disons alors : Je veux, non plus seulement : je désire. Gardons-nous bien, toutefois, de nous figurer mécaniquement et sous forme atomique la réaction entre les diverses idées-forces, y compris celle de notre moi et de son action causale. Il n'y a là qu'un langage symbolique, comme celui que l'on emploie dans la mécanique elle-même. N'établit-on pas, pour les besoins de la science, une discontinuité là où tout est développement continu et vivant? La séparation des divers motifs et mobiles n'en est pas moins légitime, car, dans les grandes circonstances de la vie, il y a certainement
des idées-forces qui se délaclient du système total, comme celles de la patrie, de la Tamille, de l'honneur, du devoir, etc. Ces idées acquièrent en nous une sorte de vie propre, quoique intimement liée à la vie du tout qui constitue notre moi. Dans nos délibérations, nous comparons nos idées, nous les pesons, selon le mot vul;j;aire. nous en évaluons rinlensilé et la qualité. On a donc le droit d'introduire des distinctions et divisions, (|uoique non absolues, dans le développement d'abord indivise et le devenir continu de la vie intérieure, lise produit au sein de la conscience un dynamisme ipii a pour corrélatifs des effets mécaniques dans le cerveau. Tout n'est pas faux juscpu' dans la vieille mélapliore de la balance, pourvu (pion ajoute (pie la balance vivante <'t pensante non seulement a la conscience de soi et de ses i)oids. mais peut elle-même réajudr par l'idée de sa réaction possible et par l'idée de nouveaux poids ipii ne sont pas encore réalisés. Aucune comparaison d'ailleurs, aucune expression verbale ne sera jamais adéquate à la vie et à la conscience.
L'idée du moi et de son pouvoir exerce deux sortes d'action, l'une inbibitive. l'autre impulsive, qui soid importaides en morale. La première arrête et modère les pencliants sensibles. Aucun de ces penchants n'est Cimeu par nous ni comme adcMpia! à nous-mêmes, ni connue parfaitement sfilisf/iisunl et sii/'/isanl sans restriction ; aussi notre moi ne nous parait-il jamais é|iuisé et absorbé dans tous les objets qft'il seid, pense ou veut. Ce fait psychol(tj,'ique trouve son explication dans la tlK'orie de la conscience que nous avons développée plus haut. L'homme a la conscience perpetuidle de ce (piiui nomme sujet (nous ne disons nullement subslanre) par opposition aux objets parlieulieis de la pensée; le sujet parait toujours, sous certains rajqtorts, plus vaste <|ue ces objets en tant qu'ils lui sont représentés. Ceux-ci, en elVet, sont des morceaux Iranchés dans le tout vivaid et évoluant , cpie la rellexion éclaire dune lumière distincte, mais incomplète. N'èti-e jamais
épuisé ni clans son idée présente, ni dans sa tendance {)résente, garder toujours en soi un trésor de force vive, je veux dire de pensée, descnliment et d'amour, ([ui déborde toute détermination actuelle et qui, devant cliaque <léterminalion , paraisse comme un infiniment grand par i'ap|)ort à (piclque ordre dinnuimcnl |)clit, voilà la première condition de la liberté. Il n'en résulte pas une réelle indifférence de la volonté, mais il en résulte que nous ne sommes déterminés et épuisés ni par l'acte présentement voulu, ni par ses conditions particulières et immédiates; nous le déterminons, au contraire, en i-aison de notre force acquise et accumulée, c'est-à-dire de toute notre vie interne, y compris notre pensée consciente se modifiant par la réllexion sur soi. Tant que l'acte est une expression inadéquate des puissances que nous enveloppons, nous demeurons libres en ce sens (pie, par un etloi't de réllexion i)lus énergique ou plus prolongé, efiort possible par l'idée même que nous en avons, nous trouvei'ons en nous de quoi vouloir autrement : notre vie interne n'est donc paï> encliainéo au passé d'une manière irrésistible.
L'idée de liberté, outre son action inbibilive, exerce une action lmj)ulsive : elle tend à se réaliser d'autant plus qu'elle est plus puissante sous le double rapport de Vintenfiilê et de l'extension. Quand donc arrivet-elle à l'extrême limite de sa puissance? Quand nous aimons et voulons la liberté non seulement pour nous, mais pour l'universalité des êtres; quand, par une expansion progressive, nous nous rendons, autant (pi'il est possible, indépendants de l'espace, du temjts, de notre organisme individuel, de notre moi lui-même, de toutes les limites pbysicpies ou psycbitpies (pii empêchent notre individualité d'être égale à notre |>ensée. la(p»elle conçoit la société entière et l'univers. C'est cette idée de liberlé à la fois personnelle et Imprrsoiuielle (pii constitue, en s'aflirmanl et en se réalisant, la liberlé positive et non plus seulement négative. Outre qu'elle se dresse en face des mobiles
inférieurs pour les restreindre et les limiler. en di'oit et en fait, elle ('(^nslitue elle-même un mobile plus élevé. Par opposition aux choses qui n'ont (pie de l'attrait sensible, elle commande le respect, lin même temps elle suseite tui altrail sii|)éritMir, non externe ni a terr/o, mais immanent et imnK'diat, par conséipieiil un vt'ritable amour, qui est simultanément le plus liaiil amonr du moi et le plus haut amour (.Vantriii. L'intelligence jointe à l'amour, c'est-à-dire la vraie boulé, voilà r « àme » de la liberté et, par là même, de la moralité.
Tout jugement universel de l'intelligence sur ses actions et sur leur portt'C objective est déjà un jiujement moral, et un jugement moral est déjà lui-même un acte moral. Kn effet, nous sommes actifs en tant i\\\c nous Sommes conscients: or, notre activité consciente tend à é'tablir une certaine unité entre nous et le tout dont nous faisons |)ai'tie. Nous concevons ce tout et les conditions qu'il nous impose. En énonçant ces conditions et ce rapport au tout, en les posant pour notre part dans le jugen)enf, nous nous lions déjà au tout par la pensée. Nous accomplissons donc un premier acte moral, l.e difficile est de corjtinuer de conformei'à ce premier acte la S(''rie de nos actions subse(pientes, malgré les peines de la lâche. Tant (pi'il n'y a qu'à concevoir rid(''al moral, nous agiss(tns volontiers ; faut-il réaliseï' Tiih'al à nos dépens, notre activité' se trouve en conilit avec la passivité (pii la limiie. .ivcc la rc'sistance qui l'oblige à l'eirorl. La moralité est une constance dans mdre jnijemenl moral i\\\\ fait ipie nous continuons de le traduire dans nos actes en même temps que dans nos pensé'es. Celte persévérance, à son toui\ suppose^ la constance d'an ronlair intêriear, (\\\i tinil |iar faire partie inlégraiile de ce (pi'on nomme le caraclère, non jias seulement inné, mais acquis. Nous l'avons vu, en effet, le earacti're est formé' par ré'action sui* les choses et par réaction sm- iui-uirnie ; il necdnslilue d(»Mc jcis sur (ous les [toiids une limite au nonrean : il est aussi une condition du nouveau, [j'autonomie morale est
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un auto-détermini.<me indéfiniment modifiable, produit par l'idée et le désir, et qui. dans son prof^'rès. tend à notre détermination complète par Vidée du moi individuel unifiée avec celle du non-moi universel. Tout demeure déterminé dans Tordre de i*exi»érience, mais la moralité y est la détermination par l'idée dun bien universel, infini relativement à tout autre bien, et conçu comme ayant besoin, pour sa réalisation, de noire action individuelle. Être détermiiiépar nolrepensée et notre amour de l'idéal, c'est le réaliser en nou-s dans la même mesure, c'est être pratiquement libre par rapport aux motifs inférieurs et ouvert aux motifs supérieurs.
Quelle est, au plus profond de notre conscience et de notre être, la nature ultime de cette action de l'idéal sur nous et de cette action de nous sur l'idéal? C'est \k un problème de métaphysique. Nous n'avons voulu que marquer scientifiquement, dans le déterminisme, un point nodal : celui où il se réfléchit sur soi, non plus sous la forme d'un déterminisme entièrement donné par les anlécédenls, mais sous la forme d'un déterminisme à donner par l'idée acluelle du pouvoir même (pi a le moi de le donner. Nier l'importance majeure de ce i)oint nodal, lieu de rencontre entre les doctrines déterministe et indéterministe, ce serait fermer les yeux à l'évidence. Mais, après avoir ainsi égalé le déterminisme à tout ce que nous pouvons connaître, il est assurément permis de se demander si tout est pour nous connaissable. On laisse ainsi subsister Vx problématique au fond des choses. Dans ce fond ultime, on peut admettre une puissance réelle, une cause supérieure au déterminisme des phénomènes, (|ui répond à l'idée même de liberté, ([ui se manifeste par cette idée et par les phénomènes concomitants, mais dépasse toujours ses propres phénomènes et envelofipc une perfectibilité indéfinie. C'est là une hypothèse métaphysique qui reste possible dans le monisme des idées-forces, tandis qu'elle serait impossible dans une conception purement physique et mécanique du monde. Nous avons
toujours laissé la perle ouvorle à cette hypothèse. La conclusion de notre livre sur la Liberlé et le Déterminisme était : « Notre ignorance absolue du ra|)p()rt de l'individuel et de Tuniversel fonde théori(/uement la valeur pratifiue de Tidée de libcnié, en mettant un i>oint diuterrogation au bout de toutes les formes de (bdcrminisme que nous pouvons concevoir, en les empêchant de se considérer comme adé(|uates à la nature de rindividn et de l'universel, ainsi qu'au ra|)[)ort de l'un à l'autre. » L'impossibilité de saco/r jusqu'à ((uel point nous sommes ou ne sommes pas déterminés dans notre fond sert de condition à notre libcrt»' />ratii/iie, parc(^ qu'elle nous empêche de considi'rer l'idée de liber! (' comme ime pure illusion et, conséquemment, nous permet d'agir sous cette idée en la réalisant par ellemême d'une manière graduelle.
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hkponse Aix oiMi.c.TKtNS SI rt i. ii)i:i: diï lihkiitl:
On a l'ait à notre théorie de ri<lée de liberté des objeclions de dt'lail, trop souv(Mit pu(Tiles, sans jamais l'attaquer sérieusement en son priiici(i(', peut-être parce qu'il est inattaquable. Des criti(pies imittentifs ont prétendu que, dans celle th('Mjrie, joute idée de liberté' csl dabord posée comme une a illusion », toute liberté comme une « impossibilité », et que, cependant, nous allribuons à l'illusion de la liberl*' le pouvoir île rendi'e la libeilt' possible et réelle. Telle est la conception naïve dans la<iuelle on a pn- tendu résumer nos longjies recherches 1° sur ce qu'il y a de vrai et de rénlisn/tle dans Vkioo. de liberté, '1" sur ce (\\\'\\ peni y avoir en ell'el, dans celle même idée, d'éléments inexacts et irn-alisablcs. Où avons-nous jamais ('cril que « l'idée d'une liberlé* pré'aiabicment (b'nionti'ée
REPONSE AUX OBJECTIONS SUR LA LlBKRTi: 2S7
illusoire ot impossible » pût remplacer la liberté el la produire? Nous avons soutenu, — et nous venons de le soutenir encore — que, grâce à un pouvoir du développement indéfini, dont le fond nous échappe et dont aucun déterminisme ne peut rendre compte, lidée et le désir de liberté servent à réaliser progressivement en nous toutes les formes possibleii de liberté, mais non pas les formes impossibles. Nous avons fait voir — et nous venons de le répéter, — que ces dernières formes comme la liberté d'indifférence) ne serviraient à rien, ni psychologiquement, ni moralement. Notre conclusion a été et est encore que tout déterminisme méeaniste ou physique est insuffisant, mais qu'il y a un déterminisme, un seul, nécessaire à la pensée, celui des raisons et de Texplicabilité, déterminisme qui n'exclut pas la liberté vraie, la liberté morale, mais qui en est, au contraire, la condition dans l'expérience. Nous sommes moralement libres, encore une fois, quand nous agissons [)Our deux raisons, dont l'une est Vidée même de notre liberté et l'autre Vidée du bien unirersel. Pratir/uement, l'action de l'idée rend compte de tous les faits d'expérience qui sont attribués au libre arbitre : elle en est donc bien ce que nous avons nommé V « équivalent » pratique. Théorifjuement, ce n'est pas au libre arbitre inconditionnel que l'homme tend, car ce genre de libre arbitre enveloppe une impossibilité théorique et n'est qu'une pseudo-idée. L'homme tend à une |)uissance ou indépendance supérieure, qui, élevée au maximum, devient identique à la moralité idéale ; c'est par rapport à ce terme suprême que nous avons établi des « approximations » />o.«».sz7>/6'.<.-, permettant à l'homme un progrés indéfini. Certes, nous sommes le premier à demander, à appeler de nos vœux les objections sérieuses, avec rintcntion sincère d'en tenir compte : de telles objections ne manquent dans nulle (jueslion ni pour personne ; mais n'y a-t-il pas quelque chose de pénible, pour un i>enseur qui a si longuement et si sincèrement approfondi im grand problème, à voir dénaturer sa
pensée et tourner une diseussion sérieuse en jeux de mois?
D'autres objections f(u'on nous a faites reposent sur l'assimilation antiscientifniue de ce qui est vraiment sous la dépendance de nos idées et de nos désirs avec ce qui est réellement indépendant de ces idées et désirs. On conclut de l'un à l'autre pour nier l'influence des idées et notamment de l'idée de liherté. C'est Icàij^'norer la question ou la déplacer. Si nous pensons à une vie sans tin et la désirons, cette idée et ce désir n'augmenteront j>as d'une heure la durée de notre vie; mais c'est que les conditions qui peuvent réaliser la vie et la mort naturelles sont absolument indépendantes de iioti'e pensée, autant que peuvent Pélre les mouvements loiidains des planètes. Si. au conti'aii'e, au mouu'nt où nous éprouvons une passion, nous avons l'idée de sa laideur et de son iri'alionalit(': si, en même temps, nous avons l'idc'c d'une résistance possible, dune indépendance désirable de notre être intelligent par rapport à ses impidsions aveugles, conséquemment d'une liberté jtossible et désirable, dira-t-on (pic 1 idi'e, ici, n'éveille aucune inclination analogue à elle-même et « raisonnable » comme elle? Pouvons-nous, en présence de cette idée, agir de la méuie manière (|u'en son absence? La vie se prolonge ou se termine par des conditions phi/sif/nfs indépendantes de nos désirs ; mais la modilication de nos désirs et de nos actions par nos idées est un lait d'expérience journalière : l'idé'c, ici, est parmi les facteurs scienlilitpies de l'acte, tandis qu'elle n'est pas parmi lesfacteursdenolre vieoude notre mort. Kncore VUU'C i>eut-ellc agir indirectement sur la vie même, en exerçant une action favorable ou (bdaviuable, tonique ou dépressive, sur l'état actuel de notre santé et de fiotre ri'sislance vitale. Ou cite des cas où il seudde (pie la vie ait élc' réellement prolongc'-e par l'idée seule qu'elle le serait jusrpi'au moment où un être aimé viendrait recevoir les suprêmes embrassemenis. " 1-e voir encore, puis niuurii! " O souhait a ('t»' plus d'une lois
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exaucé, ou piutùl s'est exaucé lui-même par rénergio de vitalité qui résultait de l'énergie du désir.
Nous avons donc le droit de conclure que l'idée de liberté, par les éléments à la fois réalisables et désirables qu'elle enveloppe, exerce une action, daboni inliibitive, puis impulsive , sur les inclinations int'é rieures. Le jugement : «je puis résister », que la réllexiun suscite toujours chez un être intelligent, est le commencement de la résistance. Si l'attention se porte avec force sur ce jugement, si l'idée se multiplie pour ainsi dire par elle-même, ce sera autant de force enlevée à la jiassion (pii eût entrainé tout l'être, f.es motifs |)Ositifs de résistance viendront se grouper autour de cette idée d'une résistance possible et, dans plus d'un cas, la résistance deviendra réelle. Fortitier l'idée d'une lutte intelligente contre les impulsions aveugles, l'idée d'une indépendance rationnelle par rapport aux passions , bref, fidée d'une liberté intérieure, ce n'est donc nullement travailler à grandir une « illusion '),même « bienfaisante ». Il n'y a pas là d'illusion ; il y a une réalité, et c'est cette réalitc* qui est bienfaisante. Si l'on disait à un savant : '< Je vous délie de construire un pont sur les canaux de Mars (dans Tliypothèse où il y aurait des canaux sur Mars) ; donc vous ne pouvez pas en construire sur les canaux terrestres », le savant trouvei'ait sopbistique cette identilication entre ce qui est liors de nos prises et ce qui tombe sous notre pouvoir. Ce sont cependant des arguments de la même faiblesse cju'on oppose à la tliéorie de l'auto-déterminisme des idées et désirs. Cetti^ théorie scientifique a résisté et résistera encoi'e aux objeclions, ()arce (|u'elle est fondée sur l'expéri<Mice et iiu'elle fonde (dle-même la possibilit('' d'une morale en conformité avec rexpéricnce.